Ports : le récit des tractations de la dernière chance

Au 29 novembre, à 6 jours de la libéralisation des ports, le problème n’était toujours pas résolu.
Au centre des revendications des dockers, le maintien de l’emploi
quel que soit le futur recruteur.
Le décret instituant Somaport à été signé :
100 MDH de capital.

Encore 54 000 tonnes de marchandises bloquées et des millions de dirhams partis en fumée en une seule journée. Lundi 27 novembre, le port de Casablanca était en grève. Les dockers ont lancé le mouvement pour les raisons que tout le monde connaît : l’Etat, dans le cadre de la libéralisation des ports, ne leur donnerait pas des garanties suffisantes quant à la préservation de leurs emplois et des acquis. Un bras de fer qui dure depuis le mois d’octobre.

Mardi 28 novembre, à une semaine de l’entrée en vigueur de la nouvelle loi relative aux ports, prévue le 5 décembre, le gouvernement tentait donc toujours de trouver une issue au conflit opposant le ministère de l’équipement aux dockers. Ces derniers, dans la foulée de leur grève de la veille, dénonçaient de manière virulente, à travers un communiqué, certaines positions prises par le ministère de tutelle.

Les ardeurs étaient pourtant quelque peu tempérées. La veille, Driss Jettou avait proposé de conduire une réunion à ce sujet pour le mardi. Un geste qui a eu pour effet de stopper la grève.
Ce mardi 28, donc, au siège de la Primature, six personnes prennent part à la rencontre : le Premier ministre, Karim Ghellab, ministre de l’équipement et des transports, accompagné de son secrétaire général et du tout nouveau patron de l’Agence nationale des ports, Jamal Benjelloun, ancien directeur des ports au ministère. Du côté des partenaires sociaux, deux représentants : Miloud Moukharik, numéro deux de l’UMT et Saïd El Heirech, secrétaire général du Syndicat national des dockers professionnels et assimilés.
A l’ordre du jour, un seul point : la garantie et la préservation de l’emploi pour les 1 090 dockers. Pour autant, et malgré un ordre du jour aussi réduit, la réunion a duré tout de même trois heures et n’aura pas permis d’aboutir à un résultat définitif.

Il faut dire que l’emploi des dockers est aujourd’hui le principal sujet de discorde entre les syndicats et le ministre, M. Ghellab. Ce dernier, lors des nombreuses réunions précédentes, avait pourtant donné suffisamment de garanties aux syndicats quant à la préservation des emplois pour les 1 090 dockers que compte le port de Casablanca. En effet, depuis le mois d’octobre, le ministère de l’équipement avait clairement, officiellement, et par écrit, donné toutes les assurances possibles. Plus précisément, lors d’une réunion tenue le 13 novembre, il avait été expressément écrit que «l’Agence nationale des ports s’engage au nom du gouvernement à garantir l’emploi et les acquis des dockers».
Mieux, dans le projet d’accord soumis aux syndicats, il était aussi stipulé que Somaport, la future société qui concurrencerait la Sodep (ex-Odep), s’engage à recruter tous les dockers et à leur garantir aussi bien leurs salaires que leurs acquis. Ce que Karim Ghellab croyait être un gage supplémentaire pour la préservation des emplois a, au contraire, suscité la colère des dockers. En effet, les syndicats refusent catégoriquement que l’accord mentionne l’engagement de la future entreprise à les embaucher en demandant qu’il s’en tienne simplement voire exclusivement au passage relatif à la garantie de l’Etat. En d’autres termes, avec la garantie ferme de l’Etat, un ou des dockers peuvent refuser de travailler avec la Somaport et exiger de l’Etat d’être employés ailleurs.

Les quais donnés à Somaport ne peuvent employer que 500 dockers
Une question s’impose alors: pourquoi, en dépit de tous ces engagements on ne peut plus formels, les dockers continuent-ils leur mouvement de grève ? Quelles sont les vraies raisons de cet entêtement ? La réponse est à trouver du côté du principal concerné, à savoir le syndicat. Ce dernier ne manque d’ailleurs pas d’arguments pour expliquer les craintes des dockers malgré l’engagement ferme du gouvernement. Le premier argument est d’ordre technique. En effet, «le périmètre et les quais que le ministère a décidé d’attribuer au futur opérateur ne peuvent garantir l’emploi à plein temps que pour 500 personnes», explique un syndicaliste avant de s’interroger sur ce qu’il adviendra des 590 qui restent. Un argument que le gouvernement balaie d’un revers de main en mettant en avant plusieurs contre-arguments. Selon M. Ghellab, «le périmètre donné à la Somaport permet d’employer non pas 500 mais presque 800 personnes». Ce qui est déjà supérieur à la capacité actuelle. D’un autre côté, et indépendamment des quais affectés, le ministre rappelle que le futur opérateur, en l’occurrence Somaport (voir encadré), embauchera les 1 090 dockers et assimilés.
Mais cela n’a apparemment pas suffi à rassurer les syndicats car, pour eux, et comme l’exprime un de leur leader, «obliger un opérateur privé à embaucher plus d’employés qu’il n’en a réellement besoin est en soi dangereux». Et de poursuivre : «Etant donné,par ailleurs, que la Comanav sera privatisée dans les mois qui viennent, rien ne garantit qu’en cas de difficultés financières l’opérateur privé ne recourra pas au licenciement».
Ce à quoi M. Ghellab oppose une autre assurance. Ainsi, dans le contrat de concession, aujourd’hui prêt, qui lie l’Etat à la Somaport, une des clauses prévoit le retrait de la concession à l’opérateur en cas de licenciement.

Avec tant de garanties, la position des syndicats devient difficilement défendable. Car que peut-on demander de plus qu’un engagement de l’Etat et celui de la future société de les embaucher ? Que peuvent proposer d’autre les dockers ?
Lors de la réunion du mardi 28 novembre, les syndicats ont apparemment exposé des pistes. La première consiste à élargir l’espace affecté à Somaport en lui donnant, par exemple, plus de quais, pour qu’elle puisse employer les 1 090 personnes, ou du moins la majorité. «Nous ne demandons pas au gouvernement de nous garantir des salaires ou de nous payer tout en restant chez nous, nous voulons être payés pour un travail que nous effectuerons», explique un syndicaliste.

Intégrer les sureffectifs à la Sodep
S’il cette proposition peut a priori paraître constructive, elle met le gouvernement devant un difficile dilemme. En effet, donner plus de quais à Somaport ne pourra se faire qu’au détriment de la Sodep. Auquel cas, en voulant faire plaisir aux dockers privés, le gouvernement risque de se mettre à dos ceux de la Sodep. A cela, il faut ajouter le souci légitime, toujours énoncé publiquement par Karim Ghellab, de «sauvegarder le patrimoine entreprenarial public».
Après tout, la Sodep a aussi des emplois à préserver sans oublier que l’essentiel des investissements faits à Casablanca et dans les autres ports a été financé par l’Odep. Il serait donc illogique d’en donner le fruit à d’autres au risque de menacer l’avenir même de la Sodep. Le syndicat des employés de la Sodep, de son côté, veille au grain. Lundi 27 novembre, il a envoyé un communiqué, y compris au ministère, pour le mettre en garde contre d’éventuelles concessions au détriment de leur activité.

Pour éluder cette question gênante, les syndicats ont proposé à Driss Jettou, lors de la réunion du 28 novembre, une alternative. Tout en gardant l’affectation des quais telle qu’elle est, les syndicats proposent que les dockers en surplus soient intégrés à la Sodep. Proposition qui semble irrecevable car cela reviendrait au même, à savoir alourdir les charges de la Sodep et donc affecter sa rentabilité.
Le gouvernement, selon des sources présentes lors de la réunion, s’est montré réceptif aux propos des syndicats. Pour autant, ni Driss Jettou ni Karim Ghellab n’ont pu donner de réponse séance tenante. Selon des recoupements effectués par La Vie éco, avant la fin de la réunion, le Premier ministre s’est éclipsé pour s’entretenir en tête-à-tête avec le ministre de l’équipement. On ne saura rien de ce que se sont dit les deux hommes mais, de retour dans la salle de réunion, le Premier ministre a lancé un : «Maykoun ghir lkheir !». Formule d’usage ou prémices d’éventuelles concessions ? Pour le savoir, les syndicalistes ont dû attendre le lendemain, Driss Jettou les ayant invités à revenir pour une deuxième réunion, mercredi 29 novembre, toujours à la Primature. Lors de cette rencontre, le ministère de l’équipement devait revenir avec des propositions. Entamée à 16 heures, la réunion n’était toujours pas achevée à l’heure où nous mettions sous presse. Mais déjà, à la suite de la réunion de la veille, les observateurs s’attendaient à une décrispation, sinon un dénouement. Les plus optimistes tablaient même sur la signature d’un accord le jour même. D’autres ont préféré la prudence. C’est le cas de Karim Ghellab qui, contacté par La Vie éco à la sortie de la réunion du mardi, s’était contenté de dire qu’il restait optimiste. Jamal Benjelloun, directeur de l’Agence nationale des ports, affirmera simplement que «la réunion s’est déroulée dans une ambiance positive». Idem du côté des syndicats, pour qui la signature d’un accord dépendra de «ce que proposera le gouvernement».
A cinq jours de l’entrée en vigueur de la loi, la réunion du mercredi 29 ressemblait à celle de la dernière chance.

Acteurs
Consoport est morte, vive Somaport !

Simple hasard du calendrier ou acte délibéré ? La question mérite d’être posée au sujet du décret de création de la Somaport, future société de manutention aux côtés de la Sodep. Le Premier ministre a signé mardi 28 novembre, le jour même où il recevait les syndicats, le décret de sa création, comme le veut la réglementation des entreprises publiques. Ce décret autorise la Comanav, pour l’instant encore étatique, à créer sa filiale Somaport qui sera dotée d’un capital de 100 MDH. Quant à la création juridique de cette dernière, le président de Comanav, Taoufik Ibrahimi, explique qu’elle est en cours. Que devient alors Consoport qui devait initialement être créée, toujours par Comanav, avec pour partenaires d’autres steevedores dont principalement la société appartenant à Mohamed Karia, propriétaire d’IMTC ? La réponse est donnée par le ministère de l’équipement. Au mois de septembre, le ministère a écrit aux cinq steevedores qui devaient constituer Consoport pour leur demander de prendre leurs dispositions pour créer la société. A cette correspondance, deux opérateurs, dont Mohamed Karia, ont répondu par un refus, arguant du «partage inéquitable des quais» (voir encadré en p. 21). Du coup, le ministère
a invité les trois autres qui avaient accepté, dont la Comanav, à former une nouvelle société. D’où, Somaport. Et par la même occasion, on signale au ministère que finalement Consoport n’a jamais existé juridiquement et qu’elle en est restée au stade de l’intention de création. Cela dit, Comanav explique que Somaport reste ouverte à d’autres opérateurs s’ils souhaitent s’y associer.