Quel scénario de sortie de crise face à l’hyperinflation et la guerre en Ukraine

Le monde dans une crise multidimensionnelle. L’hyperinflation appelée à durer à moyen terme. L’urgence à court terme est l’approvisionnement en produits alimentaires et en produits pétroliers et gaz. Une cartographie des risques à mettre en place. Les cultures vivrières : blé, sucre et huile à développer absolument. Une raffinerie et une compagnie nationale de transport maritime indispensables pour se positionner en pays émergent.

L’économie mondiale est malmenée depuis plus de deux ans. Pendant plusieurs mois, en effet, elle a subi deux chocs successifs. Le premier a été celui de la pandémie, paralysant l’activité économique intérieure et le commerce mondial. Alors que l’économie mondiale était bien repartie en 2021 après une année de régression, la guerre en Ukraine, qui a débuté le 24 février 2022, a de nouveau bouleversé la planète avec une économie qui souffre. Selon l’OMC, l’augmentation du PIB ne serait que de 2% en 2022. Il faut rappeler dans ce contexte que la Russie et l’Ukraine représentent 25% du commerce mondial de blé, 15% de l’orge et 45% du tournesol. Et pour les régions comme l’Afrique et le Moyen-Orient 50% de leurs besoins en céréales proviennent de ces deux pays que sont la Russie et l’Ukraine. C’est dire les raisons des inquiétudes de tous face aux risques de problèmes d’approvisionnement qui pourraient résulter de cette situation. Le sujet est justement dans toutes les discussions et préoccupations, il était encore une fois au cœur du débat lors d’un webinaire organisé par le cabinet Navitas Consulting.

Le monde est ainsi dans une crise multidimensionnelle et, selon les observateurs, l’hyperinflation est essentiellement due à cette guerre en Ukraine et au surenchérissement des prix de matières premières, ainsi qu’aux problématiques d’approvisionnement. «Auparavant l’inflation était la résultante du contexte pandémique. C’était donc une inflation tout à fait artificielle. La preuve, c’est que l’année d’après il y a eu une reprise et il a été remarqué que les économies mondiales ont pu plus ou moins petit à petit se redresser. On parle d’un taux de croissance de 7% qui est un taux record par effet de rattrapage», a souligné Mehdi Fakir, économiste et expert-comptable, intervenant lors de ce webinaire. Pour lui, l’hyperinflation est en train de s’installer malheureusement et est appelée à durer à moyen terme.

Dans cette conjoncture internationale difficile, le Maroc n’est pas épargné. Les retombées de la guerre en Ukraine devraient toucher aussi le Royaume. Le Maroc importe chez les belligérants principalement des combustibles, de l’ammoniac, du gaz et du fioul, ainsi que des dérivés du pétrole. «Le fait qu’on soit privé de ces matières devrait nous pousser à aller chercher ailleurs dans un contexte de rareté et dans un contexte d’augmentation des prix. Au niveau de l’Ukraine le souci provient de la rareté du blé que nous devons aller chercher au niveau international. Cela devrait nous coûter plus et exercer de même une pression plus importante sur l’économie», expose l’expert-comptable. Les derniers chiffres du Haut Commissariat au Plan constatent d’ailleurs une augmentation de 4 % du coût de la vie. L’économiste tempère toutefois. «Nous sommes devant un contexte qui n’est pas facile mais le gouvernement dispose d’une marge de manœuvre». Il souligne cependant que nous ne disposons pas de la capacité d’avoir des mesures immédiates, y compris par le biais des politiques monétaires. «Dans ce contexte la Banque centrale a fait le choix de maintenir le taux directeur au niveau actuel, ce qui dénote un petit peu d’une résilience de la Banque centrale», ajoute-t-il. Les dernières précipitations rassurent aussi sur les capacités nationales à subvenir aux besoins en approvisionnement des populations, mais l’essentiel du problème vient du coût de l’énergie. La volonté des pouvoirs publics à travers le financement et la subvention du carburant professionnel devrait coûter environ 2 milliards de dirhams. «On s’attendait à un taux d’inflation de 2 %, mais aujourd’hui nous parlons de 4,4 % selon les derniers chiffres de la Banque centrale», indique l’intervenant.

Comment sortir de cette crise qui impacte fortement l’économie marocaine? Pour Jawad Kerdoudi, président de l’Institut marocain des relations internationales (IMRI), l’urgence à court terme, c’est l’approvisionnement en produits alimentaires et en produits pétroliers et gaz. Rappelons à ce sujet que le gouvernement a annoncé que le Maroc disposerait des réserves nécessaires mais à un coût plus élevé. Il a aussi avancé que la planification des approvisionnements est rassurante jusqu’en septembre prochain en attendant les résultats de la campagne agricole. A l’instar des efforts réalisés pour l’achat des vaccins, l’Etat doit encore faire preuve d’ingéniosité aujourd’hui en matière du maintien du prix actuel du pain et aussi en matière du prix du carburant. «C’est peut-être le moment de revenir à la réhabilitation de la Samir, car le Maroc ne peut pas se passer d’une raffinerie. Soit on reprend la Samir, soit l’on crée une autre raffinerie dans une autre région. Dans tous les cas nous avons besoin de cette raffinerie, cela concerne l’approvisionnement», lance M. Kerdoudi. Au niveau agricole, il faut, de son avis, s’orienter encore plus vers les cultures vivrières c’est-à-dire les céréales, les huiles. «Nous consommons beaucoup d’huile végétale et nous importons les graines et oléagineuses. Pour le sucre, la production marocaine ne couvre que 50% de la consommation. Ces 3 produits : blé, sucre et huile doivent être absolument développés», poursuit l’intervenant. En ce qui concerne l’industrie, le conférencier préconise de profiter encore plus des délocalisations. «Les entreprises européennes ont constaté qu’il est dangereux de s’approvisionner à partir de l’Asie et notamment de la Chine parce que c’est très loin et aléatoire. Le Maroc, du fait de sa position très proche de l’Europe, devrait jouer sur cette carte pour attirer le maximum d’investissements directs étrangers», recommande l’expert en relations internationales.

En matière de fret, il y a lieu aussi d’innover. Au niveau notamment de la marine marchande, des initiatives sont à entreprendre. De l’avis des participants à la rencontre, celles-ci doivent provenir des entreprises marocaines ou à travers un retour en force de l’État pour assister à une résurgence de ce secteur. «Nous ne pouvons dépendre uniquement des compagnies étrangères. Le trafic maritime, c’est 90% du transport mondial. Il faut faire jouer la concurrence et réfléchir à une compagnie nationale qui pourrait jouer un rôle stabilisateur», soulignent-ils. Mais comme pour une raffinerie, une compagnie nationale maritime de fret, est un investissement lourd. Peut-être qu’un partenariat public-privé pourrait donner de l’élan à ces projets. «Ce qui nous lie les mains aujourd’hui c’est de penser aux mêmes problèmes de la même manière. Nous avons besoin de nouvelles idées. Le Maroc a démontré que quand la conjoncture exige d’innover, nous allons vers la réussite», expose à ce sujet Omar Filali, DG du cabinet Navitas Consulting. Pour lui l’OCP est une réelle école de stratégie qu’il faut benchmarker. «Les réalisations extraordinaires de l’entreprise ne sont pas le fruit du hasard. C’est le résultat d’une réflexion stratégique long-termiste qui a commencé depuis des années. Aujourd’hui, il faut faire de même dans d’autres secteurs», ajoute-t-il.

Pour les intervenants, il y a lieu aussi tant au niveau étatique que dans le privé, mettre en place une stratégie des risques quelle que soit la taille de l’entreprise. Aussi, une cartographie des risques à l’échelle nationale s’avère indispensable pour ne par être à la merci d’événements tels que ceux que nous vivons actuellement. Les entreprises doivent aussi se restructurer et faire un effort de prospection et de promotion pour trouver des alternatives et des produits de substitution. «Beaucoup d’entreprises aujourd’hui ne connaissent pas le marché international. Il est nécessaire de démocratiser le catalogue des fournisseurs international et profiter de cette crise sur le plan macro et micro économique», conseillent les participants au débat.

Au niveau industriel, le succès enregistré dans l’automobile comme dans le secteur aéronautique a bien démontré que nous sommes vraiment capables de travailler de manière très efficace. Au niveau des nouvelles technologies il faut cependant des idées novatrices et non pas seulement des applications à développer, mais un vrai savoir-faire en termes de soft et de hardware. «J’ai hâte de voir un ordinateur marocain, un mainframe marocain, un téléphone portable marocain», appuie Mehdi Fakir.

C’est en fait l’intelligence collective des Marocains qui va trouver des solutions et aujourd’hui dans cette conjoncture difficile l’appel à toutes les contributions de toute nature est lancé. Nous avons beaucoup d’atouts et nous disposons d’un élément humain d’une très grande qualité et c’est notamment sur ça qu’il faut miser. Ne perdons donc plus de temps à subir le climat négatif qui n’est pas dans l’intérêt de notre développement.