Rentrée sociale et économique : les dossiers chauds du gouvernement

La prochaine Loi de finances devrait revêtir un caractère éminemment social. En même temps, le gouvernement entend poursuivre l’œuvre de redressement des équilibres macroéconomiques. Comment concilier les deux objectifs et quelle “thérapie” pour rendre la croissance plus soutenue, durable et créatrice d’emplois ?

L’été tire à sa fin, c’est la rentrée sociale (et économique) qui, comme chaque année, s’annonce sinon mouvementée, en tout cas bien chargée.
Le point nodal de cette rentrée est à l’évidence la préparation puis la présentation devant le Parlement, vers la troisième semaine du mois d’octobre, du projet de Loi de finances pour l’année 2019. C’est un moment clé de la vie socioéconomique d’un pays, car c’est la Loi de finances qui fixe les objectifs à atteindre et les moyens (financiers) de les réaliser. Et pour que l’expression “rentrée sociale” recouvre pleinement son sens, les acteurs sociaux (syndicats des salariés, du patronat, conseil économique, social et environnemental…) devraient être associés à cet exercice. C’est la raison pour laquelle, d’ailleurs, il est prévu, depuis l’institution du dialogue social il y a un peu plus d’une vingtaine d’années, d’en tenir une session au mois de septembre.

Pour le moment, aucune date n’est encore fixée pour ce rendez-vous, mais il est clair que compte tenu du caractère éminemment social que l’Exécutif entend imprimer au prochain Budget, les rencontres avec les partenaires sociaux ne sauraient tarder. Reste à savoir comment ces rencontres vont-elles se dénouer, à quels résultats vont-elles aboutir ; car, côté syndicats, les attentes sont nombreuses et plusieurs fois formulées avec force conviction. Et la principale de ces attentes n’est rien moins qu’une augmentation générale des salaires. Une demande que le gouvernement, pour au moins une raison, aura bien du mal à satisfaire: s’il a la prérogative, en tant qu’employeur, d’augmenter les rémunérations des fonctionnaires, il ne peut rien, en revanche, pour les salariés du secteur privé. Et à ce propos, il faut rappeler tout de même qu’au mois d’avril dernier, le gouvernement avait proposé d’augmenter les salaires de quelque 700000 fonctionnaires, dont près de 20% relèvent des collectivités territoriales, ainsi que les allocations familiales au profit d’environ 400 000 fonctionnaires exerçant dans l’administration centrale ; le tout pour une enveloppe de l’ordre de 6 milliards de DH. Les syndicats ont dit “niet”, s’en tenant à leur revendication d’une hausse généralisée des salaires.

La dernière réforme de l’IR remonte à…2010

Ce sujet, on s’en doute bien, sera de nouveau au cœur du prochain round du dialogue social et rien ne permet de penser que les syndicats en démordront.
En réalité, même si la revalorisation des salaires dans le secteur privé est une affaire qui concerne au premier chef les entreprises, l’Exécutif, face à ce dossier, n’est pas aussi diminué qu’on aurait tendance à le croire. Il pourrait tout à fait, via l’impôt, accéder aux vœux des syndicats. Une baisse du taux d’imposition des revenus salariaux équivaut en effet à une augmentation, indirecte, des salaires. Cela reviendrait cependant à accepter d’abandonner une partie des recettes fiscales issues de cet impôt, au moment où le gouvernement entend poursuivre l’œuvre de redressement des équilibres macroéconomiques, et donc réduire encore le niveau du déficit budgétaire et, in fine, celui de la dette du Trésor. Dans sa lettre de cadrage, l’Exécutif s’est en effet fixé comme objectif de ramener le taux d’endettement du Trésor à moins de 60% du PIB en 2021 contre plus de 65% en 2017, et, pour cela, il ambitionne de réduire le déficit budgétaire à 3% du PIB à partir de l’exercice en cours, contre 3,5% en 2017 et 4,3% en 2016.
Comptablement, une hausse des salaires, directement ou par le moyen d’une baisse d’impôts, est une opération qui risquerait de heurter l’objectif de réduire le déficit budgétaire et le taux d’endettement. Economiquement, en revanche, une baisse des taux d’imposition des salaires pourrait au contraire se traduire par un élargissement de l’assiette et donc un surcroît de recettes, partant du principe que trop d’impôts tue l’impôt, que de fortes impositions font prospérer l’informel.

Mais quelle que soit l’option que le gouvernement sera amené à choisir sur cette question, un constat s’impose: l’impôt sur le revenu (IR) est le seul à n’avoir pas été réformé depuis…2010 ! Et ce sont les salariés du secteur privé, c’est-à-dire l’essentiel des travailleurs au Maroc, qui en pâtissent le plus. La preuve : alors que dans la fonction publique le salaire moyen approche les 8 000 DH par mois (7 700 DH en 2016 selon la Cour des compte), dans le secteur privé il est à peine de 5 000 DH par mois.
Ce n’est pas un hasard si, malgré la maîtrise de l’inflation – dont le taux moyen est de l’ordre de 1% depuis une dizaine d’années –, le pouvoir d’achat des ménages a considérablement baissé depuis 2009. D’ailleurs, la consommation des ménages, composante essentielle de la demande intérieure, a décéléré depuis cette date, entraînant un ralentissement de la croissance économique dont elle est la principale variable.

Le défi de la relance de l’économie

Du coup, le principal défi pour ce gouvernement, ce n’est plus vraiment la surveillance des équilibres macroéconomiques, assez largement rétablis désormais – même si la vigilance s’impose toujours –, mais la relance de l’économie marocaine. Avec une hausse moyenne du PIB de l’ordre de 3,3% entre 2012 et 2017, le Maroc aura bien du mal à trouver les ressources nécessaires à la résorption des déficits sociaux qu’il a accumulés principalement durant la décennie 80. Il ne pourra pas le faire par une augmentation des impôts, car la pression fiscale au Maroc, selon le HCP, est déjà la plus élevée des pays émergents et en développement. C’est donc par une croissance plus forte et durable que le Maroc sera à même d’améliorer ses recettes.
L’autre défi à relever et qui est concomitant au premier, c’est de faire en sorte que la croissance soit non seulement forte et pérenne mais également riche en emplois. C’est un fait que depuis près d’une dizaine d’années le niveau des créations d’emplois a considérablement baissé. En 2012, par exemple, l’économie marocaine n’a créé que 1000 emplois nets, et en 2016 elle en a perdu 37000 (toujours en termes nets). Au cours de la première moitié de la décennie 2000, les créations d’emplois pouvaient atteindre certaines années jusqu’à 400000 postes nets. C’est d’ailleurs pendant cette période que le chômage a reculé de façon substantielle, passant de 13,4% en 2000 à 9,6% en 2006. Depuis, le taux de chômage a stagné à plus ou moins 10%. Et ce qui inquiète le plus, c’est que le chômage au Maroc (mais pas seulement) est essentiellement un phénomène urbain, statistiquement parlant tout au moins, frappant au premier chef les jeunes, surtout les citadins parmi eux. Inutile de rappeler les chiffres, ils sont bien connus de tous.
Ce qui complique la tâche pour les pouvoirs publics en ce domaine, c’est que, contrairement aux premières années de la décennie 2000, les jeunes d’aujourd’hui, tout ou moins une bonne proportion parmi eux, ne paraissent pas disposés à accepter n’importe quel emploi. Or, la structure de l’économie marocaine n’a pas subi de transformations notables sur les 40 dernières années.

A l’Exécutif de donner le la

La part de l’agriculture dans le PIB (autour de 15%) et dans l’emploi total (39%) est encore élevée. L’industrie, elle, ne représente que quelque 15% à 16% du PIB et environ 11% de l’emploi total.
Cette structure de l’économie marocaine, encore dominée par l’agriculture et les services à faible valeur ajoutée, ne permet pas une allocation convenable aussi bien du travail qualifié que du travail non qualifié. En d’autres termes, les jeunes diplômés trouvent difficilement à s’insérer dans les secteurs répondant à leur formation et à leurs ambitions en raison de l’insuffisante montée en gamme du tissu économique, et les non ou faiblement qualifiés ne peuvent intégrer un secteur industriel qui n’en finit pas d’émerger. Outre l’emploi, la faible transformation de la structure de l’économie marocaine impacte également la qualité de l’offre exportable du pays. En gros, le Maroc exporte des produits bruts et des produits faiblement valorisés, et le déficit structurel de la balance commerciale, qui nourrit celui de la balance courante, provient de là, pour l’essentiel.
A l’évidence, ces problématiques ne se posent pas que pour le gouvernement, elles interpellent l’ensemble des acteurs socioéconomiques, au premier rang desquels les chefs d’entreprises. Mais comme partout, c’est à l’Exécutif de donner le la, et la Loi de finances est le moment opportun pour ce faire .