Pourquoi la croissance du Maroc est faible et instable : deux chercheurs expliquent

La politique agricole devrait se concentrer sur les zones bours qui n’ont que très peu bénéficié de l’investissement public
Pour une meilleure productivité, l’industrie
a besoin d’une plus forte concurrence
Agir sur la qualité des
institutions peut contribuer à la croissance.

Lahcen Achy Coauteur de «L’économie marocaine en questions (1956-2006)»
Le commerce extérieur représente 55 % du PIB et le déficit de la balance commerciale avoisine 17%. La politique de change devrait être plus dynamique.

«L’économie marocaine en questions (1956-2006)», l’ouvrage que viennent de publier chez l’Harmattan (Paris) deux enseignants chercheurs marocains, Lahcen Achy et Khalid Sekkat, pose une interrogation fondamentale : que peut-il y avoir dans la nature du Maroc pour que sa croissance soit à la fois faible et instable ? Pour y répondre, les auteurs procèdent à une analyse de la situation économique du pays, étalée sur une longue période, et appuyée sur des comparaisons avec des pays à niveau de développement similaire. Pour en savoir plus, nous avons posé quelques questions à l’un des auteurs, Lahcen Achy, enseignant chercheur à l’Institut national de statistique et d’économie appliquée (INSEA) de Rabat.

La Vie éco : Vous dites dans votre ouvrage que l’une des causes de la faiblesse et de l’instabilité de la croissance au Maroc tient à la volatilité de la croissance agricole. Quelle politique agricole donnerait de la vigueur à la croissance économique ?
Lahcen Achy : Justement, la crise céréalière que vit le Maroc montre les limites de la politique agricole adoptée jusque-là. Durant une longue période, les producteurs de céréales avaient été soutenus par des prix garantis substantiellement, supérieurs à leur niveau international. Le gouvernement marocain a pour cela augmenté les taux de protection tarifaire sur les céréales importées à des niveaux parfois supérieurs à 100%. En réaction à des prix garantis, les agriculteurs ont étendu la culture du blé tendre à des terres moins productives et au détriment de cultures qui résistent mieux à la sécheresse. Cette politique a aussi contribué à verrouiller les habitudes de consommation. Evidemment, le temps compte dans le processus de décision et, aujourd’hui, le Maroc paye les erreurs de sa politique passée. Désormais, la politique agricole devrait se concentrer sur les zones bours qui n’ont que très peu bénéficié de l’investissement public, contrairement aux grandes exploitations irriguées, qui, par ailleurs, bénéficient injustement d’exonérations fiscales. Nous proposons aussi de se focaliser sur le financement de l’offre de services aux agriculteurs et la diversification de leurs sources de revenus en appuyant les meilleures pratiques de développement rural intégré.

Vous mettez également en cause la faible concurrence dans le secteur industriel marocain, en particulier dans certaines branches comme l’industrie alimentaire et l’industrie chimique…
Les expériences internationales montrent l’existence d’une relation positive entre la présence d’une concurrence vigoureuse dans une industrie, et l’acquisition d’un avantage comparatif. L’examen de l’état de la concurrence au Maroc montre que ces deux branches jouissent d’un pouvoir de marché très significatif. Leurs taux de profit sont nettement plus élevés comparativement à la moyenne. C’est un résultat qui témoigne d’une faiblesse de la concurrence au sein des deux branches due à la fois à une faible concurrence entre entreprises locales et à une exposition limitée à la concurrence étrangère à travers le commerce extérieur. Nos analyses montrent, contrairement à une idée reçue, qu’une plus forte concurrence au sein du secteur manufacturier est susceptible d’avoir un effet positif sur sa productivité. Les faits nous confortent d’ailleurs !

La politique de change est mise à l’index. Quelle alternative voyez-vous au régime de change actuel ?
Le Maroc est une économie ouverte, le commerce extérieur représente l’équivalent de 55 % du PIB ; en même temps, le déficit de la balance commerciale avoisine 17% du PIB. Il est tout à fait légitime dans ce contexte d’accorder toute l’attention nécessaire à la politique de change. Le Maroc a besoin d’un régime de change qui lui offre une capacité d’ajustement et d’absorption des chocs plus grande. La banque centrale (BAM) s’est engagée de façon audacieuse sur le chemin de la transition vers plus de souplesse du régime de change. Reste à voir comment les secteurs productifs vont gérer cette souplesse.

Vous soulignez le «rôle-clé des institutions» dans la croissance économique. Quelles réformes vous paraissent nécessaires pour changer le profil de croissance qui prévaut aujourd’hui au Maroc ?
D’un point de vue économique, les institutions permettent d’organiser les transactions sur le marché et de restreindre les interférences injustifiées des politiques ou des groupes d’intérêt. Elles portent à la fois sur le processus de sélection et de contrôle des décideurs publics, sur la qualité de l’administration, sur le degré de confiance des individus dans le respect des lois qui régissent la société et enfin sur le degré de prolifération de la corruption dans le pays. Sur chacune de ces dimensions, beaucoup de travail reste à faire. La culture de rendre compte a besoin de faire son chemin au sein de la classe politique. La justice a besoin d’une réforme profonde pour conquérir la confiance des citoyens, et, enfin, la corruption a besoin d’être combattue avec beaucoup plus de vigueur. Pour nous, il est clair que le Maroc possède des marges de manœuvre pour améliorer les performances de son économie en agissant fortement sur la qualité de ses institutions.