Reportage dans une usine de textile : manque de sommeil et temps de travail réduit minent la productivité

Le rendement tourne autour de 80% de celui des jours normaux.
La baisse de régime se ressent davantage au début de l’après-midi.
Paiement à  la tà¢che, heures supplémentairesÂ…, les mesures habituelles d’augmentation de la production restent sans effet.

Tout le monde s’accorde sur le fait que la productivité baisse pendant la période du jeûne. Mais, curieusement, aucun patron d’entreprise ni aucune corporation, même pas la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), n’a franchi le pas en commanditant une étude pour apprécier le phénomène. Pourtant, dès que la question est abordée, les chefs d’entreprises regrettent l’absence d’un tel instrument sur leur tableau de bord.
Pratiquement, aucune entreprise n’est épargnée tant dans l’industrie que dans les services. Pour mieux cerner le problème, La Vie éco s’est rendue chez Marwa, entreprise spécialisée dans la confection de vêtements pour femmes (chemises, pantalons, tee- shirts, manteaux…), dont le patron Karim Tazi a bien voulu lui ouvrir ses portes.
A l’arrivée dans cette entreprise, les 150 ouvrières et ouvriers sont tous à l’ouvrage, qui sur sa piqueuse ou son ourleuse, qui sur sa boutonnière ou sa table de repassage. Une journée de travail qui ressemble, à s’y méprendre, à celles qui meublent le reste de l’année. On y travaille de 8h 30 à 16 h, avec une pause d’une demi-heure entre 12 h 30 et 13 heures pour la prière. Le rythme d’activité semble normal. Au bout d’une courte discussion avec Loubna Marzak, chef de production de l’unité, on se rend compte qu’il n’en est rien.
En effet, dès la première journée de Ramadan, la couleur avait été annoncée, sur les 1 000 pièces qu’on produit d’ordinaire par jour, l’unité n’en a livré que 200 en tout. A peine 20% du régime habituel ! C’est tout simplement hilarant. Loubna Marzak est si désemparée qu’elle menace le personnel d’une mobilisation, le soir après le ftour, pour revenir à un rythme normal. Mais personne ne veut du travail du soir, même s’il est payé en heures supplémentaires, en ce mois béni. Alors, à partir du deuxième jour, un effort est perceptible et la production est relevée à une cadence de 600 pièces par jour. Aujourd’hui, le rythme de croisière se situe autour de 800 à 850 pièces, mais il est certain qu’il ne sera guère possible d’atteindre les 1 000 pièces par jour.

En raison des tâches ménagères, les femmes ont peu de temps pour récupérer
Une conversation avec quelques ouvrières et ouvriers nous renseigne que la cause du dysfonctionnement réside, en fait, dans le manque de sommeil auquel s’ajoute le temps de travail qui est amputé d’une heure (les horaires de travail normaux commencent à 8h 30 jusqu’à 12 h 30 et reprennent à 14 h pour se terminer à 18 h). Ce qui empêche les travailleurs de réaliser leurs performances habituelles. Amina, jeune ouvrière, explique qu’elle se réveille à 7 h du matin pour être à son poste à 8 h 30 et cela n’est possible que parce que l’entreprise assure le transport. Elle reconnaît que sa productivité baisse en moyenne d’une dizaine de pièces sur la journée et que cela se ressent sur sa paie puisqu’elle est rémunérée à la tâche. On peut donc supposer que le fait de lever le pied n’est pas volontaire.
Fatima, elle, est chef de groupe et elle remarque que c’est plutôt après  la pause que la baisse de régime est plus perceptible. Elle illustre son propos : «Il y a des pièces comme la jaquette, par exemple, qui passent par une chaîne de 50 personnes et, bien entendu, l’affaiblissement des uns se répercute sur les autres. Et même si nous avons des primes de rendement qui sont partagées entre les groupes de travail, nous n’arrivons pas à maintenir le rythme habituel».
Fatine, une autre ouvrière, confirme : «Je ne dors vraiment qu’entre minuit et 4 heures du matin car il faut se réveiller pour le s’hour et la prière. Et puis, dès que je rentre vers 17 heures à la maison, il faut réchauffer la harira et se remettre au four pour le dîner. Franchement, je ne vois pas le temps passer». Une de ses consœurs déplore l’impossibilité de piquer un petit somme réparateur entre le retour de l’usine et le f’tour.
Il est vrai qu’entre le travail et les tâches ménagères, elles n’ont pas le temps de souffler même si durant le mois de Ramadan elles anticipent aussi bien sur la préparation du f’tour que du dîner.
Mais il est évident que cette autre charge ponctionne une partie d’énergie qui fera défaut durant la journée de travail.

Les ouvriers font plus d’efforts pour préserver la qualité
Un autre membre du personnel, Hicham, qui s’occupe de contrôle technique, arrive à ce constat : quoi qu’on fasse, la baisse de performance est visible. Il remarque, néanmoins, que le relâchement ne se ressent pas au niveau de la qualité. Il s’en explique : «On prend sûrement un peu plus de temps pour accomplir la tâche, mais on fait très attention à ce qu’on livre. Et peut-être que c’est de là que vient la baisse de productivité car la peur d’être pris en faute oblige chacun et chacune à s’attarder à vérifier si la partie de la pièce dont on a la charge ne comporte pas d’anomalie».
Loubna Marzak fait remarquer que Ramadan dans une unité industrielle ne dure jamais que 30 jours. En effet, explique-t-elle, pour différentes raisons, une partie du personnel jeûne avant et après, soit durant des périodes recommandées par la sunna soit pour les personnes qui n’ont pu l’observer, pour raisons de force majeure, durant une partie de la période du jeûne. En somme, la productivité baisse sur une période plus longue.