Qui sont les Marocains de la classe moyenne ?

Youssef Saadani, un économiste de la CDG, considère que la classe moyenne est constituée de foyers disposant d’un revenu compris entre 10 000 et 40 000 DH par mois. Pour élargir cette classe sociale, il faudra créer plus d’emplois, mieux les rémunérer et avoir des services publics de meilleure qualité pour abaisser le seuil d’accès à  l’éducation, au logement et au transport. L’enjeu majeur résidera dans la qualité des diplômes obtenus, sachant qu’aujourd’hui moins de 15% des bacheliers poursuivent des cursus supérieurs longs.

C’est quoi une classe moyenne ? Quels sont les critères de classification ? Quelle est son envergure ? Compte tenu de sa pertinence dans l’évaluation du progrès réalisé par un pays, la notion de classe suscite toujours des discussions passionnantes, parfois passionnées. La conférence organisée, jeudi 13 novembre, par la Fondation Attijariwafa bank n’a pas fait exception à la règle. «Cette thématique s’est imposée à nous car nous avons le sentiment que cette classe moyenne s’est fragilisée ces dernières années alors qu’elle est censée être un moteur de développement de l’économie et un facteur de cohésion sociale», a souligné Saloua Benmehrez, directeur exécutif du groupe Attijariwafa bank en charge de la Fondation Attijariwafa bank, pour ouvrir le débat. Cette frange de la population est confrontée, à l’en croire, à des difficultés d’accès au logement, aux soins de santé et aux services publics. Ce qui retarde sa mobilité sociale et freine son ascension.

Mais avant de sonder les voies pour relancer l’ascenseur social et, partant, réinventer le modèle de cohésion sociale, Mohamed Mabrouk, associé du cabinet EY en France (ex-Ernst&Young), a jugé opportun de s’appuyer sur la définition de la Banque Mondiale qui dit que la classe moyenne est constituée des foyers qui disposent entre 10 à 100 dollars de revenu par jour, soit environ le 1/4 de la population mondiale, pour expliquer la manière dont elle évolue et le lien qu’elle entretient à la croissance.
Pour les économistes, l’entrée d’un nombre significatif de personnes dans cette fourchette -c’est-à-dire quand elles sortent de la pauvreté- permet de relancer la croissance. «Il s’agit du moment idéal que l’on appelle dans la littérature économique le Sweet spot of growth», explique M. Mabrouk. Selon EY, une importante partie de la population mondiale basculera de la classe pauvre à la classe moyenne à l’horizon 2030, avec une concentration dans les pays de l’Asie-Pacifique (2/3), tandis que celle de l’Europe restera relativement stable. A ce jour, rien qu’en Asie, la classe moyenne compte déjà 520 millions de personnes, soit plus que la population de l’Union européenne. L’enjeu pour les entreprises, c’est de bien cerner les besoins de ces populations pour leur proposer des biens et services en mesure de les satisfaire.

Toutefois, l’associé du cabinet EY insiste sur le fait que la croissance ne doit pas être une source d’inégalités comme c’est le cas aujourd’hui dans un même pays ou une même ville. De plus, il souligne que l’expérience turque, indienne et chinoise est concluante parce que la typologie de l’emploi créé par ces économies répond exactement aux aspirations des populations et leur permet de s’épanouir. «C’est bien d’avoir de la croissance, mais pas n’importe laquelle. Pour cela, il faut être avant-gardiste dans le choix des métiers. Dans dix ans, on aura une configuration de spécialités et d’emplois tout à fait différente de ce que l’on a aujourd’hui», affirme-t-il.

Un foyer sur dix ferait partie de la classe moyenne au Maroc

Youssef Saadani, qui dirige la recherche économique à la Caisse de dépôt et de gestion (CDG), s’est quant à lui essayé à un exercice de prospective à travers une analyse d’économétrie et de sociologie quantitative en présentant sa propre définition de cette classe et ses mutations futures. Le raisonnement de l’économiste est en rupture avec les analyses faites jusqu’ici du fait qu’il ne néglige pas le pendant social de la question. «Il y a toujours une ambition collective lorsqu’on définit une classe sociale», nuance M. Saadani. Il commence son raisonnement en réfutant la définition du Haut commissariat au plan (HCP), qui constitue, selon lui, une définition statistique présentant un revenu médian (de 2800 à 6 763 DH par mois). «Si l’on se fie à cela, un jardinier et une femme de ménage formeraient un foyer qui fait partie de la classe moyenne, ce qui serait un non-sens au vu des conditions de CSP requis pour cette population», analyse-t-il. A l’opposé, sa définition se base sur des rubriques de dépense censées se trouver chez un foyer moyen, notamment le logement (3 000 DH la traite), la voiture (2 000 DH), les frais de scolarisation des enfants (2 000 DH) et les autres charges (3 000 DH). Ce qui fait que la borne inférieure du revenu d’un foyer de la classe moyenne se situerait à 10 000 DH et le plafond à 40 000.

En recoupant les différentes données du HCP et de la Caisse nationale de la sécurité sociale (CNSS) concernant les revenus, l’économiste arrive à la conclusion selon laquelle environ 10% de la population marocaine fait partie de la classe moyenne. Pour lui, cette proportion est appelée à doubler à l’horizon 2050, notamment avec la féminisation de l’emploi. «Plusieurs sociétés ont connu des dynamiques lourdes qui ont participé à l’éclosion de leur classe moyenne, il n’y a pas de raisons pour que le Maroc s’en écarte», avance M. Saadani. Il précise à cet égard que le pays connaît aujourd’hui les tendances de l’Europe des années 60-70, en l’occurrence moins d’agriculture, moins d’industrialisation et plus de services.

Cependant, comme le relève M. Mabrouk, contrairement à l’Europe où il n’y a pas de création d’emplois et où les structures sont bien ancrées et donc difficilement modifiables, l’économie marocaine est non seulement créatrice d’emplois, mais ses structures sont en phase de construction, donc plus facilement adaptables aux nouvelles exigences du marché du travail. D’où les nombreuses opportunités d’ascension sociale pour la classe moyenne.

Cela dit, les deux spécialistes s’accordent à penser que l’enjeu majeur résidera dans la qualité des formations et, partant, des diplômes, sachant qu’aujourd’hui moins de 15% des bacheliers poursuivent des cursus supérieurs longs (master, DEA, doctorat). «Le sous-jacent à l’élargissement de la base de la classe moyenne est la montée en gamme des diplômes, et par conséquent préparer plus de cadres moyens et de cadres supérieurs», précise M. Saadani.

En conclusion, les intervenants ont rappelé que la classe moyenne au Maroc vit les mêmes mutations que dans les autres pays émergents. «Toutefois, pour élargir cette classe sociale, il faut réunir trois conditions, en l’occurrence plus d’emplois, plus de rémunération, et des services publics de meilleure qualité pour abaisser le seuil d’accès à l’éducation, au logement et au transport», explique l’économiste de la CDG. Pour lui, grâce à des politiques publiques optimisées, l’on peut ramener la borne inférieure de 10 000 à 6 000-7 000 DH comme revenu minimum requis pour accéder de fait à la classe moyenne.