Que Faut-il faire pour réduire les déficits : Avis d’Abderrahmane OUALI, Professeur d’économie

« Une gestion plus souple du taux de change est nécessaire. »

Des inquiétudes se manifestent de plus en plus au sujet de la problématique du financement de l’économie. Ces inquiétudes sont nourries par le double déficit qui va en s’aggravant : celui du compte courant de la balance des paiements et celui du déficit budgétaire.

Les causes du déséquilibre du compte courant, dont le solde est devenu négatif depuis 2007, peuvent être liées à une double incohérence. D’abord, celle de la stratégie économique et financière globale. Au moment où il fallait axer cette stratégie sur l’industrie et les services à l’export, les gouvernements successifs ont cédé à de multiples lobbyings pour adopter des incitations à plusieurs autres secteurs (à un moment, le Maroc avait huit codes d’investissement), ayant des rentabilités supérieures, rapides et présentant moins de risques. Le surplus des exportations a même été orienté vers des placements financiers et des achats de terrains, au lieu d’être réinvesti dans les activités à l’exportation.
Ensuite, celle de la stratégie du commerce extérieur avec les accords du libre-échange, tous azimuts, sans tenir compte de l’impact sur le tissu économique interne et sans préparation préalable. Il y a même des situations contradictoires au niveau du tarif douanier.

Quant au déficit budgétaire, il exige plus de cohérence dans les politiques publiques et surtout une fiscalité qui assure des recettes en rapport avec la croissance, d’une part, et la recherche de nouvelles sources de financement de l’Etat, d’autre part.

Le déficit du compte courant de la balance de paiement se traduit par le tarissement des sources de financement externe. Celui du budget a tendance à plomber les mécanismes de financement interne par différentes variables : retard de paiement, non- lancement de marchés, recours de plus en plus important au marché monétaire.

Certes, la baisse du rythme d’évolution des rentrées de devises, liée à la situation du compte courant, se traduit par l’atténuation de la création monétaire en contrepartie des devises, mais cela est compensé par le recours du Trésor au financement monétaire et la création monétaire pour les besoins de l’économie. Toutefois, depuis 2007, les liquidités disponibles pour le financement de l’économie sont de plus en plus insuffisantes, ce qui entraîne les interventions quotidiennes de Bank Al-Maghrib sur le marché.

La question reste toutefois de savoir est-ce qu’on peut, enfin, mettre sur pied une stratégie orientée exclusivement vers le développement des activités génératrices de devises, sur la base de la création de valeur ajoutée et pas seulement sur la base du coût de travail ? Est-ce que c’est l’objectif des plans sectoriels et émergence ? C’est à démontrer.

Parallèlement, il conviendrait aujourd’hui de mettre un terme définitif à l’anarchie des accords de libre-échange, d’aller vers plus de cohérence, de rationalité, en tenant compte des capacités du tissu économique et de sa préparation à la concurrence et à la compétitivité. Ce n’est pas contradictoire avec l’intégration à l’économie mondiale. Celle-ci doit être intelligente. Prenons l’exemple de la Turquie : les produits turcs envahissent le marché marocain ; quels produits marocains vont en Turquie ? Les Turcs ont préparé cette stratégie depuis les années 80.

Cette double orientation de la stratégie industrielle et du commerce extérieur pourrait améliorer à moyen terme le compte courant de la balance des paiements et, partant, les sources de financement externe, qui doivent continuer à s’appuyer sur les transferts des MRE, les recettes touristiques et les IDE. De même, les possibilités offertes au Maroc par le CCG, à l’occasion de la visite royale, doivent être rapidement mobilisées. Tout cela afin d’éviter le recours intensif à l’endettement.

Au niveau des sources de financement interne, certes Bank Al-Maghrib intervient par des injections monétaires judicieuses, sans engendrer de création monétaire disproportionnée. Mais il est nécessaire de tenir compte dans la conjoncture actuelle, des limites de l’épargne des ménages, des déséquilibres des structures financières des entreprises et des besoins du Trésor. Ces paramètres devraient, peut-être, inciter à une application prudente et graduelle des accords et conventions monétaires, à laisser plus de liberté aux banques pour appuyer les entreprises et à une gestion plus souple du taux de change. Je ne vise pas ici la dévaluation, absolument pas, les conséquences internes de celle-ci sont immédiates et néfastes. L’impact d’une dévaluation sur les exportations et le tourisme est toujours différé dans le temps et pourrait même être sans effet, vu la volatilité qui caractérise les cours et les monnaies au plan mondial et les conséquences de la crise qui poussent vers plus d’introversion.