«De grandes mutations technologiques impacteront de manière forte et durable le secteur des énergies renouvelables»

• La part des énergies renouvelables dans le mix électrique national était d’environ 20% en 2019.
• La présence de PME et TPME dans la construction des grandes centrales solaires ou éoliennes demeure assez limitée.
• Le secteur fera face aux défis des nouvelles technologies.

Saïd Elhadi, président de la Commission Économie Verte de la CGEM, fait le point sur les réalisations et les défis auxquels les énergies renouvelables seront confrontées au Maroc. L’industrie locale fait face au problème de l’intégration, de même que le cadre légal est incomplet, sans oublier la nécessité de s’accrocher au rythme trépidant auquel les nouvelles technologies avancent.

• A fin 2018, la capacité installée des grands projets (éolien, solaire et hydroélectricité) était en deçà des objectifs fixés en amont (2020). Ce retard a-t-il été, ou sera-t-il, rattrapé ?
Je ne dispose pas de données précises sur le bilan des capacités à fin 2020, mais on peut constater, selon les données publiques, que la part des énergies renouvelables dans le mix électrique national était de près de 20% en 2019. Sachant que l’objectif de 42% de capacité à fin 2020 correspondait à une production renouvelable représentant 25% de la consommation nationale, il me semble que nous sommes bien dans les finalités recherchées. Le chemin parcouru, en une dizaine d’années, est tout à fait appréciable car le Maroc a véritablement réussi à lancer les filières éolienne et solaire qui n’existaient que marginalement avant 2010. Ceci dit, considérant le caractère hautement stratégique d’accélérer le développement des énergies renouvelables, pour l’environnement, le climat et l’indépendance énergétique du Royaume, je considère que le véritable enjeu revient aujourd’hui à fixer des objectifs bien plus ambitieux en matière de part des renouvelables dans le mix énergétique national, à l’horizon 2030 et au-delà et de mettre en place les moyens et les modèles nécessaires pour les atteindre.

• L’industrie, constituée à 80% de PME et de TMPE est toujours écartée de facto des grands projets éoliens et solaires. Y aura-t-il un changement à ce propos dans les années futures ?
Vous savez, il s’agit en réalité d’un problème récurrent pour ce qui concerne les grands projets fortement capitalistiques et technologiquement complexes, et pas seulement dans le secteur des énergies renouvelables. La présence de PME et TPME dans la construction des grandes centrales solaires ou éoliennes réalisées à ce jour au Maroc n’est pas inexistante mais demeure en effet assez limitée. Cela n’empêche pas néanmoins le fait que le taux d’intégration locale ait atteint des niveaux très honorables avec des scores de l’ordre de 70% enregistrés par certains projets. Ceci dit, il faut continuer à lutter en vue d’une intégration locale maximisée. Il me semble que le ministère de l’énergie a pris pleinement conscience de cette priorité. Une consultation a été faite par ce ministère auprès des parties concernées et la CGEM a émis quelques propositions dans ce cadre. Tout d’abord, dans la mesure où les projets de grandes centrales renouvelables relèvent plus de l’investissement privé, notamment dans le cadre de schémas de type PPP, il nous a semblé pertinent d’élargir le champ de la préférence nationale à ce type de contrats. Ensuite, nous avons proposé de rendre obligatoire son application et de définir des règles transparentes de calcul de la valeur ajoutée locale créée par les projets, intégrant la sous-traitance et les intrants locaux, pour en faire le principal critère à considérer pour l’octroi de la préférence nationale. Maintenant, il faut voir que, dans un avenir assez proche, le véritable essor des énergies renouvelables passera par le développement exponentiel des installations de production décentralisées qui seront essentiellement photovoltaïques, de petite taille et éparpillées sur l’ensemble du territoire. C’est à ce niveau que les PME-TPME locales seront en première ligne avec un potentiel très considérable de création de valeur et d’emplois. Il faut bien se préparer pour exploiter au mieux ce tournant historique pour les petites entreprises, se préparer en matière de cadre légal et réglementaire, en matière d’orientation et de formation des entrepreneurs et aussi en introduisant une adaptation du dispositif fiscal et en veillant à mobiliser les outils de financement appropriés. Je crois que la bonne volonté y est aussi bien du côté public que privé et nous disposons d’un arsenal assez développé d’organisations qui peuvent agir dans ce sens : Masen, l’AMEE, l’Iresen, le cluster solaire, 4Cmaroc..

• Vous avez cité le cadre légal. Celui-ci connaît un retard en ce qui concerne la promulgation de certains décrets nécessaires pour l’entrée en vigueur de dispositions importantes comme celle liée à l’autoconsommation. Est-ce que la Commission Economie Verte de la CGEM prend en charge ce dossier ?
Concernant l’autoconsommation, un projet de loi sur «l’autoproduction» a été récemment soumis par le ministère de l’énergie, ainsi qu’un projet d’amendement de la loi 13-09 relative aux énergies renouvelables. Le souhait de la CGEM, de façon d’ailleurs tout à fait alignée avec la Fédération de l’énergie, est de faire en sorte que les mesures légales en voie d’être mises en place soient de nature à favoriser, de la manière la plus ouverte possible, le développement des investissements en petites unités décentralisées ; un levier essentiel pour l’amélioration de la compétitivité des entreprises, pour la réduction, à terme, du coût de revient moyen de l’électricité livrée au consommateur, et pour le développement d’un tissu important de PME-TPME spécialisées dans l’installation et la maintenance de ces dispositifs, comme cela a été évoqué en réponse à votre question précédente. Quand vous évoquiez des décrets qui auraient pris du retard, peut-être faisiez-vous allusion à l’ouverture de la Moyenne Tension à la loi 13-09. Permettez-moi d’expliquer un peu plus ce point important. A ce jour, seules les entreprises raccordées au réseaux HT et THT, correspondant à une tension de raccordement de 60 ou 225 kV ont accès à l’électricité verte proposée par les producteurs privés dans le cadre du marché libre régi par la loi 13-09. Seules les grandes entreprises industrielles peuvent donc bénéficier de tels contrats d’approvisionnement, leur permettant de réduire leur facture d’électricité et d’améliorer l’empreinte carbone de leurs produits finis. L’ouverture de cette possibilité aux entreprises raccordées à la moyenne tension est depuis fort longtemps attendue et tarde en effet à se concrétiser. L’ouverture de la Moyenne Tension, déjà prévue par la loi, permettra d’améliorer la compétitivité d’un grand nombre d’entreprises marocaines et d’accélérer la montée en puissance des énergies renouvelables dans le bouquet énergétique national. Pour ces raisons, la CGEM tient beaucoup à la mise en œuvre de cette mesure.

• Les nouvelles technologies, surtout l’hydrogène, s’imposent actuellement. Allons-nous vers une prise de conscience générale de ce constat et des orientations opérationnelles concrètes afin d’adopter ces technologies ?
Outre la vague de digitalisation qui touche l’ensemble des secteurs et l’amélioration continue des technologies existantes ayant déjà permis une forte baisse des coûts, deux grandes mutations technologiques impacteront de manière forte et durable le secteur des énergies renouvelables: le stockage à large échelle dans des conditions compétitives, on y est presque, et la production de molécules vertes à partir des énergies renouvelables, procédés dits «Power to X» et basés sur l’hydrogène vert. La filière de l’hydrogène vert aura, à mon avis, un rôle essentiel dans l’effort mondial de redressement du processus de réchauffement climatique et aura très certainement un impact considérable sur le secteur de l’énergie. Elle sera probablement aussi à l’origine de transformations notables de plusieurs filières industrielles. La production d’hydrogène vert et de dérivés à partir de cet hydrogène tel que l’ammoniac et le méthanol est aujourd’hui technologiquement possible mais les coûts de production sont encore trop élevés pour permettre à ces commodités vertes de se placer sur les marchés. Une telle compétitivité peut être accélérée par l’adoption, au niveau des grands marchés industriels mondiaux de taxes carbones ou de mesures incitatives à la consommation de ces commodités vertes en substitution à celles issues de filières fossiles. Cela requiert de grandes transformations dont le pacte vert européen annoncé en décembre 2019 lors de la COP25 donne des signes avant-coureurs. La question est de savoir à quelle horizon ces transformations permettront le développement effectif d’une véritable filière hydrogène vert. Difficile à prévoir, mais il est clair que cela nécessitera au moins une dizaine d’années. Par rapport à notre pays, le Maroc dispose d’atouts naturels considérables lui permettant de se positionner à terme comme producteur et exportateur de molécules vertes, ce qui lui permettra à la fois d’accélérer sa propre transition écologique et de créer une nouvelle filière industrielle d’envergure tournée vers l’export. Il appartient donc au Maroc de se préparer dès maintenant à cette grande transformation afin de pouvoir se positionner en temps utile. Je crois que nous avons dépassé le stade de prise de conscience. Le ministère de l’énergie a en effet créé une commission nationale Hydrogène, dans laquelle le secteur privé a été associé à travers la CGEM et la Fédération de l’énergie, et l’élaboration d’une feuille de route Hydrogène a été engagée. Des projets pilotes sont aussi en passe d’être lancés et un protocole d’accord entre le Maroc et l’Allemagne a été conclu dans ce sens.

• Quels seront les plus grands chantiers de l’économie verte au cours des décennies à venir ?
En termes de vision et de stratégie tout d’abord, je crois que notre pays peut se fixer de nouveaux objectifs très ambitieux en matière de réduction des gaz à effet de serre et de réduction de sa dépendance à l’égard des énergies fossiles. Cela nous permettra de consolider nos acquis et de nous positionner en avant-garde dans l’effort mondial de lutte contre le changement climatique. Cela permettra aussi d’assurer que nos produits puissent durablement continuer à avoir accès à tous les marchés internationaux. L’autre priorité est celle d’assurer, de manière durable, un haut niveau de sécurité hydrique, en passant notamment par la mobilisation de ressources non conventionnelles, tels que le dessalement de l’eau de mer et en renforçant l’économie d’eau. Enfin, il faudra aussi renforcer la prise en compte, à tous les niveaux, des préoccupations de santé publique et de protection des écosystèmes et de la biodiversité. Tout cela devra être fait de manière inclusive, en s’appuyant sur la recherche et l’innovation et en prêtant attention aux impératifs de l’intégration locale et les opportunités qui en découlent en matière de création d’emplois et de développement du tissu PME-TPE. Dans cet esprit, la CGEM a proposé en 2020 le lancement de plusieurs chantiers, dont certains sont déjà mis en œuvre. Sur le plan vision et stratégie, nous avons proposé l’élaboration d’un pacte vert marocain fixant les orientations et les objectifs à long terme, l’actualisation de la stratégie de l’énergie et la mise en place de feuilles de route nationales relatives à la mobilité durable et à la filière hydrogène. Sur le plan réglementaire, plusieurs chantiers sont déjà en route et d’autres à venir pour donner écho aux objectifs stratégiques, tels que ceux que nous avons évoqués en relation avec la production décentralisée et la loi 13-09 par exemple. Nous avons enfin aussi émis à l’adresse du gouvernement des propositions concrètes au regard de la fiscalité verte que nous considérons comme un levier, parmi les plus impactants pour accélérer le cheminement de notre pays dans la voie de l’économie verte.