Sidérurgie : beaucoup d’interrogations autour de la reconduite des mesures de protection

Le secteur souffre toujours de la surcapacité, source de pratiques anticoncurrentielles. Le ralentissement des activités de construction aggrave les difficultés. Dans le monde, le nombre de mesures de défenses commerciales adoptées est passé de 266 à 426 entre 2011 et 2016.

Àl’approche de la levée des mesures de protection du secteur de l’acier en 2018 (décrétées en 2014 pour trois ans), les sidérurgistes se posent des questions quant à l’opportunité de reconduite du dispositif de défense, tout en jaugeant les enjeux et les perspectives du secteur. Rassemblés lors de la séance inaugurale du Steel impulse, qui se veut une plateforme de réflexion et d’échange autour des défis de l’industrie, les patrons des grands producteurs, les architectes et les bureaux d’ingénierie ont croisé leurs regards sur l’état actuel et le devenir d’un secteur jugé primordial pour l’industrialisation de tout le pays. Dans quelle situation se trouve le secteur actuellement ?

D’après Amine Louali, président de l’Association des sidérurgistes du Maroc (ASM), et directeur général délégué de Maghreb Steel, le secteur étant toujours en proie à la problématique des surcapacités. «La surcapacité est encore perceptible avec une concurrence acharnée qui se traduit par des pratiques anticoncurrentielles», explique M.Louali. Pour lui, la consommation d’acier est très en-deça de son potentiel réel. Les capacités installées s’élèvent à 5,5 millions de tonnes en laminage et 2,8 en aciérie. Le Maroc consomme près de 50 kg d’acier par habitant par an, alors que la moyenne des pays de l’Afrique du Nord tourne autour de 100 kg. Elle est de 400 kg en Turquie et de 300 kg en Europe. Ce qui fait dire aux industriels qu’il existe un rattrapage à faire pour être en cohérence avec le niveau de développement économique.

Le secteur a également pâti du retardement de plusieurs projets structurants à cause du retard dans la formation de l’Exécutif du fait que la commande publique représente un gros marché pour les sidérurgistes. En même temps, le ralentissement de la construction s’est ressenti sur les indicateurs des industriels.  «Ce ralentissement, observé depuis quelques années, accentue la surcapacité», relève le président de l’ASM.

Les menaces persistent malgré la baisse des excédents chinois

Au niveau international, le secteur est extrêmement capitalistique. Ce qui fait que le taux d’utilisation des installations est crucial : tous les acteurs veulent faire tourner leurs usines au maximum, ce qui conduit à la surproduction et par conséquent à des ventes à perte. Un signal d’optimisme toutefois: les industriels et experts des marchés de commodités s’accordent sur le fait que, depuis quelques mois, l’excédent de capacité, notamment en Chine, est en train de se résorber. Il en découle que des prix sont en légère augmentation. Malgré tout, la plupart des pays producteurs n’arrêtent pas d’activer tous les leviers à leur disposition pour protéger leur marché. L’acier est aujourd’hui le secteur le plus protégé au monde. Preuve en est le nombre de mesures de défenses commerciales adoptées qui sont passées de 266 en 2011 à 426 en 2016.

Dans ce registre, les industriels de l’ASM estiment que dans un marché excédentaire, la question de la protection ne doit plus faire débat au vu des pratiques communes adoptées par l’ensemble des pays producteurs.  Pour Amine Abrak, directeur général de Sonasid, les surcapacités de production au niveau de pays tels que l’Italie, l’Espagne et la Turquie représentent un réel danger pour les industriels. L’application des mesures de sauvegarde constitue une question vitale pour le secteur et un élément déterminant pour la continuité de l’activité.

Dans ce contexte, la Sonasid s’est lancée dans des opérations d’exportation aux Etats-Unis et en Afrique de l’Ouest pour espérer un équilibre entre les marchés local et international. Objectif, utiliser au maximum les installations et améliorer la rentabilité (dans le secteur il faut un TUC de plus de 75% pour commencer à être rentable).

Le patron de Maghreb Steel abonde dans le même sens. Il explique que les mesures de protection deviennent la norme dans un marché excédentaire. Pour lui, deux cas de figure se présentent : soit le marché continue sur la lancée et que l’offre et la demande se rééquilibrent, soit le marché replonge dans la morosité et dans cette situation, il faudra reconduire le dispositif de protection à l’instar des autres pays producteurs.

Des mesures trop modérées par rapport aux autres pays

David Toledano, président de la Fédération des industries des matériaux de construction, parle plutôt de l’instauration d’un «cadre légal de concurrence loyale entre opérateurs». Il veut dire par là que son secteur ne cherche pas le confort, mais un environnement normal. Du côté du département du commerce extérieur, la position est sans ambages. «Là où l’on aura la possibilité d’agir dans la légitimité pour protéger l’industrie locale, on le fera sans hésiter», tranche Said Maghraoui, directeur de la défense et de la réglementation commerciale au ministère du commerce et de l’industrie.

Néanmoins, les industriels trouvent les mesures adoptées par le ministère du commerce et de l’industrie très modérées en comparaison à celles appliquées en Europe ou aux Etats-Unis (10% de droits de douane contre 300%, voire 500% aux Etats-Unis). «Dans notre démarche, nous privilégions faire la juste mesure en appliquant les mesures les plus légères pour corriger les prix sans pour autant créer de situations monopolistiques» explique M.Maghraoui.

Quoi qu’il en soit, officiels et industriels semblent s’accorder sur le fait que l’action régalienne de l’Etat, par n’importe quel levier, est très décisive quand on est en présence de situation de marché distortionné similaire à celle de l’acier actuellement. «Rien qu’en exigeant la pré-autorisation à l’importation, sans décréter aucune mesure de protection, les importations ont chuté directement de 50%», se rappelle M.Toledano.