Pomme de terre, le gouffre à  devises

On a importé 282 MDH de semences pour exporter 135 MDH de tubercules
La surproduction a entraîné une chute des prix sur le marché
local.

Après une campagne peu satisfaisante d’exportation en primeurs (seulement 41 000 tonnes vendues à l’étranger au 1er juin), la pomme de terre de saison continue sur la même voie amorcée depuis plusieurs années, c’est-à-dire une surproduction difficile à résorber avec pour conséquence un fléchissement persistant des prix. Depuis quelques années, la production de cette espèce dépasse le million de tonnes et le prix de vente bord champ atteint difficilement 1,10 à 1,20 DH/kg (quelquefois moins de 1 DH).

D’après les producteurs, les recettes couvrent très difficilement le coût de revient.
Ahmed Jawad, agriculteur de la région d’Ouled Ziane, exploitant entre autres une trentaine d’hectares de pommes de terre, estime que le coût de production moyen atteint 1,50 DH/kg. En effet, un hectare de culture traditionnelle revient entre 30 000 et 40 000 DH (sans compter la location du terrain, l’amortissement du matériel, …) pour une production de 25 à 30 tonnes. Par ailleurs, le producteur est confronté à un autre dilemme : vendre à perte à des spéculateurs ou stocker pour essayer de tirer les prix vers le haut. Problème : le stockage en frigo coûte presque autant que le prix de la marchandise. En effet, pour une période de 4 à 5 mois, il revient à 0,70 DH le kilo, qu’on n’est même pas sûr de récupérer lors de la vente. Pour contourner cette contrainte, certains petits producteurs ont parfois recours au stockage dans des abris de type artisanal vulnérables aux attaques parfois massives d’insectes. Ce qui entraîne des coûts supplémentaires, des pertes en production et l’utilisation d’insecticides dont de forts taux de résidus se retrouvent dans l’assiette du consommateur.
Parmi les facteurs à l’origine de la surproduction, on relève le système d’approvisionnement des agriculteurs en semences. Au départ, la SONACOS (Société nationale de commercialisation de semences) bénéficiait d’un monopole qui lui permettait de réguler l’offre en fonction de la demande. Avec la libéralisation, de nombreux importateurs privés ont investi le marché cherchant à faire du chiffre. Mais comme la Sonacos entend fermement défendre sa place de leader, on assiste à une espèce de surenchère. Chacun importe autant qu’il peut. Pour la seule préparation de la campagne 2002/2003, près de 47 000 tonnes de semences ont été importées. Ce qui dépasse largement les besoins.
Afin d’écouler leur marchandise, les importateurs recourent souvent à la vente à crédit, encourageant par la même occasion les agriculteurs à cultiver des superficies plus importantes que leurs possibilités financières et matérielles réelles. D’où le cercle vicieux : surproduction, chute des prix, problèmes de paiement, difficultés l’année suivante… D’autant plus que le prix des semences est élevé et que, curieusement, la taxe à l’importation est de 25 % jusqu’à 30 000 tonnes et de 40% au-delà.
En définitive, la pomme de terre constitue un véritable gouffre à devises. Avec un prix d’achat moyen de 6 DH le prix/kg, les semences importées ont absorbé cette année l’équivalent en devises de 282 MDH, alors que les exportations de pommes de terre (au 1er juin) n’ont rapporté que 135 millions si l’on considère un prix de vente de 3,30 DH/kg. Le différentiel (147 MDH) peut être tout simplement considéré comme des importations de produits alimentaires.

Les distributeurs de semences entretiennent la surproduction
Ce tableau montre que la situation du secteur est loin d’être reluisante. Sa restructuration est d’autant plus difficile que les producteurs sont inorganisés au niveau associatif et éparpillés un peu partout dans le pays. Pire, il est difficile de distinguer entre les vrais producteurs et les spéculateurs. Néanmoins, les plus structurés essaient d’ alléger leurs difficultés en expérimentant d’autres techniques pour réduire les coûts et améliorer la qualité de la production. C’est le cas avec le système d’irrigation en goutte-à-goutte.

Goutte-à-goutte pour réduire les coûts
Utilisé depuis quelques années en pomme de terre, le goutte-à-goutte est connu depuis longtemps sur d’autres cultures pour ses nombreux avantages techniques, économiques et environnementaux. En effet, l’économie d’eau est considérable par rapport au gaspillage caractéristique de l’irrigation traditionnelle par gravitation (seguia), de même que l’économie en main-d’œuvre. Cette technique permet aussi une adaptation des apports d’eau aux besoins de la culture et l’utilisation des engrais directement avec l’eau d’irrigation. Elle limite les eaux de surface, réduisant par la même occasion l’importance des maladies et des traitements,…
Du point de vue de la culture, le goutte-à-goutte permet la mécanisation de certaines opérations et la plantation d’une quantité de semences plus élevée (3,5 à 4 tonnes par hectare, soit 40 à 50 000 pieds) que la culture traditionnelle (2,5 à 3 tonnes maximum, soit 25 à 30 000 pieds). Ainsi, le rendement obtenu est de 45 à 50 % plus élevé (par pied et à l’hectare), la qualité est meilleure (tubercules tous de calibre moyen à gros) et le prix de revient inférieur à 1 DH/kg.
Eu égard aux avantages certains de ce système, l’Etat a voulu encourager les agriculteurs à y recourir en le finançant à 100% avec, en plus, une subvention couvrant les échéances des trois premières années. Seul bémol : lors de l’application de cette mesure, la CNCA a posé des conditions (levée de l’indivis, autorisations de pompage, …) que les producteurs ont beaucoup de difficultés à remplir.