Processus de Barcelone, les erreurs commises de part et d’autre

Faible implication des gouvernements, marginalisation de la société civile et des acteurs économiques… le manque de notoriété du processus l’a handicapé.
Cinq facteurs poussent dans le sens d’une rénovation des principes
de développement.

Les différents colloques et séminaires ainsi que les rapports d’experts indépendants qui ont commencé à faire le point sur les dix ans du processus enclenché à Barcelone s’accordent sur un constat simple: «Barcelone» a eu le mérite d’exister comme seule enceinte politique réunissant toute la rive Sud de la Méditerranée et toute l’Europe. Sur le plan économique, il a induit un vaste processus de modernisation, en tête duquel se trouvent la Turquie, la Tunisie, le Maroc et la Jordanie. De plus, l’UE reste, de loin, le principal bailleur de fonds publics et le principal pôle d’ancrage économique pour toute la rive Sud de la Méditerranée. Enfin, de nombreux réseaux euro-méditerranéens ont été créés dans tous les domaines et constituent un maillage permettant le transfert de savoir-faire.
Faut-il pour autant en conclure que ce processus est une réussite ? En comparant les réalisations avec la philosophie initiale du projet l’on se rend compte que Barcelone, tel que pensé, a été entaché de plusieurs déficits au bout de dix ans de mise en pratique.
Il faut dire que la gestion du dialogue politique euro-méditerranéen aura été déficiente. Les signaux envoyés par l’UE n’ont jamais été convaincants pour les peuples du Sud. La gestion du dossier sécuritaire, les postures adoptées face à la xénophobie, l’octroi parcimonieux des visas et l’ambiguïté des attitudes des politiques face à l’islam, ont été la cause d’une fracture psychologique. Ces facteurs, ajoutés au rôle marginal de l’UE dans la prise en charge de la question du Proche-Orient, ont généré des courants d’opinion qui vont jusqu’à contester la pertinence du rapprochement avec l’Europe.

L’Europe trop occupée par son élargissement à l’Est
Sur un autre plan, le fossé économique entre les deux rives s’est élargi. Le Processus de Barcelone n’a pas induit un saut quantitatif si on regarde le volume des investissements directs étrangers (IDE) européens dans les pays du Sud de la Méditerranée et le début de démantèlement tarifaire n’a généré qu’un progrès limité en terme de développement. Est-ce parce que la question méditerranéenne n’est pas une préoccupation prioritaire de l’Union européenne car elle est masquée par le poids des débats relatifs à l’élargissement et à la constitution européenne ? Il semble que oui.

Bien plus, les querelles politiques qui se sont focalisées sur la question de l’adhésion de la Turquie ont eu un effet pernicieux au Sud. Ces débats ont été interprétés comme le rejet de l’islam par l’UE. Cela alors même que la Politique Européenne de Voisinage est perçue au Sud comme la conséquence logique de l’élargissement de l’UE, et reste mal acceptée parce qu’elle n’a pas fait l’objet du même processus de consultation qui avait précédé la Conférence de 1995, et parce qu’elle est mise en œuvre selon une logique mécanique, celle du pré-élargissement, sans en avoir les attraits et les moyens financiers. L’on comprend donc qu’il n’y ait pas eu de véritable appropriation du Processus par les gouvernements et peu de participation de la société civile réelle, en particulier au plan culturel. Il en résulte un faible niveau de notoriété du Processus de Barcelone parmi les populations des trente-cinq pays concernés.

Au final, Barcelone n’est pas apparu comme un «projet de société».En dépit de cela, la construction d’un espace méditerranéen est, de l’avis de tous, une nécessité. Mais la Méditerranée de 2005 n’est plus celle de 1995. La paix durable dans la région reste en devenir et la mondialisation ne tient pas toutes ses promesses. La libéralisation n’est pas un gage de développement stable et n’entraîne pas ipso facto la démocratie. Il convient donc de rénover les principes de développement et singulièrement ceux qui ont présidé à la signature de la déclaration de Barcelone. Plusieurs facteurs poussent dans ce sens.

Le «Grand Moyen-Orient», un défi dont il faudra tenir compte
Le premier est interne aux pays de la rive sud de la Méditerranée. Ces pays vont faire face dans les quinze ans qui viennent à l’arrivée sur le marché du travail des classes d’âge d’actifs les plus nombreuses de leur histoire, dans un contexte déjà marqué par un chômage record des jeunes. Par conséquent, l’approche économique et sociale doit être privilégiée dans la politique de l’Europe vis-à-vis de la rive sud. Il s’agit de transformer cet afflux de population active en opportunité économique.

Le second facteur est américain. Les Européens ne peuvent ignorer le défi du «Grand Moyen-Orient». La stratégie américaine cherche à concilier sécurité des approvisionnements énergétiques et promotion de la démocratie pour endiguer l’exportation de la violence. Or cette vision accroît les menaces pour l’Europe et les pays du Sud par une instabilité croissante dans leur zone géopolitique d’appartenance. Dans ce nouveau contexte, la proposition européenne de Politique de Voisinage n’offre pas une vision de long terme suffisante et répondant aux demandes des pays du Sud.

Le troisième facteur tient à la fracture entre les opinions publiques de la région, accentuée par les événements du 11 Septembre 2001 et le jeu de la puissance américaine. Un partenariat dynamique et équitable réduirait cette fracture – à la condition toutefois que les sociétés civiles des deux rives y soient impliquées. De même, les hommes d’affaires ne sont que marginalement associés et les médias sont peu présents sur ce thème.
Le quatrième facteur tient à la montée des risques et à la rapidité accrue de leur diffusion. La hausse de la pauvreté, la concurrence pour les ressources naturelles, la mauvaise gestion des affaires publiques, les dysfonctionnements des institutions étatiques, les conflits régionaux et enfin le terrorisme sont autant de dangers communs qui lient les deux rives de la Méditerranée.
Enfin, le cinquième facteur, et non le moindre, réside dans la concurrence des pays émergents. L’avenir du monde sera multipolaire et, dès à présent, il faut compter avec les géants émergents que sont la Chine, l’Inde, le Brésil. La zone géopolitique méditerranéenne ne peut espérer peser à l’échelle planétaire que si elle réussit son intégration régionale. Le régionalisme défensif et timide conçu à Barcelone en 1995 doit se transformer en régionalisation offensive. Il est nécessaire de combler un vide paradoxal: la zone géopolitique méditerranéenne est la seule région du monde qui ne réfléchit pas sur elle-même au niveau économique et institutionnel – alors que c’est sans aucun doute celle qui a la plus grande profondeur historique.

Des propositions pour le projet de Barcelone II
Calame, un «think tank» international qui a pour objectif de rapprocher les deux rives de la Méditerranée, a formulé une série de propositions à soumettre à la conférence de Barcelone le 29 novembre 2005. Selon Calame, la conférence devrait adopter une plate-forme de principes fondamentaux, une date pour la concrétisation de la Communauté des Etats riverains de la Méditerranée (2015 ), une architecture institutionnelle pour y parvenir et annoncer un programme d’action immédiat et ambitieux.

En attendant, à court terme, il faudrait :

Afficher la volonté de créer des institutions légères propres au partenariat Euromed afin de favoriser cette communauté de destin : ce pourrait être un conseil des ministres commun, où la parité Nord-Sud serait respectée, voire un G-Med des chefs d’Etat et de gouvernement, avec un secrétariat politique permanent lui aussi paritaire. Ces institutions légères auraient pour objectif de préparer la mise en place de la communauté en 2015.

– Créer, après la phase d’expérimentation de la ligne budgétaire de la BEI dédiée à la Méditerranée (FEMIP), une institution financière filiale de la BEI ouverte aux capitaux publics et privés du Sud susceptibles de satisfaire aux exigences de développement des pays du Sud de la Méditerranée.

Créer une instance de concertation où les responsables des ONG et associations du Nord et du Sud se rencontreraient et prospecteraient l’avenir ensemble. Il s’agit d’organiser un dialogue nourri et autonome entre les entreprises et entre les citoyens (jeunes, femmes, milieux syndicaux, associatifs et culturels) sans interférence des gouvernements, de donner une place importante à l’action économique et à l’action culturelle commune en tant que vecteurs de rapprochement des peuples.

Lancer un programme ambitieux de développement des pays du Sud – 10 milliards d’euros par an pendant dix ans – (*) selon trois axes :

1 – Un programme d’infrastructures lourdes ayant un effet développant sur la région et une forte visibilité auprès des populations : autoroute à péage et chemin de fer Casablanca-Le Caire, réseaux interconnectés Sud-Sud et Euromed (téléphone/TIC, gaz, électricité, etc.), logements sociaux et services connexes (santé primaire, assainissement), conservation de l’environnement ;

2 – Des projets localisés de développement exprimant la volonté de partenariat et de contrat, comme dans la gestion des fonds structurels avec des partenaires locaux et régionaux clairement identifiés (urbanisme, développement rural, tourisme durable, technopoles, formation, éducation en milieu rural et urbain) ;

3 – Deux ou trois politiques sectorielles d’intérêt commun : politique euro-méditerranéenne de mobilité, migration et formation ; libéralisation des échanges agricoles et politique agricole commune sur les produits spécifiquement méditerranéens (huile d’olive, vins, agrumes, fruits secs, fleurs) ; politique méditerranéenne de l’eau, politique commune d’interconnexion des réseaux de transports…

Plus l’Union européenne proposera des projets ambitieux, une perspective historique et un ancrage irréversible au sein d’une région commune, plus elle pourra être exigeante sur la qualité et le rythme des réformes économiques, sociales et politiques à engager dans les pays du Sud, et plus elle libérera les forces de progrès et de convergence.