Salaires, retraites, avantages… le jackpot des ministres

Prime d’investiture, salaires conséquents, avantages en nature, le gouvernement est décidément choyé par l’Etat.
Cagnotte de départ équivalant à 10 fois le salaire de base et retraite à vie. Même en n’étant plus ministre, on mène toujours une vie de ministre.
Sur les 302 ex-membres des gouvernements qu’a connus le Maroc depuis 1955, 80 ministres et 20 veuves perçoivent encore une pension.

Et si la fronde de certains membres de partis politiques, restée sans succès, pour accéder au club restreint des ministrables au lendemain de la formation de chaque nouveau gouvernement recouvrait des préoccupations pécuniaires ? Entre salaires, indemnités, avantages en nature et, mieux, retraites auxquelles ont droit les ministres, la tentation est grande.
Les ministres en poste font certainement des jaloux. Il faut dire qu’il y a de quoi, quand on prend la peine de décortiquer le dahir régissant le traitement financier des ministres. Est-ce pour éviter de faire jaser ? En tout cas, ce fameux dahir N° 1.74.331 du 23 avril 1975 (modifié en janvier 1996) n’a jamais été publié au Bulletin Officiel, ce qui soulève des questions quant à son opposabilité juridique. La Vie éco a pu s’en procurer une copie et il faut dire que les dispositions de cette loi paraissent bien généreuses à l’égard des ministres.
Saviez-vous par exemple que la prime de départ, ce «solde de tout compte» des ministres, est égal à 10 fois leur salaire de base, soit un minimum de 200 000 DH pour un secrétaire d’Etat et un maximum de 320 000 DH pour un premier ministre. Autrement dit, un ministre, même resté en fonction un mois seulement et limogé par la suite, touche le jackpot.
Mais auparavant, tout au long de leur mandat, les ministres ont droit à bien d’autres avantages. A commencer par une «prime d’investiture» qui est de 20 000 DH pour le premier ministre et de 10 000 DH pour le reste des membre du gouvernement. Ensuite viennent les salaires. Le dahir nous apprend que «le traitement de base» du premier ministre est de 32 000 DH contre 26 000 DH pour les ministres et 20 000 DH pour les secrétaires d’Etat. Un peu maigre pour des membres du gouvernement, certes, mais il y a les à-côtés qui permettent de doubler la rémunération finale. Car, en plus de ce salaire de base, nos ministres ont droit à une indemnité mensuelle de représentation qui varie entre 18 000 DH pour le premier ministre et 10 000 DH pour les secrétaires d’Etat. Les ministres, quant à eux, ont droit à 14 000 DH. A cette prime s’ajoute une indemnité de logement de 15 000 DH, à défaut de logement en nature, et une autre, mensuelle, de 5 000 DH à titre, tenez vous bien, de compensation pour les dépenses qu’auraient engagées le ministre pour l’acquisition «d’équipements, objets et accessoires en verre et argent».
Si on fait le compte, le salaire est, à ce stade, de 70 000 DH pour le premier ministre, de 60 000 pour les ministres et de 50 000 DH pour les secrétaires d’Etat.
Pour libérer leur esprit de tous les soucis de la vie quotidienne, la loi prévoit également la prise en charge par l’Etat des frais d’eau, d’électricité et de chauffage. Cette dernière précision fait jaser certains administrateurs qui ont eu affaire à des ministres. A l’époque où le dahir avait été élaboré, cette disposition visait la compensation des frais d’achat de bois, de gaz ou de fuel utilisés alors pour le chauffage. Aujourd’hui, ce dernier étant assuré par l’énergie électrique, maintenir cette indemnité est un non-sens. Seulement, indique-t-on dans l’entourage de plusieurs ministres, «une habitude s’est installée : on troque ces frais contre des bons d’essence pour le ministre!».

Pas d’aide cuisinier pour les secrétaires d’Etat… des ministres de «seconde zone» ?
Et la liste des avantages de nos ministres ne s’arrête pas là. Comme les ministres sont souvent en déplacement et privilégient une politique de proximité, l’Etat met à leur disposition un parc automobile composé de trois voitures de service pour le premier ministre, deux pour les ministres et une seule pour les secrétaires d’Etat, avec autant de chauffeurs. Ces derniers s’ajoutent au corps du personnel placé auprès des ministres et qui se compose comme suit : un chef cuisinier, un aide cuisinier, un jardinier et un chef des domestiques. Le secrétaire d’Etat n’a toutefois pas droit à l’aide cuisinier, une injustice pour le moins inexplicable. Serait-il un ministre de «seconde zone» ?
Avec tous ces avantages, un ministre peut donc mener une vie relativement confortable. De quoi réveiller les ambitions de certains. Reste que plusieurs d’entre eux estiment aujourd’hui, en dépit de ces avantages, que les moyens mis à leur disposition sont insuffisants pour remplir leurs missions dans les meilleures conditions. «Il ne faut pas considérer le salaire de façon isolée mais tenir compte de la totalité des moyens dont dispose un ministre. Comment peut-on concevoir, par exemple, que les frais de déplacement à l’étranger soient fixés à 2 500 DH par jour. Même pas de quoi payer les frais d’hôtel ?», s’indigne Saïd Chbaâtou, ancien ministre des Pêches maritimes. D’autres ex-ministres sont du même avis et certains avouent même avoir réussi à se faire héberger par l’ambassadeur en poste.
Il est vrai que, comparés aux moyens des patrons de grosses entreprises privées, ceux mis à la disposition des ministres paraissent bien dérisoires. Seulement, si les chefs d’entreprises privées ont une obligation de résultat et sont tenus donc de créer de la valeur ajoutée, beaucoup de nos ministres en ont détruit, avec des effets collatéraux dont l’onde de choc est plus large puisque son impact est d’ordre macro-économique. La révision à la hausse des moyens mis à la disposition des membres du gouvernement nécessite donc une remise en cause et, pourquoi pas, la mise en place d’un système d’objectifs. Mahjoubi Ahardane, plusieurs fois ministre et vieux routier de la vie politique nationale, le reconnaît. «Pour réviser la rémunération des ministres et parlementaires au Maroc il faudra repenser tout le système politique national. C’est un tout indissociable», souligne-t-il.
Quoi qu’il en soit, à l’heure actuelle, être ministre au Maroc, c’est un jackpot assuré, une sorte de rente à vie. Car, même en n’étant plus ministre, on continue d’être payé. Il y a d’abord, comme souligné plus haut, la prime de départ qui s’élève à 10 mois de salaire de base, il y a surtout la pension à vie de 39 000 DH nets, prélevée sur le budget général de l’Etat. Une sorte de SMG, (lisez Salaire minimum garanti). Une condition est toutefois émise pour en jouir : ne pas disposer d’autres sources de revenus. Explication : soit l’ex-ministre cumule des revenus dépassant 39 000 DH, et dans ce cas, il n’a pas droit à la pension, soit ses revenus n’atteignent pas ce montant et il n’est alors versé au ministre que la différence lui permettant d’atteindre au total un revenu de 39 000 DH. Exemple : s’il retrouve son emploi d’enseignant universitaire, pour lequel il touchait auparavant 15 000 DH, le ministre n’aura droit, en guise de retraite, qu’au complément, c’est-à-dire 14 000 DH.

Un SMG (salaire minimum garanti) de 39 000 DH à vie
Bien entendu, il faudrait que les ex-ministres fassent preuve d’honnêteté. En effet, la procédure voudrait qu’ils déposent à la primature, au début de chaque année, une déclaration sur l’honneur faisant état de leurs sources de revenus. S’enclenche alors une procédure administrative qui implique les services de la primature, des finances et de la trésorerie générale. Aujourd’hui, on dénombre 80 ministres sur les 302 qu’a connus le Maroc depuis 1955 qui bénéficient toujours de leurs retraites. À ce nombre s’ajoute une vingtaine de veuves. En effet, le texte précise bien que les héritiers du ministre défunt, en l’occurrence sa veuve, ses enfants mineurs et ses parents, lorsqu’il est établi que l’ancien ministre les avait à sa charge, ont droit à la pension réduite de moitié, soit 19 500 DH.
De l’avis de plusieurs observateurs, tel qu’il est conçu, le système de retraite ministériel laisse à désirer, lorsqu’on sait que certains gouvernements n’ont pas dépassé plus de quelques mois en poste. C’est le cas par exemple des 21e et 22e gouvernements, dirigés respectivement par Mohamed Karim Amrani et Abdellatif Filali. Le premier avait à peine totalisé 6 mois de fonction et le deuxième sept en tout. Une situation partagée avec le gouvernement d’avril 1972 qui n’avait pas cumulé plus de sept mois à la tête de la gestion des affaires du pays.
Aussi, force est de constater que, même en considérant que les avantages accordés aux membres du gouvernement durant leur fonction et à leur départ avaient pour objectif d’éviter certains dérapages, l’objectif n’a pas été pleinement atteint. Plusieurs anciens ministres sont aujourd’hui associés à des affaires de mauvaise gestion.
Toutefois, de l’avis de Saïd Chbaatou, ancien ministre et député de la région de Midelt, le niveau de la retraite des ministres demeure en dessous des besoins effectifs d’un ministre politique. «A son départ du ministère, et dans l’esprit de la population, le ministre ne quitte pas du jour au lendemain sa fonction. Ceci particulièrement pour les politiques représentant le monde rural. Il en est de même pour le salaire. Un ministre politique est sous-payé car il a également des responsabilités partisanes et au niveau de sa circonscription. Nous pouvons toutefois considérer qu’un ministre technocrate est surpayé.»
Pour Mahjoubi Aherdane, qui a successivement été ministre d’Etat, ministre d’Etat chargé de la Coopération, ministre des Postes et des Télécommunications, de l’Agriculture et de la Défense, «c’est une situation que nous partageons même avec les ministres en Europe. Un ministre garde des responsabilités politiques même après son départ». Concernant la retraite de cet ancien ministre aux multiples portefeuilles mais aussi grand propriétaire terrien dans la région d’Oulmes, «elle est de l’ordre de 10 200 DH par mois, après déduction d’autres retraites comme celle des anciens combattants», précise M. Ahardane ! Si l’Amghar a été clair sur le montant de sa retraite, d’autres ont préféré en taire le montant. C’est le cas, par exemple, de Mhamed Douiri, ancien ministre de l’Equipement et membre du bureau politique de l’Istiqlal. «Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’ai des revenus qui sont prélevés sur ma retraite». Larbi Ajjoul, ancien ministre des Télécommunications, et actuellement député de l’USFP à la première Chambre, affirme, quant à lui, n’avoir jamais demandé son complément de retraite.
De son côté, Mohamed Saâd Alami, ministre des Relations avec le Parlement, estime que très peu d’anciens ministres réclament aujourd’hui cette retraite. Une retraite qui a été, selon lui, «instituée par feu Hassan II pour permettre à certains ministres qui ont quitté leurs fonctions de ne pas se retrouver dans des situations difficiles et de maintenir un train de vie décent». Mais qui sont ces ministres qui bénéficient toujours de cette retraite et quel en est le montant global ? Les chiffres concernant ce dossier sont jalousement gardés. Les responsables sont peu loquaces et les portes bien verrouillées. L’administration confirme son hermétisme sur une information qui n’a pourtant aucune raison de ne pas devenir publique !

L’Etat metà la disposition de ses ministres un parc automobile composé de trois voitures de service pour le premier ministre, deux pour les ministres et une seule pour les secrétaires d’Etat, avec autant de chauffeurs. Ces derniers s’ajoutent au personnel placé auprès des ministres : un chef cuisinier, un aide cuisinier, un jardinier et un chef des domestiques.

Une indemnité mensuelle de 5 000 DH à titre de compensation pour les dépenses qu’auraient engagées le ministre pour l’acquisition «d’équipements, objets et accessoires en verre et argent»…

Quelques membres du gouvernement Jettou I, le 7 novembre 2002, jour de leur nomination. Il y a de quoi être souriant…