Pourquoi le privé marocain n’investit pas

Depuis plusieurs années, un ralentissement structurel du rythme des investissements est observé.
Les raisons sont diverses : coût des facteurs, fiscalité, mondialisation…,
l’industrie n’est plus attractive.
Pour les grands projets, l’impulsion est donnée par les opérateurs étrangers.

Les entrepreneurs marocains, en particulier les industriels, sont de plus en plus frileux et ne prennent plus de risque. Ce reproche n’a cessé d’être ressassé au cours de ces deux dernières années. Pourtant, des patrons de grandes entreprises et même de PME s’en défendent. A l’image du président du groupe Ona qui affirmait le contraire lors d’une récente sortie télévisée (émission L’économie en questions, sur TVM), ou encore le président sortant de la CGEM, Hassan Chami, qui expliquait lui aussi, dans un entretien accordé à  La Vie éco début mai, que le secteur privé marocain investit sauf que cela ne se voit pas, les investissements étant davantage destinés au renouvellement des équipements qu’à  l’extension de l’activité.

Dans tous les cas, l’examen de la conjoncture montre que l’environnement est encore aussi favorable, sinon plus, que durant les années précédentes. Les performances de la campagne agricole sont appréciables, ce qui ne manquera pas de relancer la consommation des ménages, ruraux (la moitié des Marocains) en particulier. De plus, les perspectives à  moyen et long terme sont bonnes. Le pays a en effet vécu ces derniers mois au rythme des annonces de lancement, à  travers tout le pays, de grands chantiers aux effets structurants.

Finalement, et pour répondre de manière plus scientifique à  cette énigme qu’est l’investissement du privé national, rien ne vaut l’approche par les chiffres. Et pour commencer, les indicateurs de chômage puisque l’investissement est synonyme par excellence de création d’emplois.

D’après les derniers chiffres officiels, le taux de chômage, au premier trimestre 2006, est passé en dessous de la barre des 10 % pour se situer précisément à  9,8 %. Performance historique ? L’examen de ces statistiques nous renseigne sur des paramètres que les analystes officiels ont passés sous silence. Le premier est que plus de 45 % des emplois ont été créés par le BTP (bâtiment et travaux publics). Autrement dit, il s’agit d’emplois «temporaires» qui disparaà®tront une fois les chantiers achevés, alors que l’industrie, tous secteurs confondus, n’a été à  l’origine, elle, que de 3 % de l’ensemble des emplois créés.

Le secteur public a investi 70 milliards de DH en 2005
Est-ce à  dire que l’industrie investit moins que les autres secteurs ? Apparemment, la réponse est oui. En attestent les chiffres non moins officiels du ministère de l’Industrie et du Commerce, rendus publics en janvier 2006. En effet, ces statistiques, qui couvrent la période allant de 2001 à  2004, font ressortir un recul net des investissements dans les principaux secteurs industriels. La régression est à  deux chiffres par exemple pour l’agroalimentaire ou le textile et cuir. Seules les industries chimiques et para-chimiques, en large partie grâce aux opérations de l’OCP, arrivent à  tirer leur épingle du jeu (voir tableau en page suivante).

L’autre indicateur par excellence pour mesurer l’investissement dans un pays est la formation brute de capital fixe (FBCF). Or, là  aussi, l’examen de l’évolution de cet indicateur corrobore l’hypothèse selon laquelle il y a effectivement une panne de l’investissement privé marocain. La preuve, le FBCF a progressé de 7 % seulement en moyenne par an les cinq dernières années.

Cette évolution masque en fait deux autres éléments essentiels. Le premier est que l’impulsion vient d’abord du secteur public (administration, établissements et entreprises publiques) qui a pesé pour l’équivalent de 70 milliards de DH en 2005. Ensuite, même quand l’investissement est privé, l’effort d’investissement industriel est destiné en priorité à  la modernisation de l’outil de production qui, au passage, se traduit dans certains cas par une destruction d’emplois.

Mais ce n’est pas tout, car la faiblesse de l’investissement entrepris par les privés marocains peut être lue à  travers les appréciations de leurs partenaires. Une analyse non moins intéressante est faite par les banquiers, par exemple. M’Fadel El Halaissi, deputy general manager à  la BMCE Bank, note qu’«au vu des besoins de notre économie, la proportion du crédit à  l’économie destinée à  l’investissement devrait se situer autour de 40 % au lieu de 20 % actuellement». Et encore, cette proportion de 20% devrait être revue à  la baisse si, comme le précise M. El Halaissi, «on s’amuse à  en retrancher les crédits de consolidations et de restructurations dont profitent les entreprises incapables d’honorer leurs engagements à  court terme». En effet, à  fin février dernier, les crédits à  l’économie ont totalisé 275 milliards de DH, dont seulement 54 milliards destinés à  l’équipement contre 117 milliards de crédits d’exploitation !

L’avis du banquier est partagé par les experts de la Banque mondiale qui relevaient dans leur récent mémorandum sur l’économie marocaine le gap existant entre le niveau de l’épargne nationale et le montant global des investissements. Pour les analystes de Washington, «cet écart prouve qu’il existe des gisements d’investissement dans l’économie (et les banques ont d’ailleurs de solides réserves en liquidités), sans que l’on sache pourquoi ils ne sont pas utilisés». D’oà¹, d’ailleurs, l’éternelle surliquidité caractéristique du système bancaire marocain.

Des ressources bancaires sous-exploitées
Dans le rapport économique et financier qui accompagne la Loi de finances 2006, le ministère des Finances souligne pour sa part qu’en dépit des efforts fournis dans les domaines monétaire et financier, certaines contraintes subsistent. «Les avoirs liquides et les placements à  court terme constituent l’essentiel de l’épargne financière, affectant négativement l’efficacité de la participation de l’épargne nationale dans le financement de l’investissement», peut-on lire dans le rapport. Selon le ministère, «les conséquences de cette situation sont la sous-exploitation des ressources bancaires et l’importance des crédits à  court terme dans la structure des crédits distribués». Conclusion : la capacité du secteur bancaire au financement de l’investissement se trouve, de ce fait, limitée en dépit des réaménagements successifs apportés au système de garantie accordé aux entreprises. Autrement dit, les ressources existent, mais elles sont inadaptées au financement de l’investissement.

En définitive, statisticiens, gouvernement, banquiers et experts de la Banque mondiale sont tous d’accord pour dire qu’il y a bel et bien problème : le secteur privé marocain n’investit pas ou du moins pas suffisamment.

Dans tous les cas, l’effort d’investissement dans sa globalité est inférieur aux besoins de croissance du pays. «Selon l’expérience internationale, la réalisation de l’objectif de croissance fixé par le gouvernement de 5 à  6 % à  moyen terme requiert non seulement un taux d’investissement plus élevé, mais aussi, et surtout, une forte hausse de la productivité», soulignent les experts de la Banque mondiale.

Ceci pour le constat. Reste à  chercher les causes de cette inertie. La première est fournie par un banquier pour qui le secteur bancaire s’est longtemps désintéressé des PME au profit des grands groupes. «Nous nous sommes concentrés sur quelque 500 grandes entreprises que compte le pays en leur déroulant un tapis rouge au point de faire du dumping. On leur consentait parfois des taux d’intérêt atteignant la moitié à  peine de ceux appliqués aux PME ». Le regain d’intérêt actuel pour la PME est tardif. «Le secteur a bien compris que seule la petite et moyenne entreprise pourrait garantir sa survie, et ceci pour deux raisons. La première est qu’elle est la garantie de l’emploi permanent. La seconde est qu’elle est plus facile à  gérer et offre des marges plus importantes», souligne-t-il.

D’autres, pour expliquer ce climat de morosité qui s’est petit à  petit installé, invoquent plutôt des facteurs structurels, certains datant d’il y a plus de dix ans, mais dont les effets sont toujours présents.

C’est le cas de la tristement célèbre campagne d’assainissement, de la loi sur la SA, de la fermeture des frontières avec l’Algérie. A ces éléments sont venus se greffer d’autres facteurs comme la politique fiscale, le Code du travail, les coûts des facteurs de production et, récemment, les accords de libre-échange négociés et adoptés à  la va-vite. Autrement dit, comme le souligne le même banquier qui a requis l’anonymat, les gouvernements qui se sont succédé ont péché par manque de clairvoyance politique et économique. La visibilité pour les opérateurs, notamment industriels, s’en est trouvée substantiellement réduite.

O๠sont les locomotives ?
La PME est-elle seule à  en pâtir ? A priori non. De grandes structures s’accrochent, certes. Mais il manque à  ce tableau, comme le souligne un expert, un intervenant de taille : l’Ona. «La dynamique de ce groupe reste en dessous des attentes par rapport à  son poids dans l’économie et surtout par rapport à  sa capacité d’entraà®nement et à  son rôle de locomotive capable d’émettre des signaux», déplore-t-il
En résumé, les grandes entreprises n’ont pas toutes et toujours joué le jeu. L’examen de l’évolution des conventions d’investissements signées entre l’Etat et les entreprises marocaines pour des projets d’investissements supérieurs à  200 millions de DH depuis 2002 en atteste. Après avoir enregistré un pic de 10,5 milliards de DH cette année-là , la tendance s’est inversée et les projets d’investissements ont considérablement chuté. A la fin 2005, ils se sont stabilisés à  4,4 milliards de DH seulement.

Paradoxalement, l’investissement étranger s’est mieux comporté, et arrive même à  surclasser, pour les grands projets, l’investissement national. En 2005, et selon les statistiques de la Direction des investissements, le gouvernement marocain a conclu des conventions d’investissements pour 22 projets étrangers (11,5 milliards de DH), contre seulement 18 nationaux (4,4 milliards de DH).

Le dynamisme des étrangers nuance l’absence d’opportunités d’investissement. «Aujourd’hui, il y a un train à  prendre. Les étrangers et les nationaux en constituent le moteur. Les grands projets menés par de grands groupes engendrent inéluctablement des opérations connexes qui profitent aux opérateurs nationaux, les PME/PMI notamment», souligne Hassan Bernoussi, directeur des Investissements. Le message sera-t-il suffisamment convaincant pour inciter les plus réticents à  monter dans le train ? Certains ont carrément jeté l’éponge, comme ce vieux routier de l’emballage métallique qui a cédé ses parts dans son affaire, préférant vivre des revenus de ses placements financiers. Pas étonnant que la Bourse explose.

Nuances
Investissements étrangers : pas aussi bénéfiques en termes d’emplois !

Même s’ils sont plus importants en termes de volume, les projets d’investissements étrangers dont les conventions ont été signées en 2005 créeront moins d’emplois que les nationaux. En plus, ces derniers ont l’avantage d’offrir un effet multiplicateur plus important que ceux des filiales de groupes étrangers qui rapatrient, sous forme de dividendes, la plus-value produite localement alors que, comme le souligne un banquier, «les affaires délocalisées, notamment à  Tanger Free Zone, sont encouragées et soutenues dans leur « investissement » par l’apport en argent sonnant et trébuchant de différents fonds de soutien dont le Fonds
Hassan II, lui-même alimenté à  partir des revenus de la privatisation.»