Pourquoi les transporteurs ne peuvent pas relever leurs tarifs malgré leurs menaces

Ils ont annoncé une hausse de 10% dans le transport de marchandises et 7% dans le transport interurbain de voyageurs…, mais appliquent déjà  des tarifs inférieurs à  ce qui est recommandé par l’Etat. Ils réclament l’instauration du gasoil professionnel et la récupération de la TVA sur le carburant.

La hausse du prix du gasoil aurait pu en toute logique laisser la majorité des transporteurs indifférents, du moins ceux spécialisés dans le transport de marchandises et de voyageurs.

Le constat peut paraître étonnant, mais quand on sait que la plupart des transporteurs de marchandises pratiquent, de l’aveu même du président de la fédération du transport affiliée à la CGEM, Abdellilah Hifdi, des tarifs inférieurs au coût moyen de référence, et que les billets de transport par autocar de deuxième catégorie sont commercialisés en dessous des tarifs fixés par le ministère du transport durant une bonne partie de l’année, la décision de la fédération de répercuter la hausse du prix du carburant sur le secteur n’a plus aucun sens, sauf sur le plan théorique.

Le secteur reste dominé par l’informel

L’impact est estimé à 10% pour le transport de marchandises et à 7% pour le transport interurbain de voyageurs, selon le communiqué publié par la fédération. Pour ce qui est du transport routier de personnes, la FT-CGEM rappelle que les tarifs de transport de voyageurs fixés par l’administration n’ont subi aucun changement depuis 1997.

Conséquence de cette sortie de la fédération : le chef du gouvernement a reçu, lundi 11 juin, les représentants des transporteurs, toutes catégories confondues, pour les inciter à ne pas répercuter la hausse sur les prix publics, comme si cela pouvait se faire, eu égard aux pratiques en vigueur dans le secteur. Mais, à quelque chose malheur est bon, les transporteurs ont profité de cette rencontre pour rappeler au chef du gouvernement leurs anciennes revendications, notamment l’instauration du gasoil professionnel et la récupération de la TVA sur le carburant. Selon une source présente à cette réunion, «les représentants des transporteurs ont eu droit à quelques boutades en guise de réponse à leurs doléances». La situation ne risque donc pas d’évoluer, explique en substance cette source, c’est-à-dire que le secteur restera les deux pieds dans l’informel.

En effet, et pour revenir aux prix pratiqués, il faut savoir, comme le rappelle M. Hifdi, que le coût moyen de référence pour le transport de marchandises pour le compte d’autrui est de 8,77 DH le kilomètre, alors que les prix pratiqués sur le terrain se situent réellement entre 5 et 6 DH. Car, malgré sa réforme et sa libéralisation par le biais de la loi 16-99 promulguée en 2000 et entrée en vigueur en 2003, le secteur est resté atomisé, dominé par l’informel et sans organe de régulation. Autrement dit, il n’a pas réussi la mise à niveau visée à travers cette loi.

Au mieux, la libéralisation a permis la création de nouveaux opérateurs logistiques et dynamisé quelque peu les métiers de commissionnaires et d’autres annexes au transport de marchandises. Les objectifs les plus importants, en l’occurrence le regroupement des petites entreprises de transport en coopératives et leur glissement vers le secteur formel, n’ont pas encore été atteints.

Dans le transport interurbain de voyageurs, les tarifs n’ont pas bougé depuis 1996

A propos du transport de personnes, la réforme maintes fois annoncée tarde toujours à être concrétisée. En attendant, le secteur vit les mêmes dysfonctionnements que celui du transport de marchandises. En effet, à l’exception de quelques sociétés organisées que l’on peut compter sur les doigts d’une main, le reste du secteur est composé de sociétés individuelles, exploitant des agréments et des autocars et qui n’ont pas la taille critique pour jouer un rôle majeur dans l’économie du pays. Selon El Ghazouani Jnini, directeur d’exploitation à la CTM, tout le secteur du transport de voyageurs réalise un chiffre d’affaires annuel de 2,5 milliards DH dont, précise-t-il, 10% reviennent à la CTM.

A l’en croire, le dirham ajouté au prix du gasoil devrait se traduire par un alourdissement des charges de 4 à 5%. Mais, ajoute-t-il, «personne ne va répercuter cette augmentation sur le billet, car la demande est de loin inférieure à l’offre, ce qui contribue à tirer les prix vers le bas, y compris pour les autocars de 2e catégorie et moins, dont les tarifs fixés par le ministère du transport et de l’équipement n’ont pas bougé depuis 1996». Mais, ironise, M Jnini, «si les transporteurs n’ont pas demandé de révision à la hausse de ces tarifs depuis 1997, c’est qu’il faut croire que leurs affaires se portent bien». Une manière de dire que beaucoup de professionnels ont recours à la fraude fiscale et à la sécurité sociale parce que leurs prix sont en dessous des tarifs fixés (voir encadré).

Selon M. Jnini, le secteur est gravement malade et son poids va en diminuant. En effet, le transport interurbain par autocar représentait dans les années 1980 près de 60% des déplacements des Marocains. Cette part est tombée à environ 30% en raison de la concurrence des autres modes de transport : trains, grands taxis et, surtout, voitures personnelles.

Il semble ainsi qu’il n’y a pas d’autres voies que d’activer la réforme du transport de voyageurs. Une réforme attendue, car il ne suffit pas de publier la liste des agréments, mais surtout de trouver une solution de rechange.