«Produire et consommer local», sésame de la relance économique ?

La croissance se basera de moins en moins sur les IDE et la demande extérieure, sur fond de retour du nationalisme et du protectionnisme. Le taux d’ouverture de l’économie devrait baisser significativement : sa convalescence se fera grâce aux forces internes. L’alternative : booster le contenu local de la demande intérieure, promouvoir le capital national dans l’investissement, et actionner la préférence nationale dans les marchés publics.

À mesure que la crise pandémique avance, les estimations de ses effets sur l’économie se font plus sombres, et la réflexion aux leviers de relance devient plus urgente. Après une croissance très timide estimée autour de 1,1% pour le premier trimestre, la décroissance au deuxième trimestre peut descendre jusqu’à -1,8%. (Pour toute l’année, on évoque un taux de 0,8%). Les équilibres budgétaires seront significativement impactés. Les moteurs de la croissance vont amorcer une baisse de régime prononcée. C’est le cas de la consommation intérieure, IDE, transferts de MRE et aussi du commerce extérieur. Des milliers de postes d’emploi ont été supprimés et d’autres sont menacés, faisant écho à des faillites et des destructions en masse parmi les entreprises. Ces différentes projections sont symptomatiques de l’état que traverse le tissu productif. Ce dernier essaye, autant que faire se peut, de résister, tout en étant amputé de 60% de ses entreprises selon les données officielles du HCP. Quelque 6 300 ont arrêté définitivement leur activité en raison de la crise liée au Coronavirus, et 135 000 l’ont fait provisoirement, en attendant des lendemains meilleurs. Pour retrouver leur vie d’auparavant, la recette tient de l’évidence : reproduire à nouveau et garnir les carnets de commande. Mais ce retour à la normale pour les agents économiques ne se fera pas, à coup sûr, de la même manière. Pourquoi ? Simplement parce que la crise pandémique aura changé sur son passage plusieurs facteurs à jamais! Y compris les leviers de la croissance et de la création de valeur. Désormais, tel que le pensent une majorité de chercheurs et d’économistes, la croissance marocaine se basera de moins en moins sur les IDE et la demande extérieure. Autrement dit, la convalescence de l’économie se fera surtout grâce à ses forces internes et aux échanges intramuros. En termes économiques, dans l’après-pandémie, la reprise passera inévitablement par la dynamisation de la composante interne de la demande intérieure. Aujourd’hui, cette composante locale pèse environ 60% de la demande intérieure, le reste étant satisfait grâce aux importations. Il s’agira alors de booster la demande intérieure à travers le consommer local bien entendu, mais également la promotion de la production nationale. Ce choix étant la seule planche de salut pour l’économie. En 2020, en raison de l’état d’urgence sanitaire et ses retombées, les analystes estiment que la demande intérieure devrait contribuer avec à peine 1 point à la croissance, contre 2,7 points en 2019, en raison des pertes d’emplois et de revenus, et ce malgré les mesures de soutien prises par le Comité de veille économique. Pour rappel, la contribution de la demande intérieure à la variation du PIB en 2019 a déjà baissé de plus de 37% par rapport à 2018 (+2,7 points au lieu d’une contribution de 4,3 points auparavant). Mais cet état de fait est appelé à changer une fois les mesures de l’état d’urgence sanitaire allégées et le retour à la normale amorcé. Il faut dire que la structure de l’offre, dominée par des activités s’adressant principalement au marché intérieur, aide dans ce sens, étant donné que la demande est déjà dominée par sa composante interne (à hauteur de 60%). D’après le Haut-Commissariat au Plan, la croissance économique en 2019 a été portée exclusivement par la demande intérieure, alors même que celle-ci a fortement ralenti (+2,5% contre +3,9 en 2018). Les dépenses de consommation profitent ces dernières années plutôt aux produits locaux. Ce trend est à consolider.

L’économie obligée d’adopter des réflexes d’autarcie

Un fait de taille à souligner, l’économie marocaine sera obligée de se renfermer sur elle-même. Le taux d’ouverture de l’économie devrait tomber à moins de 15%, selon des estimations de spécialistes. A fin mars déjà, à en croire les dernières statistiques de l’Office des changes, les importations ont baissé de 5,1% et les exportations ont dévissé de 10,6%. Le taux d’ouverture d’une économie mesure la place que tient le reste du monde dans son PIB. Il mesure le niveau de la contrainte extérieure et s’évalue par de multiples éléments significatifs et informatifs du degré d’échange avec le reste du monde. Un pays avec un très faible taux d’ouverture vit en quasi autarcie. De la même manière, les exportations réduites de plus de 80% La demande extérieure est appelée à se réduire de manière drastique, étant donné que les principaux partenaires commerciaux du Royaume, notamment l’UE, sont lourdement touchés par la pandémie. C’est un constat qui n’est pas nouveau, mais qui va s’accentuer. Sur les trois dernières années, la demande extérieure a participé négativement à la croissance. Corollaire de ce regain d’intérêt pour le «consommer local», les investissements capitalistiques, notamment industriels, en capital national devront suivre. La charte d’investissement, très attendue, est censée apporter des mesures très encourageantes pour le capital national, notamment celui consacré au secteur secondaire. Il s’agira, à ce titre, de consolider une tendance qui se dessine depuis deux ou trois ans déjà : le retour en force des investisseurs nationaux dans les conventions d’investissement soumis à la Commission des investissements présidée par la primature. Ils s’établissent à plus de 90% dans les capitaux des différents projets livrés à l’appréciation de la CI. Ceci est d’autant plus que le paradigme de développement changera au niveau planétaire. Les IDE vont voir leur partie baisser dans les points de croissance des différentes économies. Avant d’investir à l’étranger, les opérateurs de chaque pays vont être préoccupés par la relance de leurs propres économies en interne avant d’aller s’installer sous d’autres cieux. On évoque, à cet égard, des scénarii de relocalisation au lieu de la délocalisation qui était à l’œuvre sur les dernières années. Cette année, d’après les estimations, les IDE devraient se contracter de moitié ! A en croire les projections des analystes de CDG Capital, l’investissement devrait carrément contribuer négativement à la croissance, de -1,2 point après avoir participé de 0.2 point à la croissance de 2019, et ce en raison du décalage des décisions d’investissement par le secteur privé et l’Etat. Par ailleurs, plusieurs voix s’élèvent pour appeler à l’activation de la préférence nationale avec l’instauration d’une sorte de «discrimination positive» en faveur des entreprises marocaines notamment les plus petites qui ont du mal à décrocher des marchés. Pour eux, c’est le moment ou jamais pour opérer ce grand changement dans la physionomie des prestataires de la commande publique qui profitait depuis des années aux opérateurs étrangers dans une large mesure. Force est de relever que le «produire et consommer local» devrait également profiter dans une large mesure aux opérateurs de l’informel. Un secteur touché de plein fouet et de manière directe. Cet effort de booster la demande intérieure va irriguer de façon indirecte l’informel qui représente 20% du PIB et emploie plus de 75% des actifs occupés. Souvent, ses biens et produits concernent les besoins vitaux et de première nécessité de la population. Il s’agit d’un secteur qui est très vite impacté, parce que ses agents sont vulnérables et fragilisés, mais qui a la capacité de se rétablir rapidement (pas beaucoup de moyens capitalistiques et peu de capitaux mis en jeu).

Le Comité de veille veut stimuler la demande adressée au contenu local

Pour plusieurs spécialistes de politique économique, la crise a offert l’opportunité pour repenser les leviers de la croissance et doser autrement les composantes de la création de valeur. Aussi, elle a permis de prendre conscience de toutes les possibilités à produire que peuvent avoir les opérateurs marocains. Plus spécifiquement, la crise a dévoilé aux entreprises leurs capacités industrielles pour produire localement et qu’il faut simplement y croire. Les moyens et les compétences sont là. De plus, la demande et les opportunités de marché vont se décupler en raison de «la dividende démographique» attendue pour l’économie marocaine entre 2020 et 2035.

Mais en appelant au «consommer local», la question de la compétitivité de l’offre nationale se pose. Pour réussir le pari, le tissu productif est plus que jamais appelé à continuer sa mise à niveau et gagner en compétitivité pour saisir dûment la fenêtre d’opportunité. Des secteurs qui produisent les biens de première nécessité alimentaire et sanitaire seront érigés en secteurs prioritaires pour la sécurité des Etats : ce que les économistes appellent «l’économie de subsistance» sera désormais souveraine.

Cet exercice de repenser la croissance est déjà amorcé par les décideurs publics. Lors de sa 6e réunion du 29 avril, le Comité de veille économique a mis la promotion du contenu local parmi les priorités de ses scénarii de relance. «La 7e réunion du 8 mai examinera particulièrement des solutions de financement long terme, adaptables à chaque
secteur, pour soutenir la reprise des grandes entreprises, assortie d’une réduction des délais de paiement. Des dispositifs de stimulation de la demande seront également discutés dans les prochains CVE, avec une attention particulière à la promotion du contenu local» explique-t-on auprès du ministère de l’économie, des finances et de la réforme de l’Administration. A noter que les membres du comité ont, également, convenu du format et du contenu des plans sectoriels qui devraient être modulés en fonction des spécificités intrinsèques de chaque secteur. Ces plans de relance sectoriels, une fois finalisés, seront soumis à l’appréciation du CVE pour consolidation et mise en cohérence dans le cadre d’un plan de relance global qui sera communiqué avant la date de la fin de l’Etat d’urgence sanitaire.

Mais tout cela nécessitera des liquidités colossales que le décideur public doit injecter. La France a déjà consacré 120 milliards d’euros pour la relance interne de l’économie, les Etats-Unis en ont prévu 500 milliards de dollars. Les pouvoirs publics sont conscients de cette nécessité d’injecter des liquidités énormes et se mettent déjà au travail. La consommation des ménages étant fonction des revenus perçus et des recettes externes des MRE. Ce qui remet au goût du jour le débat sur la pertinence des revalorisations de salaires et de la réforme de l’IR.

Maroc Relance economique
Maroc Relance economique