Pourquoi ABB et CMS se désengagent de la centrale de Jorf Lasfar

Taqa, l’opérateur émirati, a repris les parts d’ABB et acquis CMS Generation.
L’ONE veut s’assurer du respect
des obligations contractuelles par
le nouvel acquéreur.
CMS et ABB repartent avec un joli pactole en plus d’un bénéfice de
5 milliards de DH engrangé depuis
le début.

L’affaire est pliée : le groupe helvético-suédois ABB (Asea Brown Boveri) se retire de JLEC (Jorf Lasfer Energy Company) et son partenaire américain CMS (Consumers Michigan Service) en fait autant, mais d’une manière indirecte si l’on peut dire. La Vie éco avait annoncé les prémices de ce retrait, il y a déjà  trois ans (voir nos éditions du 21 février 2003 et du 2 janvier 2004).

Trois communiqués de presse parus le 6 février 2007 ont annoncé -grosso modo – la même chose : l’un à  Zurich (en Suisse) o๠ABB déclare céder ses parts (50 %) qu’il détenait dans JLEC à  l’opérateur émirati, Taqa ; l’autre à  Jackson, dans le Michigan (USA) o๠CMS Energy, la maison-mère, informait que sa filiale CMS Generation qui détient les 50 % restants du capital de JLEC est vendue au même émirati Taqa ; et, enfin, à  Abu Dhabi o๠ce dernier faisait le récapitulatif de ses acquisitions.

L’ONE paie de moins en moins cher le prix du Kwh
Le montant de la transaction ? Difficile à  connaà®tre, car noyé dans les autres acquisitions faites en même temps par le groupe émirati. Ainsi, ABB a vendu à  Taqa ses 50 % dans JLEC en même temps que ses participations dans une centrale en Inde, le tout pour 490 millions de dollars (5,4 milliards de DH environ). Quant à  CMS Energy, il a tout bonnement cédé sa filiale CMS Generation à  Taqa pour 900 millions de dollars (7,2 milliards de DH). Taqa et CMS Generation étant en affaires depuis longtemps. Pas facile de s’y retrouver ! Au total, et pour faire simple, ABB se retire de JLEC et CMS cède le contrôle sur ces centrales à  Taqa.

Ces annonces, on ne peut plus officielles, doivent être considérées à  leur juste mesure. Leur concrétisation est en effet soumise à  l’approbation de la partie marocaine, en l’occurrence l’ONE (Office national de l’électricité), propriétaire des quatre centrales électriques de Jorf, ABB et CMS n’ayant sur ces infrastructures qu’un droit de jouissance (sur 30 ans).

Qu’en pense justement l’ONE ? Selon son directeur général, Younès Maamar, le plus important est la préservation des intérêts de l’ONE et donc du secteur électrique national dans le respect du cadre contractuel en vigueur. A cet égard, il y a «deux aspects fondamentaux» dont il faut s’assurer qu’ils seront préservés dans cette opération. Le premier tient au respect par le repreneur des obligations en matière de performance d’exploitation liant JLEC à  l’ONE. Le second aspect a trait, cette fois, à  des considérations plus substantielles, liées à  la problématique de la gouvernance même : l’ONE, qui projette de construire deux autres centrales aux côtés des quatre existantes, entend que cette opération se réalise, au plus tôt, au moyen d’un appel d’offres international. En faisant cette précision, l’ONE nourrit-il quelque crainte quant à  une volonté cachée de mettre la main, par la procédure du gré à  gré, sur les nouvelles unités à  construire ?

Au-delà  de l’interrogation sur Taqa, nombre d’observateurs se demandent comment une affaire aussi rentable que JLEC ne puisse pas intéresser l’ONE ou tout autre groupement marocain !
En ce qui le concerne, l’ONE, sans en faire l’annonce, avait paru fort intéressé pour reprendre, avec des institutionnels marocains, les parts d’ABB qui cherchait déjà  en 2003/2004 à  retirer ses billes de JLEC. Pourquoi l’affaire ne s’est-elle pas conclue? «Je pense qu’ABB avait placé la barre trop haut», croit savoir un observateur des questions énergétiques. Pour l’actuelle direction de l’ONE, cependant, quel que soit le prix auquel sont vendues les parts d’ABB, ce qui l’intéresse désormais parce que plus stratégique pour le secteur, dit-elle, ce n’est pas de reprendre l’existant mais de mettre en place de nouvelles capacités de production.

Ajoutons que l’ONE, en vertu du contrat signé avec CMS et ABB, a la possibilité de reprendre la concession après quinze ans d’exploitation (c’est-à -dire en 2013), moyennant toutefois le paiement d’une indemnité (de résiliation) de l’ordre de 2 milliards de DH. Sauf que, au vu des clauses de ce contrat de concession, les plus gros bénéfices de cette affaire sont engrangés au cours des premières années d’exploitation, les avantages, ou certains avantages, accordés aux concessionnaires diminuant à  mesure que le temps passait.
Et inversement, le fardeau que supportait l’ONE en termes de prix du Kwh acheté à  JLEC, notamment, commence progressivement à  s’alléger. Cela veut dire, toute proportion gardée, que cette affaire est plus intéressante à  prendre au début qu’à  la fin ou même qu’au milieu du contrat. Peut-être, faudrait-il d’ailleurs y voir la raison du départ d’ABB et le transfert du contrôle de CMS à  Taqa.

Même si les avantages liés à  la nature juridique de la société JLEC (société en commandite par actions), à  la garantie du paiement par l’ONE de ces achats d’électricité (au moyen d’une lettre de crédit irrévocable en faveur de JLEC), et l’obligation pour l’office d’acheter la totalité de l’énergie produite pendant toute la durée du contrat demeurent, le prix du Kwh, lui, a commencé à  baisser. Il est de l’ordre de 40 centimes aujourd’hui contre 60 centimes auparavant.

5 milliards de DH de bénéfices en moins de 10 ans
Pour autant, et c’est l’avis des connaisseurs, JLEC demeure une entreprise rentable, même si cette rentabilité n’atteindra plus le niveau «hors normes» réalisée jusque-là . Et d’ailleurs, si l’affaire n’est plus rentable ou ne sera plus rentable, pourquoi Taqa l’a-t-il reprise ? A moins, disent les mauvaises langues, que l’opérateur émirati soit intéressé par d’autres opérations (y compris l’extension de Jorf) !
Au-delà  de ces conjectures, ce qui est sûr en tout cas, c’est que CMS et ABB, après moins de dix ans d’exploitation de JLEC, sont repartis avec un très bon pactole. Selon des sources concordantes, entre 2001 et 2006, JLEC a réalisé un résultat net de quelque 5 milliards de DH, soit une moyenne de 800 MDH par an. La rentabilité financière (return on equity ou ROE dans le jargon des experts) atteindrait les 40 %, ce que ne réalisent pas les entreprises les plus prospères dans le monde.

Bien sûr, avec JLEC, les délestages furent un temps oubliés, les rénovations et la maintenance des centrales effectuées dans les temps et dans les normes, ce qui n’empêche pas certains de trouver exorbitantes les facilités qui lui ont été accordées. Parmi celles-ci, la garantie d’un marché offerte à  JLEC en faisant obligation à  l’ONE d’acheter toute l’électricité produite par Jorf pour une période de 30 ans. Et ceci même si l’ONE doit faire face à  un incident de réseau ou à  une baisse de la consommation dans le secteur industriel (pour grève par exemple ou pour toute autre cause). En outre, le tarif du Kwh facturé à  l’ONE contient non seulement les coûts de financement, d’exploitation et de maintenance, mais aussi les coûts d’achat de charbon. Cela signifie que lorsque le prix du charbon est passé de 35 dollars la tonne à  75 dollars, c’est l’ONE qui a supporté ce renchérissement. Au total, la sécurité de l’approvisionnement est là , mais l’ONE, et finalement le Maroc, l’ont chèrement payé.

Zoom
L’histoire de la concession

En octobre 1994, l’ONE lance un appel d’offres international relatif à  la concession de la centrale thermique de Jorf Lasfar pour une période de 30 ans. Cette centrale comprenait deux unités construites par GEC Alsthom pour le compte de l’ONE et ayant chacune une capacité de 330 MW. Le groupement formé par ABB Energy Ventures et CMS Generation a été retenu en février 1995. En janvier 1997, une société de droit marocain en commandite par actions, dénommée JLEC, a été constituée. Celle-ci reçoit un droit de jouissance pour une durée de 30 ans non seulement des deux unités existantes, mais aussi des deux autres (348 MW chacune) à  construire par le concessionnaire ainsi que l’exploitation et la maintenance du quai de déchargement de charbon de Jorf.

Auparavant, en avril 1996 exactement, l’ONE et le consortium ABB/CMS avaient signé à  Rabat les contrats (au nombre de quatre) de production concessionnelle d’électricité pour un montant de 1,6 milliard de dollars. Ce fut le plus gros investissement jamais réalisé au Maroc. Il avait fallu, pour ce faire, amender la loi sur le monopole de production de l’électricité que détenait l’ONE jusque-là .

Après la mise en place du financement du projet en septembre 1997, ABB et CMS prirent possession de la centrale. Le consortium, tout en exploitant ces deux unités, lance la construction des unités 3 et 4 dont l’achèvement intervient respectivement en juin 2000 et février 2001. JLEC est exonéré d’impôt sur les sociétés pour les cinq premières années d’exploitation et de 50 % pour les cinq années suivantes.