Recrudescence de la contrebande en provenance de Sebta et Mellilia

Matériaux de construction, articles d’habillement, biens d’équipement et produits alimentaires continuent d’être déversés sur le marché marocain à  partir des deux conclaves. En 2012, les importations de riz, chocolat, fromage, biscuits et conserves de poissons ont explosé à  Sebta et Mellilia.

Si les opérateurs semblent s’être résignés à la fatalité de la contrebande, la récente montée en flèche des volumes et le large spectre des produits touchés par le phénomène les préoccupent au plus haut degré. Les plus optimistes d’entre eux parlent de situation alarmante, alors que d’autres affirment qu’à coup sûr, un bon pan de l’économie serait en panne si le phénomène venait à se prolonger. Selon plusieurs sources, le marché continue d’être littéralement inondé de matériaux de construction, articles d’habillement, biens d’équipement, matières énergétiques et produits alimentaires. Les villes occupées de Sebta et Mellilia représentent le gros de ce trafic et servent de point de passage privilégié. «Depuis 2009-2010, les importations alimentaires des deux conclaves portent sur des quantités de plus en plus importantes et concernent tous les produits», relève un industriel établi à Larache. Ce constat est corroboré par les chiffres du département du commerce extérieur espagnol traités et mis à la disposition exclusive de la Vie éco. En effet, les importations de riz, fromage, lait, chocolat, biscuits et conserves de poissons opérées par Sebta et Mellilia se passent de tout commentaire. Déjà en 2012, rien que pour le riz, les quantités importées tournaient autour de 32 500 tonnes contre pas plus de 19200 en 2011, soit environ 70% de hausse, pour une valeur globale de 200 MDH. «En retenant une consommation espagnole moyenne de 6 kg/personne/an, le volume consommé à Sebta et Mellilia, qui comptent environ 170 000 habitant dépasse à peine mille tonnes. Le reste des 32 500 tonnes est systématiquement canalisé vers le Maroc», explique Mohammed Khalil, président de l’Association professionnelle des rizeries du Maroc. Les usines marocaines tournent à des capacités qui ne dépassent pas les 30%. Par conséquent, les rares acteurs organisés du Gharb, qui représentent à peine une poignée, ne peuvent encore résister que 2 à 3 ans au maximum, d’autant plus que le riz égyptien inonde également le marché.

Ces opérateurs risquent le même sort que celui de cet industriel de Kénitra qui a investi pas plus tard qu’il y a deux ans dans une unité moderne de production de fromage, employant une centaine de personnes, mais qui a dû mettre la clé sous le paillasson, fragilisée par une vague déferlante de conteneurs en provenance des deux cités occupées.

Le rythme des importations ne faiblit pas

Selon le site du département espagnol, Sebta et Mellilia ont importé 255 MDH, soit l’équivalent de quelque 5 100 tonnes de fromage. En retenant le même raisonnement que celui appliqué au riz, la quantité censée être canalisée sur le territoire marocain est d’environ 3 700 tonnes, si l’on se base sur une consommation moyenne espagnole de 8,02 kg/personne/an. «De 2009 à 2012, les importations de fromage de ces deux villes occupées ont augmenté de plus de 35%. Et nous ne voyons pas de répit depuis bien des mois. On attend une année 2013 catastrophique sur ce registre vu le rythme des importations», déplore un industriel casablancais.
Plus prononcées encore, les importations de café, chocolat et biscuits sont passées de 7 700 tonnes en 2009 à environ 11 740 en 2012, soit 52% de hausse en trois ans, pour une valeur globale de 400 MDH. «La consommation des résidents de Sebta et Mellilia ne devrait pas dépasser 6 kg par habitant. Ce qui fait qu’environ 10000 tonnes de ces produits vont se retrouver dans les différentes villes du Royaume», explique l’industriel de Casablanca.
Les quantités importées de conserves de poissons ont également fait un bond phénoménal. Elles sont en effet passées de 3 tonnes en 2009  à environ 180 t à fin 2012.
Idem pour le tabac. Bien que les deux cités ne concurrencent pas l’Oriental en tant que point de passage privilégié, leurs importations ont connu une nette hausse durant les deux dernières années. Elles sont passées de 18,5 tonnes en 2009 à plus de 30 tonnes en 2011 et 2012. «Une bonne partie de ce volume s’infiltre dans le tissu national du moment que la demande interne des deux villes est largement satisfaite. Un kilo de tabac fait 6 à 7 cartouches», explique une source bien renseignée.

Des produits aboutissent dans le circuit de distribution moderne !

Au vu de ces chiffres, les inquiétudes des industriels sont amplement justifiées. A la Fénagri, les membres se sont alarmés, lors du dernier conseil d’administration de la fédération, de cette recrudescence de la contrebande, particulièrement en provenance de Sebta et Mellilia. De grosses quantités de produits alimentaires entrent sur le territoire, rapporte son président, Amine Berrada.

Hormis les biens d’alimentation, plusieurs autres secteurs se disent gravement touchés par l’ampleur des importations de produits de contrebande des cités occupées, à l’instar de celui de la céramique. «Nous constatons une nette hausse des entrées des marchandises en provenance de Mellilia et particulièrement depuis que la crise de l’immobilier sévit en Espagne», précise Fouad Benzakour, président de l’Association professionnelle du secteur.
Le fléau est tellement enraciné dans le tissu économique qu’il semble difficile de l’éradiquer. «Aujourd’hui, des enseignes de la grande distribution s’approvisionnent auprès d’opérateurs qui achètent de la contrebande. Les marques de riz et de fromage en question sont visibles sur les présentoirs dans les grandes surfaces. Ces opérateurs importent légalement un conteneur contre dix de contrebande en même temps. Ceci ne les empêche pas pour autant de facturer normalement pour les grandes surfaces qui, elles, ne demandent pas plus que la facture pour être dans la légalité», déplore M. Khalil.

L’effet des contrôles reste très limité

Ce qui est sûr, c’est que le phénomène n’échappe pas aux pouvoirs publiques de par son ampleur. Sauf que la Douane a beau multiplier ses saisies au Nord, l’impact reste très limité voire insignifiant, indiquent nos sources. Et pour cause, les autorités sont plus que jamais face à un réseau de contrebande organisé et rompu aux dernières techniques de contournement. Comme il n’y a pas de douane commerciale aux frontières, les fraudeurs arrivent souvent à échapper aux contrôles effectués à des points routiers dont le choix est à la discrétion des agents. On comprend par là que le trafic dépasse de loin l’activité classique des porteurs qui font transiter la marchandise sur le dos. «Les marchandises sont dispatchées en plusieurs lots, généralement trois tonnes par convoi, et prennent le chemin de Nador et Fnideq où elles sont stockées en attendant d’être acheminées vers l’intérieur du pays, avec Fès comme ville de relais», expliquent nos sources.

Pour des denrées alimentaires destinées à la grande consommation, le danger ne se limite pas qu’aux méfaits économiques, il touche surtout la santé et l’hygiène publiques. La quasi-totalité des opérateurs affirment que pas moins du tiers de ces marchandises est censé être périmé.