Pourquoi le Maroc est si faiblement syndiqué

Sur les 10,7 millions de travailleurs que compte le Maroc, 3% seulement sont syndiqués.
La balkanisation de la scène syndicale avec une trentaine d’organisations, l’importance de l’emploi agricole et l’apparition du travail atypique y ont contribué. Le taux de syndicalisation est de 18% en Tunisie et de 67,5% en Suède.

La tendance est universelle : le taux de syndicalisation est partout en reflux, mais au Maroc il est exceptionnellement bas. Comme nous le rapportions dans notre précédente livraison (www.lavieeco.com), le taux de syndicalisation au Maroc est de 3% selon l’enquête sur le marché du travail du Haut commissariat au plan (HCP) au titre de 2014. En l’absence de données sur l’ensemble des pays de la planète, il est difficile d’affirmer que ce chiffre est le plus faible au monde, mais néanmoins il est parmi les plus faibles certainement. En France, où le taux de syndicalisation a également baissé au cours de la décennie 2000, il est aujourd’hui de 7,7% contre 8,1% en 1999, selon les statistiques de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). A cette précision près, et elle est de taille, que le taux de couverture des conventions collectives dans l’Hexagone est extrêmement élevée (90% environ). Et ces conventions collectives sont négociées par des syndicats et profitent à tous les salariés, syndiqués ou pas.

En Slovénie et en Turquie, pays membres de l’OCDE, le taux de syndicalisation n’est plus respectivement que de 23,1% et 4,5% en 2012 contre 42% et 10,6% en 1999. En Europe du Nord, par contre, l’affiliation à un syndicat demeure encore élevée malgré, là encore, un fléchissement net : 82,6% en Islande, 67,5% en Suède, 53,5% en Norvège, contre respectivement 87,4%, 80,6% et 54,8% en 1999. Pour l’ensemble des pays de l’OCDE, la moyenne était de 17% en 2013.

Dans la région du Maghreb, le taux de syndicalisation en Tunisie était de 18% en 2012, et l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), fondée en 1946, revendique 750 000 adhérents à elle seule, soit environ 17% de la population active. Au Maroc, nous ne disposons pas d’une série statistique sur le taux de syndicalisation qui eut permis d’en mesurer l’évolution. C’est la première fois qu’un chiffre officiel est publié sur ce sujet. Jusque-là, on se contentait d’appréciation…au pif, puisque les responsables syndicaux eux-mêmes étaient et sont encore incapables de fournir des données chiffrées sur leurs adhérents (à moins qu’ils ne veuillent pas en parler, tout simplement). «Il y a un tel va-et-vient des adhérents qu’il est vraiment difficile d’avancer quelque chiffre que ce soit à ce sujet. Suivant les circonstances, des travailleurs peuvent décider d’aller vers un syndicat, puis, au bout d’un certain temps, s’en détourner», analyse le secrétaire général de l’Union nationale du travail au Maroc (UNTM), Mohamed Yatim. Pour ce dernier, cependant, si le nombre d’affiliés à un syndicat est certainement un paramètre important, «il faudrait également apprécier l’action syndicale en fonction de la capacité de mobilisation. Dans les actions revendicatives des syndicats, il n’y a pas que les syndiqués qui participent ; il y a aussi des travailleurs non syndiqués probablement intéressés ou concernés par les revendications mises en avant».

Ce point de vue, on le retrouve également chez le secrétaire général de la Fédération démocratique du travail (FDT), Abderrahmane Azzouzi, pour qui, «au-delà de l’aspect numérique, sans doute important, un syndicat s’apprécie aussi par le travail qu’il est capable ou pas d’effectuer».

L’action collective est entravée par les nouvelles formes de travail

Il reste que pour les uns comme pour les autres, l’action syndicale est devenue de plus en plus difficile et la statistique publiée par le HCP à ce propos ne surprend ni n’étonne plus personne vraiment. «Dans un contexte de balkanisation de la scène syndicale, d’absence de protection de l’action syndicale, comment voulez-vous que les organisations de défense des intérêts des travailleurs se développent et attirent davantage d’adhérents?», s’interroge M. Azzouzi. Selon le ministère de l’emploi, en effet, il y a aujourd’hui une trentaine de syndicats nationaux, sans parler des organisations professionnelles et autres associations régionales. «Ce phénomène de démultiplication des organisations syndicales, il faut le voir comme le résultat tantôt d’ambitions personnelles, tantôt de manœuvres visant à affaiblir l’action syndicale», observe un expert du droit social. Enfin, la persistance d’une législation qui «criminalise le travail syndical», selon l’expression de M. Yatim qui fait référence ici à l’article 288 du code pénal, est avancée comme une autre raison de la faible syndicalisation des travailleurs.

Au-delà des raisons propres au monde syndical pour ainsi dire, il y a aussi le contexte. Et ce contexte, à vrai dire, n’est plus favorable, ici comme ailleurs, à l’action collective, solidaire. «La mondialisation a tiré vers le bas, pour ne pas dire entravé l’action syndicale», pointe un observateur. L’apparition de nouvelles formes de travail, comme le télé-travail, le travail partiel, le contrat à durée déterminée (CDD), la sous-traitance, a indiscutablement rendu difficile l’action collective des syndicats. «La preuve que ce travail atypique pénalise l’action collective, c’est que le taux de syndicalisation a baissé même dans les pays les plus démocratiques», précise-t-il encore. Il est significatif à cet égard que le droit du travail conventionnel (la “soft law” comme on dit) détrône progressivement le droit du travail classique, étatique (la “hard law”), et il n’est jusqu’à l’Organisation internationale du travail (OIT) qui ne sacrifie désormais à cette tendance.
Dans le cas du Maroc, cependant, il existe un autre facteur probablement plus décisif dans la faiblesse de l’implantation syndicale : l’importance de l’emploi agricole. Encore aujourd’hui, le secteur agricole emploie 39,4% de la population active occupée. Or, le syndicalisme, historiquement, s’est développé non pas dans le monde paysan mais industriel. Et l’industrie au Maroc, même en lui adjoignant le BTP, n’emploie que 20,8% de l’ensemble des travailleurs.

Partout où l’emploi agricole a quelque importance, le taux de syndicalisation est fatalement plus faible. Au Maroc même, alors que le taux de syndicalisation de la population active occupée n’est que de 3%, ce taux est double (6%) parmi les travailleurs salariés, lesquels représentent quelque 45% de tous les actifs occupés.

Le déclin des syndicats ne doit pas réjouir les entrepreneurs

Dans les pays développés, en revanche, le déclin de la syndicalisation est plutôt lié au recul, voire à la disparition dans certains cas, de l’emploi dans les charbonnages, la sidérurgie, la construction navale…Les pertes d’emplois dans l’industrie ont certes été plus ou moins compensées par des emplois dans les services, mais, souvent, il s’agit d’emplois dans de petites structures guère propices à l’action syndicale, sans parler de l’apparition puis de la croissance du travail temporaire et de toutes les autres formes de travail atypique.
Au Maroc, le travail atypique n’a pas encore pris de l’ampleur mais il progresse. L’intérim, qui est une composante de ces nouvelles formes de travail, est déjà une réalité, tandis que le recours de plus en plus accru à l’externalisation d’activités jugées non stratégiques (gestion de la paie, du transport, de la sécurité, etc.) fait également son chemin.
Le déclin des syndicats, ou plus exactement du niveau de syndicalisation, ne devrait cependant pas réjouir les entrepreneurs ou certains parmi eux. «C’est un phénomène dangereux, si on n’y prend garde, car la contestation sociale, qui est potentiellement là, pourrait être amenée à s’exprimer hors des cadres officiels que sont les syndicats», prévient le secrétaire général de l’UNTM. Un avis que partagent sans doute ses collègues des autres syndicats.