Pourquoi le taux de chômage a pris 2,3 points en trois mois

De 7,7% au deuxième trimestre 2006, il est passé à 10% au terme du troisième trimestre
Pourtant les créations nettes d’emplois ont beaucoup progressé : 556 000 contre une moyenne de 314 000 au cours des cinq dernières années
A l’origine, le relâchement de l’activité agricole et la montée de l’emploi rémunéré même dans les campagnes.

Après l’historique 7,7 % enregistré au deuxième trimestre de l’année en cours, et le non moins historique 9,8  % obtenu au premier trimestre, le taux de chômage s’est inscrit légèrement à la hausse à la fin du mois de septembre pour se situer à 10 %. Et cette tendance haussière devrait se poursuivre, ou tout au moins se maintenir, jusqu’à la fin de cet exercice. C’est en tout cas ce qui ressort de l’observation du marché du travail au cours de ces dernières années où les troisième et quatrième trimestres, par un phénomène de saisonnalité bien connu des conjoncturistes, sont généralement marqués par une remontée du niveau du chômage.
Ce phénomène saisonnier, les experts du HCP (Haut commissariat au plan) l’expliquent, d’une part, par l’arrivée à cette période de l’année des lauréats (ou des rejets) du système éducatif sur le marché du travail, et, d’autre part, par la fin des travaux liés à la campagne agricole.
Pour cette raison, les évolutions conjoncturelles que dresse le HCP du niveau de l’activité et du chômage se réfèrent non pas aux trimestres précédents de la même année, mais aux trimestres correspondants de l’année précédente, voire des années précédentes. Autrement dit, l’on compare ce qui est comparable. C’est en procédant de cette façon que le HCP a estimé que le taux de chômage avait baissé au troisième trimestre de 2006 (de 0,9 point), en passant de 10,9 % à 10 % entre les troisièmes trimestres de 2005 et 2006 respectivement, alors que par rapport au deuxième trimestre 2006, il a au contraire augmenté de 2,3 points. Cela montre bien que l’économie marocaine n’arrive pas encore à s’autonomiser par rapport à l’agriculture. En observant la série 2002 à 2006, par exemple, on constate que les deuxièmes trimestres, soit le moment où la main-d’œuvre agricole trouve à s’employer abondamment, connaissent sans exception un recul du chômage. Ces fluctuations saisonnières expliquent sans doute que, depuis 2002 par exemple, le niveau du chômage, sur l’ensemble de l’année, n’a pas beaucoup baissé (11,3 % en 2002, et 11 % en 2005), alors même que le PIB hors agriculture, et surtout le PIB marchand hors agriculture, ne fait qu’augmenter d’une année à l’autre.
Pourtant, des emplois, l’économie nationale en a créés, certes à un rythme pas suffisamment soutenu. Entre septembre 2005 et septembre 2006, ce sont, en effet, 556 000 emplois nets qui ont été créés, contre une moyenne de 314 000 au cours des cinq dernières années. Mais, comme on peut le voir dans la décomposition sectorielle de ces emplois, ce sont les services qui en ont créé le plus (350 000 postes) et sur le plan géographique, le gros des créations, tous secteurs confondus (sauf l’agriculture et les forêts), est localisé dans les villes. C’est la raison pour laquelle le taux de chômage urbain entre les deux trimestres considérés a baissé de 17,6 % à 15,8 %, alors que, dans le rural et pour la même période, ce taux a stagné à son niveau de 3,9 %. L’incidence de la donne agricole est ici visible : avec 77 000 postes créés, la campagne a pour ainsi dire tiré vers le bas le niveau de l’emploi.

Changement du statut professionnel des ruraux

Il y a toutefois, dans les statistiques du HCP, des éléments qui indiquent une tendance positive en matière d’emploi : sur les 556 000 emplois nets créés, 536 000 sont des emplois rémunérés (+ 19,4 %). L’emploi non rémunéré n’a, lui, progressé que de 20 000 postes (+ 0,7 %) dont 65,5 % sont localisés dans les zones rurales. La signification du recul de l’emploi rémunéré, il faut la chercher en particulier dans la baisse des aides familiales qui, jusque-là, constituaient l’essentiel de l’activité dans le monde rural.
Et cependant – revers de la médaille -, le salariat, apanage des villes où il représente près de 73 % % des actifs occupés en septembre 2006 (contre 60 % en 2004), en gagnant de plus en plus le milieu rural (42,8 % aujourd’hui contre 17 % en 2004), risque d’impacter le niveau du chômage et, dans tous les cas, mettre la pression sur les pouvoirs publics pour répondre à une offre de travail qui ira en s’accroissant. L’évolution générale du pays, comme partout ailleurs, ne peut pas faire l’économie de cette transformation du statut professionnel des actifs ruraux, le tout étant dans la capacité ou l’incapacité de l’économie à répondre à cette évolution. En particulier, la croissance agricole, quand elle est au rendez-vous, devrait pouvoir générer des emplois, non plus occasionnels et précaires comme c’est souvent le cas, mais permanents. Ceci passe par une «articulation» – comme le suggère Ahmed Lahlimi, Haut commissaire au plan – entre l’agriculture et l’industrie, donc par une plus grande valorisation de la production agricole par l’agro-industrie.
C’est cette «nouvelle donne», c’est-à-dire la transformation du statut professionnel des actifs ruraux, qui doit probablement expliquer pourquoi le niveau du chômage a stagné dans les campagnes alors qu’il a baissé en milieu urbain. Pire, pour certaines catégories de la population rurale, le chômage a même progressé : + 1,3 point pour les diplômés, + 1,2 point pour les femmes, + 0,5 point pour les adultes âgés de 45 ans et plus et + 0,3 point pour les jeunes âgés de moins de 25 ans.
Si cette population rurale, de plus en plus instruite, et dans tous les cas consciente des «avantages» qu’offre le salariat, ne trouve pas à s’employer localement, la tentation pour elle est grande d’aller s’installer dans les villes et leur périphérie, phénomène bien connu dans le tiers-monde avec son lot de difficultés de tous ordres.

Focus
Les services toujours en pôle position

556 000 emplois nets ont été créés entre septembre 2005 et septembre 2006. L’essentiel a été créé dans les secteurs suivants :

  • Services 350 000 postes (+10,3%) dont l’essentiel (87,8%) en zones urbaines (87,8%)
  • Agriculture, forêts et pêche 77 000 postes (+ 1,8%) totalement en milieu rural
  • Bâtiments et travaux publics 61 000 postes (+ 7,8%) dont 73,4% sont localisés en milieu urbain
  • Industrie et artisanat 57 000 postes (+ 4,6%), dont 68,4% en zones rurales.