PME : le miracle qui n’arrive pas

Sur 70 000 PME affiliées à la CNSS,
40 000 seulement déposent leurs bilans auprès du fisc et 1500 sont
réellement bancables.
Il n’y a pas «une» PME mais «des» PME. Faute de
diagnostic approfondi, toutes les solutions seront vouées à l’échec.
L’ouverture économique et les accords de libre-échange accentuent
la menace : si rien n’est fait, il faut s’attendre à de la
casse.

L’éternel problème du financement de la PME trouvera-t-il un jour une solution concrète ? De palabres en journées d’études, la question de la PME s’est transformée en Arlésienne. Un fourre-tout dont les constituants (faiblesse du capital, mauvaise foi des dirigeants, sous-encadrement, méfiance des banquiers…) servent de fondement aux revendications des uns et d’alibi pour les autres. Pourtant, devant la contrainte de l’ouverture de l’économie, il faudra bien faire face à ce problème que les pouvoirs publics ont retourné dans tous les sens, allant même jusqu’à créer une Agence nationale pour les PME, sans pour autant s’attaquer aux vraies causes du mal.
Décidés à crever l’abcès, les banquiers eux, fréquemment mis à l’index dans ce dossier, prennent le taureau par les cornes. Khalid Oudghiri, président délégué du GPBM et PDG de BCM-Wafabank, Nourredine Omary, PDG de la BCP, ont récemment sollicité Bank Al Maghrib et le ministère des Finances pour l’organisation d’une rencontre entre les banques et les PME.
En temps normal, on aurait qualifié cette requête de simple formalité pour de nouvelles discussions sans lendemain. Mais, en donnant un caractère officiel à l’événement, les banques semblent décidées à enterrer tous les malentendus qui altèrent encore leurs relations avec les entreprises, les petites et moyennes en particulier. D’ailleurs, dans une déclaration à La Vie éco, le patron de la BP a souligné qu’il s’agit cette fois-ci d’une «vraie séance de travail», qui devrait permettre de trouver des solutions concrètes aux problèmes de financement. Pour éviter d’enfoncer des portes ouvertes, le groupement des banques va d’abord organiser des séances préparatoires en vue d’affiner le dossier. Dans tous les cas, il a trouvé une oreille attentive chez Hammad Kessal, président de la fédération PME de la CGEM, qui estime que «les banques ont maintenant compris que le potentiel de développement du pays et de leurs propres affaires réside dans les PME qui constituent 95 % du tissu économique». Au moment où la mise à niveau piétine ou n’a pas encore démarré pour l’essentiel de l’économie, il était temps de prendre le problème à bras-le-corps, même si on se garde d’affirmer que, jusque-là, rien n’a été fait pour trouver un remède au mal.

Le poids de la fiscalité incite à la dissimulation

La PME ? Force est de reconnaître que cette catégorie d’entreprises, selon la classification convenue (chiffre d’affaires inférieur ou égal à 75 MDH) est bien indigente. Les chiffres sont éloquents. Sur 70 000 PME affiliées à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), 40 000 seulement déposent un bilan auprès de l’Administration fiscale, et 1 500 sont réellement finançables par les circuits modernes, avoue Ahmed Kessal. C’est dire que les établissements de crédit n’ont pas l’embarras du choix. D’ailleurs, submergées par les dossiers litigieux et contraintes d’être en phase avec les normes prudentielles, les banques affichent davantage de prudence à l’égard des PME. Une récente étude de la Direction de la politique économique générale (DPEG) montre que les crédits à moyen terme accordés aux PME ont chuté de 22,1 % entre 1996 et 2002, alors que les crédits bancaires globaux de même maturité augmentaient de 6,4%. Ces chiffres montrent que les opérateurs se sont servis, comme à l’accoutumée, des découverts et autres facilités de caisse non pour parer au plus pressé, mais pour investir. Solution de facilité ? Facteur aggravant surtout. Le recours à des ressources de court terme pour financer l’investissement s’explique, selon Mohamed Kettani, dg de la banque de financement et d’investissement au sein de BCM-Wafabank, par l’incapacité des entrepreneurs à produire des business-plan bien ficelés avec études de marché et de rentabilité à l’appui. Résultat, la PME investit, certes, mais sans précaution économique et en déséquilibrant son bilan. Et au bout de quelques années, elle bascule dans l’informel pour réduire ses charges.
Autre problème de taille, la sous-capitalisation. Pour créer et développer une affaire, ou se faire accompagner par un bailleur de fonds, il faut d’abord avoir les reins solides. «L’apport en fonds propres augmente la compétitivité en réduisant les frais financiers», rappelle Mohamed Kettani.
Le problème de la sous-capitalisation est la pierre angulaire du malaise. Hamad Kessal le reconnaît et, pour lui, trois raisons l’expliquent.
La première est que le business-plan de démarrage, s’il existe, est faussé dès le départ. Le promoteur monte très souvent son affaire avec une mise minimale, espérant décrocher des crédits ou dégager très rapidement du cash pour financer son cycle d’exploitation.
Deuxième explication : les promoteurs refusent de réinvestir pour ne pas partager leurs bénéfices avec le fisc. Il cite pour exemple la patente, considérée comme un impôt anti-investissement. Le président de la FPME joue ici la franchise en soulignant qu’il s’agit après tout de dissimulation. Mais il ne manque pas de faire un clin d’œil aux pouvoirs publics en suggérant qu’une défiscalisation des augmentations de capital réalisées à partir des bénéfices pourrait améliorer la situation.
En troisième lieu, M. Kessal estime que les instruments de financement alternatifs qui peuvent aider à la recapitalisation n’ont pas encore les effets escomptés. «Les critères d’introduction en Bourse ne concordent pas avec la réalité marocaine et les fonds de capital-risque sont très sélectifs», juge-t-il.

Le manque de transparence entraîne beaucoup d’entreprises dans un cercle vicieux

C’est là un système vicieux, dans lequel beaucoup d’entreprises se sont enfermées. Le mal est aggravé notamment par un management déficient et l’absence de transparence, qui pousse d’ailleurs les sociétés de capital-risque à se montrer très prudentes vis-à-vis des projets qu’on leur soumet. Le phénomène des deux ou trois bilans ne dérange même plus personne. Un expert-comptable précise qu’il est, pour l’heure, quasiment impossible de leur vendre les avantages d’un bilan juste.
Bref, la PME vit au jour le jour. Au lieu de réfléchir sur sa stratégie ou chercher des marchés, le dirigeant passe l’essentiel de son temps à chercher, très souvent en vain, un crédit, à traquer un client, quand il ne cherche pas lui-même à semer un fournisseur.
Si on en est encore là aujourd’hui, c’est que la thérapie appliquée jusque-là se fondait sur ce diagnostic général, certes juste, mais qui a été fait sans étude approfondie de la population concernée. Il n’y a pas «une» PME, mais «des» PME. La difficulté d’application de la Charte de la PME trouve ici son explication et le travail de l’Agence nationale de la PME (ANPME), créée par ce même texte, pourrait ne pas aboutir aux résultats escomptés. Apparemment, ceux qui conçoivent et mettent en œuvre la stratégie PME connaissent mal ou peu le terrain.
Ce qu’il faut, c’est un travail de prospection approfondie, permettant d’établir avec exactitude la cartographie des PME. A partir de cette étude exhaustive, qui se pencherait notamment sur la capacité bénéficiaire des entreprises, leur système de management et la sociologie des patrons, on arriverait à les segmenter, pour mieux les aider, explique en substance Mohamed Kettani. A l’en croire, il y a une nette volonté des banques de financer cette catégorie d’entreprises.
Aujourd’hui, plus que jamais, des solutions appropriées s’imposent. Le prochain face-à-face banque-PME n’est ni le premier ni le dernier du genre, et l’on n’en attend pas de miracle. Mais il pourra servir de déclic à une réflexion plus fertile