Smig : jusqu’où les patrons peuvent-ils aller ?

Dans les secteurs comme l’agroalimentaire et le textile, la hausse du Smig est vécue comme une menace sur la pérennité des entreprises.
Pour certains patrons, un Smig décent ne saurait être inférieur à 3 000 voire 3 500 DH.
En contrepartie, les chefs d’entreprises pointent du doigt le manque de productivité de leurs salariés.
Le Smig sectoriel est préféré au Smig régional.

L’heure est à la sensibilisation. En attendant la reprise du dialogue social, gouvernement, patronat et syndicats profitent chacun de la pause forcée due à la visite du Premier ministre français François Fillon (17 et 18 avril), pour expliquer et défendre leurs propositions respectives concernant le dialogue social. Mercredi 16 avril, le ministre des affaires économiques et générales, Nizar Baraka, avait rendez-vous avec les parlementaires à qui il devait dérouler un long exposé sur le pouvoir d’achat. Il devait également profiter de l’occasion pour rendre compte aux élus de l’état d’avancement des discussions avec le patronat et les syndicats. Des discussions qui, manifestement, ne sont pas encore très avancées. Le gouvernement a fait des propositions que les syndicats jugent d’ores et déjà très insuffisantes. Celles des patrons ne sont guère plus convaincantes aux yeux des centrales centrales.

Un haut fonctionnaire explique d’emblée que «de toutes les manières, il ne faut pas s’attendre à des miracles et surtout ne pas commettre l’erreur de vouloir régler des problèmes structurels par des mesures à court terme». C’est vraisemblablement vers le schéma proposé par le gouvernement que l’on se dirige, à quelques variantes près. Ce schéma, comme l’explique une source à la Primature, consisterait en une hausse des salaires dans la Fonction publique, une amélioration des allocations familiales (AF) de 30 DH par mois (on passera alors de 150 à 180 DH par enfant) et une augmentation du Smig de 10% étalée sur 4 ans à raison de 2,5% par an.

A cela s’ajoutera certainement une promesse, ferme cette fois, de réviser le barème de l’impôt sur le revenu (IR) en augmentant le seuil d’exonération de 24 000 à 27 000 DH par an et en baissant le taux marginal de 42 à 40%. En somme, l’Etat, tout en faisant un effort sur l’IR, les salaires du public et les AF a demandé au patronat d’en faire de même pour ce qui est du Smig. Un point sur lequel la CGEM a d’ailleurs posé des conditions, à savoir une contrepartie fiscale, notamment la baisse de l’IS et de la TVA.

Une baisse de la fiscalité pour compenser la hausse des salaires
Les patrons estiment, en effet, qu’une hausse du Smig pèserait sur leurs marges de rentabilité et sur leur compétitivité que seule une baisse de la pression fiscale pourrait compenser. Cela dit, force est de constater que les avis au sein de la communauté des affaires restent très partagés sur la question du Smig. Une hausse, aussi minime soit-elle, en l’occurrence 2,5% par an, peut-elle réellement mettre en danger la pérennité d’une entreprise ? Un Smig de 3 000 DH, tel que demandé par les syndicats, est-il réaliste ? En fait, tout dépend du secteur d’activité et de la taille de l’entreprise. Mais l’on peut d’ores et déjà détecter, au sein du patronat, trois grandes tendances.

Dans la première, on retrouve des chefs d’entreprises pour qui l’augmentation du Smig, même de 2,5%, posera problème. Moncef Kabbaj, administrateur directeur général d’Unimer-VCR, est de ceux-là : «Même une hausse de 2,5% par an sur 4 ans sera difficile pour l’industrie de la conserve. Avec une marge nette de 3 à 5%, aujourd’hui fortement menacée par le coût des intrants, je ne vois pas comment l’industrie agroalimentaire, du moins celle de la conserve, peut se permettre d’envisager une augmentation du Smig». Et de poursuivre : «Nous avons 3 000 ouvriers saisonniers smigards, alors imaginez l’impact sur le coût de revient des produits dont vous ne pouvez augmenter le prix de vente, parce que la Chine vous fait concurrence sur la fraise et le haricot vert, l’Inde sur le cornichon, le Chili et le Pérou sur le poisson».

Une position que l’on retrouve d’ailleurs dans pratiquement tous les secteurs connus pour le niveau bas des salaires, notamment l’agroalimentaire, le textile-confection. M.B., patron d’un groupe de sociétés opérant dans les secteurs du transport, de l’hygiène et de la sécurité, affirme, pour sa part, que «le maximum se situe autour d’une augmentation de 2% par an sur trois ans, pas plus, sinon je ne m’en sortirai pas». Larbi Belarbi, président de l’Association marocaine de l’industrie et du commerce automobile (Amica), fait remarquer lui aussi que la hausse du Smig causerait un problème aux équipementiers marocains, grands utilisateurs de main-d’œuvre et qui sont sur un marché mondial où la compétition se joue très souvent à quelques centimes près. Bref, les arguments avancés par les patrons plutôt réticents sont nombreux : destruction d’emplois, encouragement à l’emploi informel, marges très serrées, perte de compétitivité surtout à l’international…

Une amélioration des petits salaires entraînera une spirale haussière
Mais, parmi les patrons, il y en a aussi qui ne sont pas tout à fait contre une hausse du Smig et pensent même que ce dernier devrait raisonnablement se situer à un niveau beaucoup plus important. Même s’ils avouent qu’entre ce qu’ils voudraient faire et ce qu’ils peuvent réellement faire il y a un gap ; et même si beaucoup d’entre eux comptent dans leurs entreprises un nombre très réduit de smigards.

Certes, ces entreprises ne sont peut-être pas directement concernées par la mesure, mais, comme le fait remarquer l’un d’entre eux, «une hausse des petits salaires obligera forcément à augmenter ceux qui sont directement dans les tranches supérieures pour garder l’homogénéité des grilles de salaires». Pour autant, dans cette catégorie, beaucoup de chefs d’entreprises pensent qu’il n’est plus acceptable aujourd’hui de continuer à payer des salaires de 1 000, 1 500 ou même 2 000 DH par mois. Combien proposent-ils, et jusqu’où iraient-ils dans leur élan de solidarité ? Certains d’entre eux parlent de 3 000, d’autres de 3 500 et certains même de 4 000 et 5 000 DH. « Tout le monde sait qu’aujourd’hui, pour vivre dans une ville comme Casablanca, un ouvrier a besoin au bas mot de 3 500 DH, davantage s’il a une famille à nourrir, des enfants à scolariser…».

A.S., patron d’une entreprise spécialisée dans l’élevage industriel, résume parfaitement l’ambivalence d’une partie du patronat sur cette question. Pour lui, il y a malheureusement une grande différence entre «ce que je peux et ce que je veux. Raisonnablement, je pense qu’une hausse de 2% par an sur 5 ans pourrait constituer un bon compromis entre survie de l’entreprise et nécessité d’augmenter le pouvoir d’achat. Mais, d’un autre côté, je pense qu’au vu de la conjoncture actuelle, un Smig décent doit se situer aux alentours de 3 000 à 3 500 DH».

Les patrons ne perdent pas de vue la question de la rentabilité de l’entreprise qui, malgré la compassion, reprend très vite le dessus. Et c’est peut-être en cherchant ce compromis entre les deux que l’on retrouve un troisième courant qui, lui, pose le problème tout autrement et qui donne peut-être des éléments de réponse. En effet, parmi les patrons interrogés par La Vie éco, beaucoup ont fait remarquer que le problème n’est pas tant le niveau facial du Smig mais davantage celui de la productivité. «Si je paye 4 000 DH de Smig à un ouvrier qui va produire trois fois plus, pourquoi pas ?», fait remarquer M.T., patron d’une entreprise de transport et messagerie. Il en donne pour preuve sa propre expérience. «Au démarrage, je recrutais des ouvriers peu qualifiés que je payais faiblement mais qui ont fait beaucoup de tort à l’activité. Aujourd’hui, les salaires les plus bas sont de 3 000 à 3 500 DH, mais j’ai un personnel plus motivé, plus rapide, plus productif et donc plus rentable», assure-t-il. Un avis que partage aussi Mamoun Marrakchi, président de la Fédération de la plasturgie, pour qui «le seul moyen d’améliorer le revenu du travail, c’est d’augmenter la productivité». H.E., opérant dans l’agroalimentaire, est également du même avis. Pour lui, «le vrai problème aujourd’hui est celui de la productivité de tous les facteurs».

Protection sociale, retraite, évolution de carrière : d’autres leviers pour améliorer la situation
A l’image de ces trois patrons, beaucoup de chefs d’entreprises sont aujourd’hui contre cette approche binaire du «pour ou contre» et proposent d’adopter des approches différenciées en fonction du secteur et, pourquoi pas, de la région. Ce qui nous amène à un autre grand débat dans la communauté des affaires au sujet du fameux Smig régional.

Si, en effet, une grande partie des patrons interrogés appelle à l’instauration de Smig sectoriels qui découleraient de négociations elles aussi sectorielles, beaucoup sont, en revanche, contre l’idée d’un Smig régional. Pourtant, comme l’explique ce haut fonctionnaire qui a pris part aux négociations, il est indéniable que le pouvoir d’achat et le niveau de vie que peut procurer un même salaire change selon les régions.

«Un salaire de 1 500 DH à Guercif vaut assurément mieux qu’un salaire de 2 500 DH à Casablanca», fait-il remarquer. Faux, rétorquent des patrons, «un Smig régional est de nature discriminatoire, si l’on veut développer les régions, il faut le faire par les incitations fiscales et foncière et non pas par les salaires», fait-on comprendre. Pour Abdelmoula Ratib, patron du groupe éponyme spécialisé dans le textile et l’habillement, «l’idée d’un Smig régional n’est pas bonne car elle va défavoriser certaines régions au détriment d’autres. On assistera avec un Smig régional à un déplacement de la main-d’œuvre vers les grandes villes, comme Casablanca, où le Smig sera élevé. Par contre, les entreprises ne pourront pas se déplacer vers les régions où il y a un Smig bas car elles n’y trouveront pas la main-d’œuvre qualifiée». A l’opposé, les patrons sont tous unanimes à encourager l’instauration de Smigs sectoriels.

Certains, à l’instar de Marc Thépot, DG d’Accor Maroc, invitent à ne pas se limiter au salaire au sens strict du terme. Pour lui, on doit aussi raisonner en termes de protection sociale, de retraite, d’évolution de carrière, de formation. C’est-à-dire bien d’autres domaines de nature à améliorer la situation des salariés.

Finalement, s’il fallait retenir des enseignements de tous ces propos, il y en aurait principalement deux. D’abord, et c’est presque une première dans le monde du patronat, les chefs d’entreprises reconnaissent à l’unanimité, même si c’est parfois à demi-mot, que l’état actuel des salaires et surtout du Smig est très bas et ne permet pas de vivre décemment. Ensuite, et c’est le nœud du problème : pour ce qui est de la rentabilité de l’entreprise, le niveau de la rémunération en soi n’est pas le vrai problème mais plutôt la productivité obtenue en contrepartie que les patrons jugent trop faible au Maroc par rapport à d’autres pays.

In fine, le problème, aussi compliqué qu’il puisse paraître, peut être résumé de manière plus simple : les salariés, à travers les syndicats, demandent une augmentation du salaire qu’ils perçoivent en contrepartie du travail, cherté de la vie oblige. Les patrons, pour leur part, demandent aux salariés de travailler plus et mieux, et surtout de produire plus. En somme, l’éternelle querelle entre le capital et le travail !