Quand les spéculateurs font la loi

Dans un contexte d’incertitude, de conflits géopolitiques et de méforme persistante des grandes sociétés cotées, les capitaux empruntés se sont essentiellement orientés vers les marchés des matières premières.

La flambée des prix des matières premières, notamment agricoles et énergétiques, est en grande partie due à la spéculation des organismes financiers (banques, hedge funds, fonds de pension…) sur les marchés internationaux. Si de grandes institutions comme le FMI ou la Commission européenne continuent à affirmer, dans leurs rapports, qu’il est difficile d’établir de façon claire un lien direct entre la spéculation et l’envolée des prix, les analystes des banques et des fonds spéculatifs eux-mêmes confirment ce lien. Sur le marché des denrées alimentaires à Chicago (CBOT), les positions spéculatives des hedge funds atteignent des records en termes de nombre de contrats. Ils parient tous sur une poursuite de la hausse du blé, du maïs et du soja, et leurs positions sont de long terme. Même tendance en ce qui concerne les prix pétroliers. Les investisseurs se positionnent à l’achat, profitant d’un certain nombre de paramètres techniques qui n’ont pas de lien avec les fondamentaux du marché pétrolier, et parient sur la poursuite de la hausse.

Qu’est-ce qui encourage cette spéculation acharnée sur les produits de base ? Sans remonter aux vraies origines du problème, notamment la déréglementation des marchés de couverture des matières premières qui a placé les intermédiaires financiers au cœur du terrain de jeu, on peut dire que les causes de ce phénomène sont liées aux politiques adoptées par les pays occidentaux, Etats-Unis à leur tête, dans le but de sortir de la crise économique internationale. Les banques centrales des principales puissances économiques ont toutes réduit en 2008 et 2009 leurs taux directeurs, les ramenant à des niveaux proches de zéro, pour permettre à la machine du crédit de redémarrer et à leurs économies de reprendre le chemin de la croissance. Au lieu d’être profitable aux entreprises industrielles, qui souffraient toujours de problèmes majeurs liés à la crise, cette politique de taux bas a surtout encouragé les investisseurs financiers à emprunter de l’argent, notamment du dollar, et de le placer sur les marchés. Et ce ne sont pas les marchés actions qui ont absorbé ce flux de capitaux. Dans un contexte d’incertitude, de conflits géopolitiques et de méforme persistante des grandes sociétés cotées, les capitaux empruntés se sont essentiellement orientés vers les marchés des matières premières.

Les injections de liquidités par les banques centrales ont également contribué au développement de la spéculation. La politique du «quantitative easing», menée par la Réserve fédérale américaine et qui consiste à racheter les bons du Trésor détenus par les banques dans le but de réduire la parité du dollar et ainsi améliorer la compétitivité commerciale du pays face à la Chine, s’est traduite par un refinancement massif des banques américaines. Et au vu des gains que l’on peut réaliser sur les marchés des matières premières, ces banques n’ont eu d’autre choix que de s’adonner à la spéculation pour rentabiliser leurs capitaux.

La politique américaine de la planche à billet a eu un autre effet pervers. La baisse de la parité billet vert a rendu les matières premières, libellées en dollars, plus attractives pour les investisseurs munis d’autres devises, notamment l’euro. Ainsi, même les banques et les fonds d’investissement européens ont renforcé leur politique de spéculation, surtout sur le pétrole. Bien entendu, les fondamentaux de plusieurs marchés sont loin d’être favorables pour permettre une détente des prix. Seulement, ces paramètres d’offre et de demande ne contribuent que faiblement à l’envolée des prix des matières premières.