Processus de Barcelone, le constat d’échec

Dix ans après la signature des accords de Barcelone, les pays du Sud de
la Méditerranée n’ont pas connu le décollage économique
prévu.
Système trop complexe, évolution inégale et désintérêt
des entreprises européennes ont handicapé la construction du grand
marché économique.

«Le partenariat euro-méditerranéen est comme un plat que tout le monde consomme, sans se préoccuper le moins du monde du contrôle de qualité». C’est sur cette note pour le moins contrastée que Hassan Abouayoub, ex-ambassadeur du Maroc à Paris, mais surtout l’homme qui a mené les négociations qui ont abouti, en 1995, à l’accord d’association avec l’Union européenne (UE), a achevé le discours d’ouverture de la conférence sur la transition euro-méditerranéenne, qui s’est tenue lundi 11 et mardi 12 avril à Bruxelles.
Il faut dire que, dix ans après le processus de Barcelone qui devait consacrer la naissance d’un espace de libre-échange et de prospérité regroupant les pays de l’UE et ceux du pourtour méditerranéen, le constat n’est pas des meilleurs. Selon le professeur Gerhard Krause, de la direction générale des affaires économiques et financières à la Commission européenne, au cours de cette période, il n’y a pas eu de rattrapage en termes de revenus entre les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée et ceux du Nord. Deux raisons à cela. Forte croissance démographique et faible croissance économique. Pour les pays du Sud, le taux de croissance moyen entre 1995 et 2003 a été de 3,9%, ce qui reste largement insuffisant. De fait, si l’ensemble des intervenants qui se sont succédé lors des deux jours de la conférence a convenu de la nécessité de continuer à appliquer le processus de Barcelone, leur unanimité n’en est pas moins affirmée quand ils déclarent que le système mis en place est à revoir.

Les investissements prennent plutôt le chemin de l’Est
Pour le professeur Larabi Jaïdi, président de la Fondation Abderrahim Bouabid, la Méditerranée est partagée entre un passé mythifié et un présent déprécié. Pour lui, la réussite du processus euromed ne porte que sur les aspects macroéconomiques. En effet, argumente-t-il, «si le principe même du partenariat devait aboutir à une convergence, à la prospérité partagée, cette convergence ne s’est en fait concrétisée que sur le plan macroéconomique». Les indicateurs macroéconomiques des pays du Sud se sont améliorés, la gestion des machines étatiques est plus rigoureuse, mais, pour autant, ces pays sont-ils plus riches? L’économiste va plus loin en posant deux questions essentielles : «Pourquoi l’Euro-Méditerranée est dépourvue d’institutions spécifiques ? Si elle a été bâtie sur ce dénominateur que l’on a appelé «libre-échange», comment se fait-il que ce dénominateur fasse peur aujourd’hui ?».
Pour comprendre les raisons de ce semi-échec d’un rêve caressé par une trentaine de pays, il faut revenir aux trois piliers qui sont à la base de Barcelone.
Le premier, d’ordre économique et financier, repose sur la création d’une zone de libre-échange allant du Maroc jusqu’à la Turquie. Pour faciliter cette transition, le programme Meda, instrument d’accompagnement financier, a été mis en place. Il devait à la fois servir les objectifs d’ajustement structurel (aides au budget), d’appui au secteur privé (mise à niveau des entreprises et renforcement du rôle des associations professionnelles) et d’accompagnement des programmes sociaux (électrification, eau…).
Le deuxième pilier était celui du dialogue politique, avec les questions sous-jacentes de la démocratie, de l’Etat de droit et de la sécurité, mais également, et de manière bilatérale, celle de la résolution des grands conflits régionaux. Utopique ? Pas tellement. La signature des accords d’Oslo, en septembre 1993, avait insufflé un vent d’optimisme et l’on tablait sur le dynamisme économique pour résoudre d’ici là les différends entre les pays signataires de l’accord de Barcelone, notamment les tandems Grèce- Turquie et Maroc-Algérie.
Enfin, le troisième pilier est la dimension humaine et culturelle, avec, en toile de fond la question de l’immigration. Dix ans après, ce fut la déception. Tout d’abord, les accords d’association qui devaient être signés avec les neufs pays hors UE ne se sont pas tous concrétisés en même temps ; la Syrie vient à peine de conclure. Et même pour ceux qui avaient signé, on pensait que l’ouverture des marchés allait stimuler la concurrence et, par là, pousser la mise à niveau. Ce ne fut pas le cas. On tablait également sur le fait que les investissements directs étrangers (IDE) allaient affluer vers les pays du Sud, confortés en crédibilité par leur accord d’association avec l’UE. Peine perdue. Au cours de ces dix ans, selon Jean-Louis Reiffers, directeur de l’Institut de la Méditerranée en France, membre du Femise, (forum regroupant les instituts économiques de 27 pays, tous faisant partie du partenariat de Barcelone), la Pologne a reçu en IDE autant que les pays du Sud de la Méditerranée.

En 2020, il faudra créer 90 millions d’emplois dans les pays du Sud de la Méditerranée
Enfin, on pensait que la résolution des conflits ainsi que la dynamique économique créée allaient favoriser l’intégration Sud-Sud. Là encore, le bilan est plutôt mitigé. Les accords de libre-échange entre les pays du Sud et de l’Est commencent à peine à émerger (Accord d’Agadir, ZLE Maroc-Turquie…).
Conséquences de tout cela? Privés d’un élargissement de leurs marchés, livrés à une économie mondiale qui s’ouvre de plus en plus, les pays du Sud pâtissent d’une croissance faible «et qui n’arrive pas à créer suffisamment d’emplois. Aujourd’hui, en Tunisie, un BAC+2 en informatique chôme pendant deux ans», constate, amer, Jean-Louis Reiffers. Fait aggravant, alors que l’on comptait sur l’intérêt des entreprises européennes pour les marchés du Sud, ces dernières n’ont d’yeux que pour l’Est. D’ailleurs, au cours des diverses élections qui ont eu lieu dans l’UE au cours des dernières années, la question n’a jamais fait l’objet de débat.
Fin du processus de Barcelone ? Non, «il faut avant tout mettre en place des procédures transparentes et claires pour tout le monde et des instruments de mesure de la performance par secteur», estime Bernard Hoekman, trade économist à la Banque mondiale. Il y a toutefois urgence. Si rien n’est fait, selon de récentes études dont Hassan Abouayoub a présenté une synthèse, en 2050, l’écart de croissance économique restera tout aussi important, le déficit commercial entre le Nord et le Sud ne sera pas inversé ni même résorbé. La transition démographique sera achevée dans le Sud en 2020. En 2040, nous serons dans la même situation que l’Europe aujourd’hui, sauf que nous ne pourrons profiter des flux migratoires qui seront alors pratiquement inexistants. En termes d’emplois, d’ici à 2020, il faudra créer 90 millions d’emplois, or, même avec ce taux de croissance de 5%, les pays du Sud de la Méditerranée ne pourront y arriver. Croisons les doigts.