Sans le poulpe, Dakhla est sinistrée

En trois ans, le poulpe a généré un revenu de plus d’un
milliard de dirhams mais, aujourd’hui, la manne s’est tarie.
De 3 entreprises de congélation en 1990, on est passé à 77
aujourd’hui, qui emploient 4 000 personnes.

ADakhla, on ne jure que par le poulpe et le visiteur ne tarde pas à s’en rendre compte. Chauffeur de taxi, épicier, maître d’hôtel, garçon de café, tous vous le diront avant même que vous ne posiez la question : ce qu’ils attendent comme une délivrance, c’est le jour béni de la fin du repos biologique.
De prime abord, on est surpris d’une telle focalisation, car on ne sait pas exactement en quoi la pêche au poulpe, en dehors du pêcheur lui-même, peut être bénéfique à autant de monde.
Pour comprendre les enjeux de la pêche aux céphalopodes, il faut savoir que rien que pour les trois dernières années, le poulpe a induit une richesse de 1 milliard de dirhams pour les pêches côtière et artisanale, la pêche hauturière n’étant pas comprise dans ces chiffres. Mais là, il faut préciser que, si les captures sont contrôlées par les autorités de tutelle, la contre-valeur ne reflète pas la réalité car pêcheurs, mareyeurs et intermédiaires ont toutes les raisons de minorer leurs transactions pour payer moins de droits et taxes.
Deuxième observation : la pêche côtière, qui compte 87 unités, ne réalise que 14 % à 20 % des prises, le reste étant réalisé par les barques.

La pêche au poulpe fait vivre directement 40 000 pêcheurs et manutentionnaires
L’inventaire du nombre de barques n’a été fait qu’en 2 000 et, après régularisation, 5 759 d’entre elles ont été autorisées à pêcher. Cette année, leur nombre s’est stabilisé à 6 100 unités. A côté de cela, nombre de barques exercent illégalement en faisant enregistrer leurs captures par les unités autorisées.
Cependant, tous ces chiffres, pour éloquents qu’ils soient, ne donnent pas une idée précise de leur incidence sur la vie de tous les jours. Pour un meilleur éclairage, il faut avoir présent à l’esprit qu’un pêcheur peut gagner, quand la pêche au poulpe est ouverte, un minimum de 500 DH par jour. Or, combien sont-ils ? La moyenne pour une barque est de 4 personnes y compris le raïs, sans compter ceux d’entre eux qui s’occupent de manutention, de nettoyage, de cuisine…Au bas mot, en pleine période de travail, ils sont entre 30 000 et 40 000 personnes, venues de l’intérieur du pays, à se convertir en pêcheurs et à voir tout cet argent passer entre leurs mains. A ce chiffre, il faut ajouter les étrangers qui font marcher l’économie, et notamment les Japonais qui viennent acquérir le précieux poulpe dont raffolent leurs compatriotes.
D’autres chiffres donnent une idée de l’enjeu que représente ce produit. En remontant aux années 1990, on découvre que la ville ne comptait que trois entreprises de congélation qui avaient leurs propres barques pour pêcher. Aujourd’hui, pas moins de 77 sociétés ont investi 900 MDH pour conserver le poulpe, en attendant de voir les prix atteindre les cours souhaités. En pleine saison de pêche, ils emploient plus de 4 000 personnes. Autre élément permettant d’apprécier la situation : en 1988, seuls 46 taxis sillonnaient la ville alors qu’aujourd’hui ils sont 219. Juste avant que la pêche ne soit fermée pour préserver l’espèce, désormais sérieusement menacée, un appartement de moyen standing coûtait 5 000 DH par mois à la location, alors que la vie est moins chère dans cette région où l’on ne paie pas de TVA et où l’essence et le gasoil, subventionnés, sont vendus moitié moins cher que dans le reste du pays. Et, même si cela n’exclut pas la pauvreté, ce n’est pas un hasard si on ne voit pratiquement pas de SDF ni de mendiants à Dakhla.
Aujourd’hui que la pêche est à l’arrêt, un petit tour dans la ville permet de constater qu’elle est sinistrée. Partout, commerces, cafés, restaurants sont fermés et affichent des pancartes «A louer». Cela veut dire que la pêche a donné depuis 1993 l’illusion d’un développement rapide et que tout le monde y a cru. Au centre de tout cela, une richesse : «azaïz», le nom que l’on donne ici au poulpe.

Pêcheur en temps normal et taximan durant l’arrêt biologique
D. Brahim a débarqué à Dakhla il y a quelques années pour exercer la menuiserie, métier qui a pris de l’essor avec la construction de barques. Puis il s’est converti en pêcheur et, aujourd’hui, il est taximan. Il a bien fallu s’adapter à la situation. «Et puis, dit-il, ici, pour avoir un agrément, on ne demande pas des avances de 20 000 à 50 000 DH, il suffit de payer une mensualité de 1500 DH et d’investir dans un véhicule. Aujourd’hui, où les affaires sont au plus mal, même avec une course moyenne de 4 DH, j’arrive à des recettes de 100 à 150 DH. C’est peu car il y a des jours où je n’ai, au mieux, qu’une dizaine de clients. Par contre, quand la saison est ouverte, on n’a pas une minute à soi car la ville ne désemplit pas».
Le cas de Brahim est loin d’être isolé. S. Abderrahim, à peine 23 ans, est venu de Kénitra, R. Hammou est originaire de Taroudant, N. Essaïd a débarqué d’Agadir et d’autres encore de Beni Mellal ou Khénifra…Tous ont exercé toutes sortes de métiers entre deux campagnes. Mais dès que la pêche est réouverte, c’est vers le métier de marin qu’ils se tournent, tant l’attrait en est irrésistible.
La situation a-t-elle été toujours la même ? Non, car «azaïz» n’est devenu une grande source de richesse que depuis 1993, avec l’intérêt grandissant porté par les Japonais à ce produit dont pullulaient les 80 km de rivages de la baie d’Oued Eddahab, une zone faunistique unique où cohabitent une infinité d’espèces et où s’introduisent des orques et des dauphins noirs (les marsouins). Même les flamants viennent y résider, pendant la saison des amours, car ils y trouvent quiétude et nourriture en abondance.
Au début des années 1990, on ne pêchait guère plus de 700 à 1 500 tonnes par an. Mais dès 1996, les quantités ont atteint 5 500 tonnes, puis 10 000, pour progresser vers des pics de 26 000 en 1999, de 37 000 en 2000, 20 000 en 2001 et 28 000 tonnes en 2002.
Ces dernières années, le ministère de tutelle, alerté par l’INRH (Institut national de recherches halieutiques), a imposé des repos biologiques de plus en plus longs pour préserver une ressource qui est, à coup sûr, aujourd’hui très menacée. Dakhla devra bien s’y habituer ou trouver d’autres moyens de sortir des longues périodes d’hibernation