Plaidoirie de Driss Jettou devant la presse

Le premier ministre met en avant les grands dossiers : Sodea-Sogeta, BNDE, CIH, AMO…
Il annonce l’injection de la part de l’Etat d’un milliard de DH dans le CIH et un vaste plan de reconversion pour l’agriculture.
Son diagnostic : les textiles, l’agriculture et la pêche sont des secteurs effectivement malades.

Ce lundi 23 mai aura été une journée assez chargée pour Driss Jettou. Après son discours-bilan à la Chambre des représentants, qui a duré plus de deux heures, il avait rendez-vous avec les médias, dans la soirée, pour une autre séance-bilan plus décontractée certes mais plus longue. Elle aura duré quatre heures pendant lesquelles le premier ministre a procédé à une véritable démonstration, données chiffrées à l’appui, pour prouver la qualité de son bilan. Des chiffres, rien que des chiffres. C’est son credo. «Je suis un fabricant de chaussures, un industriel et j’ai toujours fonctionné avec des chiffres». Pour lui ce n’est pas sorcier. Pour juger, évaluer, il faut d’abord mesurer et comparer avec ce qui était prévu. «Si vous voulez réellement que nous fassions le bilan, lance-t-il, il n’y a qu’une seule manière : il faut ramener un mètre et une calculatrice» et peut-être aussi un chronomètre car un des reproches souvent fait au gouvernement actuel concerne la lenteur de certaines décisions.
Un reproche dont le premier ministre dit ne pas comprendre le fondement logique. Et pour cause, argumente-t-il, le gouvernement «a réglé en l’espace de deux ans des dossiers qui étaient en suspens depuis très longtemps». En guise d’exemples, il citera ses trophées de chasse les plus en vue. La gestion des terres de la Sodea et de la Sogeta est en passe d’être confiée à des opérateurs privés. Le dossier de la BNDE est presque définitivement clos. Pour les Erac, non seulement leur situation financière a été assainie, mais l’Etat s’est permis le luxe, en plus, de rembourser rubis sur ongle les milliards de dirhams qu’ils devaient au CIH. Pour ce dernier, enfin, il semble que la zone de turbulence soit dépassée, l’Etat s’apprêtant même, confie Driss Jettou, à injecter de l’argent frais pour un montant d’un milliard de DH. «Pour tous ces dossiers, nous avons au moins arrêté l’hémorragie qui durait depuis des années», revendique-t-il, en concédant, toutefois, qu’il a fallu y mettre le prix. Cela a été particulièrement le cas de la Caisse marocaine des retraites (CMR), vis-à-vis de laquelle l’Etat avait des arriérés de 11 milliards de DH qu’il s’est décidé de régler en cette année 2005.

«Une croissance forte ne se décrète pas !»
Driss Jettou rappelle aussi les autres chantiers structurants comme l’AMO, le code du travail, ou encore la libéralisation du transport. Et pour en finir avec ce grief de lenteur, il donne des exemples concrets : la cadence de construction des logements notamment sociaux, la hausse du rythme de réalisation des routes et autoroutes et, enfin, le programme d’électrification rurale qui sera achevé en 2007 alors qu’il devait initialement l’être en 2010. «Comment avec tout cela peut-on encore nous accuser de lenteur?», finit-il par se demander.
Une fois la question épuisée, M. Jettou pousse le réquisitoire plus loin en évoquant un autre reproche auquel il dit avoir été confronté à plusieurs reprises : l’incapacité du gouvernement à réaliser une croissance économique forte. «Il est très facile de dire qu’il faut une croissance de 6 ou 8%, mais la croissance durable ne se décrète pas, elle se construit sur plusieurs années». Et pour cela, dit-il, il faut attendre que les grands projets structurants deviennent opérationnels donc à même de drainer les investissements et tout ce qui va avec en termes de valeur ajoutée et de création d’emplois. Il dit cela en pensant notamment au port Tanger-Med, aux stations balnéaires du plan Azur, aux technopoles de Rabat et Casablanca mais également aux opportunités que recèlent l’accord d’association avec l’Europe ainsi que les accords de libre-échange signés avec les Etats-Unis, la Turquie et trois pays arabes (Tunisie, Egypte, Jordanie). En un mot, «il faut savoir être patient dans la vie ; c’est en 2007 que le Maroc commencera à récolter les fruits de ces projets»…prédit-il. 2007 : quand M. Jettou ne sera peut-être plus à ce poste.
Mais le décollage de l’économie n’est pas de la seule responsabilité de l’Etat et des pouvoirs publics. Le premier ministre profite de la transition qui s’offre à lui pour ouvrir un autre grand chapitre : les secteurs de l’économie. En homme d’affaires qu’il est, il dressera de manière brève, certes, mais pertinente, l’état des lieux. Pour lui, il y a d’abord les secteurs à succès comme le BTP, l’habitat, le tourisme, l’équipementier automobile et surtout les télécoms. Par contre, il s’attardera plus longtemps sur les grands secteurs en panne. Et comme l’on pouvait s’y attendre, le textile-habillement vient en tête de liste.

Le secteur des textiles se redresse
D’emblée, le premier ministre annonce la bonne nouvelle : la baisse des exportations du secteur à la fin du mois d’avril a été moins alarmante, -2% seulement contre -14% en moyenne pour les trois premiers mois de l’année. Il rappelle au passage que la baisse de 30% observée en janvier était due en grande partie aux vacances d’Aïd Al Adha. Cela ne l’empêche pas, néanmoins, de reconnaître que le secteur est effectivement en difficulté. Mais contrairement à ce qu’avancent certains industriels, le plus gros problème du textile, pour Driss Jettou, concerne le coût des matières premières et non pas l’énergie ou la charge salariale. Raison qui explique la politique «volontariste» du gouvernement pour développer la filière amont (tissage, filature…).
Deuxième grand compartiment malade : l’agriculture. Pour le premier ministre, la situation se résume en une seule phrase : «L’agriculteur marocain continue de faire des cultures qui ne lui rapportent strictement rien en terme de rendement à l’hectare». Solution : il faut l’aider à se reconvertir. Le ministère de l’Agriculture s’apprête d’ailleurs à lancer dans les jours qui viennent un programme pour l’encouragement des agriculteurs à se reconvertir dans l’olivier. Pour cela, ils auront droit à des prêts spéciaux du Crédit Agricole avec des différés pouvant aller sur cinq ans, le temps que les plants commencent à produire de la valeur. Objectif du programme : un million d’hectares d’oliviers. Les lacunes de notre agriculture se répercutent naturellement sur le secteur de l’agroalimentaire. Aujourd’hui, presque 80% des produits alimentaires présents dans les étalages du commerce au Maroc sont importés. «C’est inadmissible», s’insurge M. Jettou. Pour lui, c’est dommage car, au lieu d’exploiter ses potentiels qui peuvent faire d’elle une des plus compétitrices sur le plan de régional et même mondial, notre agro-industrie s’est contentée de ses positions acquises sans chercher à innover et à diversifier.
Mais entre les bons et les mauvais, il y a des secteurs qui vivotent et pour lesquels le premier ministre avoue ne pas avoir eu le temps d’examiner la situation. Il s’agit notamment de la plasturgie, la confiserie, l’industrie pharmaceutique et autres. Pour ceux-là, il promet, toutefois, de rencontrer dès le mois de juin toutes les associations professionnelles une à une pour les écouter et trouver les solutions à leurs problèmes.
«Les Marocains ont un problème avec les chiffres»
Tout cela ne l’empêche pas de remettre la balle dans le camp des patrons. «La CGEM n’arrête pas de protester, ce qui est parfaitement normal car la confédération est un syndicat comme les autres», avance-t-il. Mais le fait est que «nos entreprises ne sont pas préparées à la compétition internationale, les chefs d’entreprises seront de plus en plus seuls face aux défis de la mondialisation», concède-t-il en rappelant, au passage, que l’Etat ne peut malheureusement pas tout faire. Driss Jettou semble porter beaucoup d’espoir sur la nouvelle stratégie industrielle de McKinsey pour permettre au Maroc de se positionner sur de nouveaux métiers mondiaux comme le offshoring, l’automobile, l’industrie aéronautique…
Enfin reste le problème des chiffres parfois contradictoires émanant des organes étatiques. Driss Jettou ne pouvait lever la séance sans aborder le sujet. «Nous autres Marocains, nous avons un grand problème avec les chiffres», résume-t-il en donnant pour illustration des cas aussi anecdotiques les uns que les autres.
Récemment, les taux de croissance pour 2004 et 2003 ont été corrigés passant respectivement de 3,5% à 4,2% et de 5,2 à 5,5%. «Je m’étonne de voir qu’un gain de 0,7 point de PIB n’a fait sursauter personne chez nous. Dans d’autres pays, 0,1 point de PIB peut susciter un tollé». Et à propos de PIB, le premier ministre ne pouvait laisser une aussi bonne occasion pour marteler que celui du Maroc ne reflète pas la réalité. Et pour cause : «Cette année nous aurons 25 millions de quintaux d’orge de moins à cause de la sécheresse et ce sont déjà deux points de PIB qui s’envolent et d’un autre côté 700 000 ou un million de touristes de plus qui viennent dépenser en moyenne 800 dollars au Maroc ne font pas frémir notre PIB. Trouvez-vous cela logique ?», fait-il remarquer avec une pointe d’amertume et d’humour aussi.
Mais des reproches, des jugements à l’emporte-pièce basés sur des chiffres parfois imprécis ou faux, le premier ministre en aura certainement entendu à profusion ce jeudi 28 mai où il aura rendez-vous encore une fois avec les députés pour la séance des questions orales. Bon courage.