Rapport sur le climat des affaires : les explications de la Banque Mondiale

Beaucoup de réformes structurelles ont été réalisées mais il reste des contraintes à l’investissement à éliminer

La mise en place effective de l’identifiant unique d’entreprise est
nécessaire pour améliorer le climat des affaires

Pour la Banque
mondiale, l’étroitesse du marché intérieur n’est
pas une fatalité.

Najy Benhassine, économiste principal, secteur financier, secteur privé et infrastructures au département MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) de la Banque mondiale, est le principal responsable du rapport sur le climat de l’investissement au Maroc que La Vie éco a publié en exclusivité dans sa livraison du 10 février 2006. Il répond ici aux questions que nous lui avons posées sur certains point du rapport.

La Vie éco : A la lecture du rapport, on a l’impression que, globalement, le climat de l’investissement au Maroc est plutôt bon, du moins en comparaison avec les pays de l’échantillon. Partagez-vous cette appréciation ?

Najy Benhassine : Notre analyse est plus nuancée. Il est vrai que de nombreuses réformes structurelles ont été réalisées avec succès au Maroc, et que dans plusieurs domaines les choses se sont nettement améliorées. Que ce soit dans la gestion macroéconomique, la réforme bancaire, l’ouverture au commerce extérieur et la libéralisation de l’investissement, l’ouverture de secteurs d’infrastructures, la facilitation de la création d’entreprise que procurent les CRI, la réforme des douanes ou les privatisations d’entreprises publiques, le Maroc a manifestement fait des progrès considérables. Dans ces domaines, qui sont cruciaux pour le climat des affaires, il se place en effet en bonne position en comparaison avec d’autres pays de la région.

Cependant, l’investissement ne semble pas répondre suffisamment à ces réformes, puisque les taux de formation brute de capital fixe, exprimés en pourcentage du PIB, continuent de stagner autour de 16 ou 17 %, alors qu’ils étaient aux alentours de 20 % en 1990. En comparaison, ces taux atteignent 27 % pour des pays à forte croissance tels que l’Inde, ou même près de 40 % pour la Chine. Il reste manifestement des contraintes microéconomiques au développement de l’investissement. En effet, dans certains domaines, comme l’accès au foncier, l’exécution des décisions de justice, la logistique du transport ou l’environnement du marché du crédit, les progrès sont plus mitigés. Sur les chantiers de plus long terme, tels que l’éducation ou la bonne gouvernance des institutions de marché, les efforts en cours du gouvernement marocain aideront à combler les retards accumulés, mais les effets de ces réformes de fond mettront du temps à se faire sentir. S’agissant par exemple du niveau de capital humain en entreprise, l’enquête ICA montre clairement que le niveau moyen de qualification des employés du secteur industriel marocain est très en deçà des niveaux que l’on a mesurés dans des pays au revenu par habitant comparable à celui du Maroc. Le climat de l’investissement couvrant plusieurs domaines, il est important d’être très précis sur ce que l’on compare et ce que l’on mesure. Des appréciations générales comparant les pays sur une seule dimension sont trop réductrices.

D’un autre côté, et le rapport le souligne bien, les perceptions des entreprises, au moins sur certains points, paraissent en décalage avec la réalité. Est-ce que cela est de nature à relativiser l’impression générale que l’on a du climat de l’investissement au Maroc ?
Il ne s’agit pas vraiment de décalages, mais plutôt d’analyses complémentaires qui vont au-delà des réponses des chefs d’entreprises aux questions relatives à la perception qu’ils ont des contraintes. Le questionnaire utilisé dans cette enquête est très riche et permet de croiser les réponses aux questions de perception – du type «l’accès au financement est-il une contrainte mineure, moyenne, majeure ou sévère ?» – avec des informations plus précises sur les prêts bancaires obtenus, lesquelles sont aussi croisées avec les informations provenant du bilan. Sur la question du financement, cette analyse a par exemple révélé que la proportion d’entreprises ayant obtenu le soutien de leur banque lors de leur dernier investissement – environ 49 % – est relativement élevée en comparaison avec des pays comparables au Maroc, bien que ce dernier soit l’un des pays où les chefs d’entreprises se plaignent le plus de cette contrainte. En allant plus loin dans l’analyse, on se rend compte que les niveaux des garanties demandées sont par contre parmi les plus élevées au monde ; que le fait d’être propriétaire de son terrain est un facteur déterminant dans la possibilité d’accéder au crédit ; et que le marché du crédit est fortement dual – avec un marché qui fonctionne bien pour les entreprises qui ont pu y pénétrer (les différences d’accès entre PME et grandes entreprises, ou entre nouvelles et anciennes entreprises n’y sont plus visibles), mais d’où beaucoup de PME sont exclues, en partie par manque de garanties disponibles ou par manque d’historique de crédit. Ce type d’analyse permet d’aller au-delà du débat classique que l’on entend dans beaucoup de pays, entre banques qui seraient frileuses envers les PME et des PME qui seraient peu transparentes, risquées et peu attractives pour les banquiers. Il s’agit en fait de se focaliser sur l’environnement du marché du crédit qui affecte les incitations des banquiers et des PME : droit des sûretés et son application; exécution des décisions de justice ; qualité et accessibilité des centrales de risques – positives et négatives -, de bilans et d’impayés ; incitation à plus de transparence pour les entreprises, en particulier par la mise en place effective de l’identifiant unique d’entreprise qui limiterait la fraude et renforcerait la capacité de contrôle de l’Etat et de partage d’information entre toutes les institutions ; mesures limitant la vulnérabilité des comptes de trésorerie des PME (exemple : remboursement plus rapide de la TVA, exécution plus rapide des paiements de contrats publics, problèmes des chèques impayés, réhabilitation de la traite), etc.

Les réformes macroéconomiques, relève le rapport, sont «effectivement réalisées», et pourtant la croissance n’est toujours pas au rendez-vous. D’où la suggestion de la BM que le Maroc doive maintenant engager des réformes de nature microéconomique. Plus précisément, quelles sont ces réformes, et surtout celles qui vous paraissent prioritaires?
Tout d’abord, je tiens à préciser que ce rapport a été réalisé conjointement avec le ministère de l’Industrie, du commerce et de la mise à niveau de l’économie, et avec la Société financière internationale. Il ne s’agit donc pas d’un rapport exclusivement de la Banque mondiale.
Concernant les réformes microéconomiques que nous jugeons prioritaires, elles relèvent de quatre chantiers, auxquels l’Etat marocain s’est attelé depuis plusieurs années. Les conclusions du rapport n’offrent en effet pas de solution miracle aux problèmes de fond qui touchent le climat des affaires. Sans ordre particulier :
1) L’accès au foncier industriel ainsi que la gestion et la maintenance des zones reste un problème majeur, qui requiert une accélération du programme du gouvernement en la matière, l’augmentation de l’offre foncière en dehors des grands centres urbains – investissements qui peuvent être planifiés de concert avec le développement du réseau autorou-
tier -, et une refonte du cadre de gestion, d’aménagement et de commercialisation des terrains publics, en particulier par une plus grande utilisation des régimes de concession, et une plus grande participation de promoteurs privés. Dans le plus long terme, la réforme des statuts fonciers et la réorganisation des organismes de tutelle sont aussi nécessaires.
2) La question de l’accès au financement, par l’amélioration de l’environnement du marché du crédit au sein duquel interagissent banquiers et entreprises.
3) L’accélération de la réforme en cours des dispositifs existants de formation continue – le rapport offre une palette de recommandations précises sur ce sujet. Bien évidemment, la poursuite de la réforme du système éducatif, afin que le Maroc rattrape le retard accumulé en la matière, reste un chantier fondamental, non seulement pour la productivité des entreprises, mais plus généralement pour améliorer le potentiel de développement à long terme du Royaume.

4) La modernisation de l’infrastructure de transport et de la logistique, non seulement aux frontières et au-delà, mais aussi à l’intérieur du pays.
En support à tous les efforts de l’Etat en matière d’amélioration du climat des affaires, nous considérons aussi comme essentielle la mise en place effective de l’identifiant unique d’entreprise qui fait défaut aujourd’hui. Cet ancien projet qui reste inachevé n’a pas qu’une dimension statistique : le suivi de l’évolution du tissu économique, les analyses de filières et l’évaluation des politiques sectorielles sont aujourd’hui très difficiles par manque de bases de données unifiées et fiables. Il est aussi essentiel à la réussite de plusieurs réformes (par exemple celle des Douanes, des Impôts, de l’OFPPT, celle des bases d’information de crédit, etc.) ainsi qu’à la capacité de contrôle de l’Etat et de lutte contre la fraude et l’informel.

En plus des réformes microéconomiques de court terme, le renforcement, sur le moyen/long terme, des institutions est essentiel : justice et conseil de la concurrence en particulier, et gouvernance des administrations publiques.
Il est clair que certaines de ces réformes peuvent avoir des solutions spécifiques à chaque secteur. Inversement, les politiques sectorielles volontaristes que le gouvernement marocain engage actuellement peuvent être complémentaires à ces réformes transversales, en rassemblant les conditions qui rendent certains secteurs plus attractifs à l’investissement étranger et en offrant plus de visibilité sectorielle aux investisseurs. Tous ces leviers de croissance sont complémentaires, et il n’existe malheureusement pas de solutions partielles aux problèmes de climat d’investissement. C’est un dosage – souvent spécifique à chaque pays – de mesures complémentaires qui a permis l’accélération de la croissance dans plusieurs pays émergents.

Le rapport a abordé de manière très lapidaire le problème de l’étroitesse du marché interne. Ne pensez-vous pas qu’il y a là un réel obstacle à la croissance des entreprises et donc de l’économie ?
Non, l’étroitesse du marché local n’est pas une fatalité. Certains pays très pauvres peuvent se trouver dans de telles trappes de sous-développement. Ce n’est pas le cas du Maroc. D’ailleurs, la demande intérieure a été une source importante de croissance au cours des dernières années. De plus, en économie ouverte et dans un contexte d’accords de libre-échange et de barrières tarifaires plus basses, les entreprises marocaines performantes ont en face d’elle des marchés d’exportation considérables. Dans les secteurs de biens non échangés, on pourrait penser que l’étroitesse du marché pourrait être un handicap, mais l’histoire économique est pleine d’exemples de pays de toute petite taille qui ont réussi le pari du développement

Najy benhassine Economiste principal, département MENA de la Banque mondiale
Le renforcement sur le moyen/long terme des institutions est essentiel : justice et conseil de la concurrence en particulier, et gouvernance des administrations publiques.