Plongée au cÅ“ur du textile informel

Installées dans des hangars en pleine campagne, des unités produisent du tissu d’ameublement.
Elles ont pour la plupart été créées par les anciens
employés d’entreprises structurées

Maîtrise des process,
charges allégées, circuits rodés…, elles font une véritable
concurrence au secteur organisé.

Lundi 18 septembre, quartier Sbite, à 25 kilomètres du centre de Casablanca. En pleine campagne, une véritable zone industrielle regroupe plusieurs entreprises installées dans des hangars aménagés par des agriculteurs dans leurs fermes. Loués à 15 ou 25 DH/m2 par mois, ces hangars sont essentiellement occupés par des entreprises de recyclage de plastique, mais ils abritent aussi une dizaine d’ateliers de tissage spécialisés dans le tissu d’ameublement. Une filière qui aujourd’hui prend de l’importance et gêne les tisseurs organisés. La part de marché détenu par ces ateliers informels varie entre 5 et 6% d’un marché estimé à 36 millions de mètres par an. Ces petites entreprises existent depuis 5 ou 6 ans. Certaines d’entre elles se sont structurées et sont aujourd’hui passées dans le secteur formel.

Que produisent-elles? Comment sont-elles organisées ? Auprès de qui commercialisent-elles leurs tissus?
Créés le plus souvent par d’anciens mécaniciens de sociétés de textile, ces ateliers s’équipent en moyenne, au démarrage, de quatre métiers à tisser, pour ensuite passer à huit ou douze. Les métiers à tisser sont le plus souvent achetés auprès d’importateurs de matériel d’occasion, mais ils peuvent aussi provenir d’usines marocaines qui ont renouvelé leur outil de production. Premier courant d’affaires (et ce n’est pas le seul !) avec les entreprises structurées. En effet, l’achat des matières premières se fait également auprès des usines structurées qui pourtant ne cessent de dénoncer le secteur informel. Les entreprises n’avouent pas ouvertement ces transactions avec les ateliers informels, mais reconnaissent que c’est un courant d’affaires non négligeable «car ces clients-là présentent un avantage : ils nous paient cash et en espèces, contrairement à nos clients classiques qui nous règlent les factures dans un délai de 120 ou 180 jours. Le paiement cash résout nos problèmes de trésorerie», explique un industriel qui, bien entendu, a tenu à garder l’anonymat.

Une production spécialisée dans le bas de gamme
De plus, ajoute notre source, «ils ne marchandent pas, paient au prix fort et sans même demander la remise de 3 à 5% classiquement accordée aux clients». Les achats d’intrants tout comme les ventes de produits se font sans facture, évidemment. Pour justifier ces transactions, les fournisseurs déclarent les quantités vendues aux ateliers du Sbite en tant que déchets ou en cession interne.
La production de ces ateliers, employant pour la majorité 5 à 6 ouvriers, porte à 90% sur des tissus d’ameublement bas de gamme dont le prix varie entre 25 et 30 DH le mètre. Notamment «lobr», cette fameuse toile à matelas (voir photo). Un créneau que les usines organisées ont fini par abandonner en raison de la forte concurrence des industriels du Sbite. D’ailleurs, aujourd’hui, la quasi-totalité du lobr vendu au Maroc provient du Sbite. Le reste de la production porte sur les tissus dits «plats» ou les tissus en chenille très demandés pour la confection des lhaf.

Sous-traitance interne et maintenance partagée
En moyenne, la production quotidienne de ces ateliers avoisine les 300 mètres par unité, ce qui demeure très insuffisant par rapport à la demande. «C’est la capacité de production limitée qui pour l’instant empêche ces entités informelles de nous concurrencer sur d’autres produits que lobr», affirme un autre industriel. Une augmentation de la production entraînerait la mort, poursuit-il, de plusieurs unités organisées. Mais si les industriels du Sbite sont limités par le volume, ils livrent en revanche une concurrence sans merci aux industriels organisés au niveau des prix. Globalement, leurs prix de vente sont 20 à 30% moins chers que ceux du secteur formel. «Le niveau de leurs prix de vente est compréhensible puisqu’ils n’ont pratiquement pas de charges. De plus, le consommateur y trouve son compte car le rapport qualité/prix est garanti. Ces industriels sont le plus souvent d’anciens employés du secteur textile, ils arrivent à confectionner des produits de qualité», affirme un tisseur de la place.
Les patrons de ces ateliers maîtrisent parfaitement le fonctionnement de leurs unités, ce qui leur permet aussi de contrôler leurs frais. Complémentarité des activités et création de synergie entre les unités sont les maîtres mots de ces structures. Retenons à titre d’exemple que ces ateliers sous-traitent les uns chez les autres un service ou une production. Autre exemple : pour la maintenance des équipements, les ateliers du Sbite recourent aux services d’un mécanicien attitré qui fait le tour de toutes les entités. Il fournit les pièces de rechange qui, souvent, proviennent des entreprises formelles. Et c’est au café du coin que se concluent ces affaires. Les industriels s’y retrouvent chaque matin entre 8h 30 et 11 heures avant de venir aux ateliers.

Réduisant leurs charges au minimum, les ateliers informels n’ont ni parc de camions, ni équipes commerciales pour la prospection des clients, encore moins un créateur ou un dessinateur. Le transport des commandes vers les commerçants et les grossistes se fait par camionnettes, les fameuses Honda, moyennant 100 DH environ la course. Pour la création, ces ateliers s’adressent aux mêmes bureaux de création que les entreprises du secteur formel pour la confection de dessins. Les modèles, largement inspirés ou même copiés des modèles des grandes entreprises, leur sont livrés sur disquette ou sur ruban. Pour la prospection et le démarchage des clients, les ateliers ont leur propre réseau constitué des manutentionnaires de Derb Omar. «Quand un commerçant de Casablanca ou le plus souvent d’une autre ville arrive à Derb Omar pour s’approvisionner, il est rapidement détecté par un de ces manutentionnaires qui le conduit jusqu’à la zone industrielle du Sbite lui promettant des prix défiant toute concurrence et un produit de qualité. Cette prestation se fait moyennant une commission de 300 DH à peu près pour chaque client démarché», raconte un commerçant de Derb Omar. Contrairement aux entreprises formelles qui vont vers le client, les ateliers de Sbite voient les clients venir vers eux !

Les tissus sont écoulés dans un souk à Lahraouiwine
Les principaux clients grossistes des ateliers du Sbite se situent à Derb Omar. Par ailleurs, les industriels du Sbite écoulent leurs marchandises au souk qui se tient tous les mercredis à Lahraouiwine. Installés dans des tentes, les industriels informels vendent à 30 ou 35 DH le mètre des tissus que l’on trouverait à Derb Omar à 60 ou 70 DH. Et pour l’anecdote, un industriel structuré, excédé par la concurrence du Sbite, décide, un jour, d’y venir avec trois camions de tissus qu’il a vendu dans ce même souk !
Les tisseurs organisés se sont réunis pour décider de la stratégie à adopter pour contrer les ateliers informels. Décision fut prise de ne pas «entrer dans leur jeu et donc ne pas tirer les prix vers le bas». Mais il semble que la décision ne soit pas appliquée par tous. D’autres se sont carrément mis, sans le reconnaître, en affaire avec eux. On leur a même proposé d’intégrer l’Amith. Mais, ce discours ne semble pas être du goût des industriels du Sbite qui ont opté pour la devise : «pour vivre heureux vivons cachés».