Placements : assureurs et caisses de retraite peuvent-ils faire mieux ?

Les fonds de réserves de la CMR, RCAR, CNSS et CIMR s’élèvent à plus de 258 milliards DH en croissance moyenne de 6,7% sur les 6 dernières années. Le rendement des placements, tous actifs confondus, tourne autour de 3%. Plusieurs ajustements opérés ont permis au secteur de saisir de véritables opportunités de placements.

Les organismes de prévoyance et les compagnies d’assurance se retrouvent chaque année avec des milliards de DH de réserves techniques représentant les engagements futurs envers la clientèle. En 2015, ce sont quelque 400 milliards de DH qui étaient logés dans cette rubrique. Et cette manne s’apprécie d’année en année ! Dans le détail, les chiffres de l’Autorité de contrôle des assurances et de la prévoyance sociale (ACAPS) font apparaître que les fonds de réserves de la CMR, RCAR, CNSS et CIMR s’élèvent au 31 décembre 2015 à plus de 258 milliards DH, en croissance moyenne de 6,7% sur les 6 dernières années. De leur côté, les réserves des compagnies d’assurance ont dépassé les 127 milliards de dirhams, en hausse de 4,6% par rapport à 2014, année pendant laquelle ils ont crû de 5,5%. De plus, environ 10 milliards de DH de disponibilités sont libres chez les assureurs pour les allouer selon leur volonté (non affectés aux opérations d’assurance). Que fait-on alors de cet argent et peut-on lui envisager une autre allocation pour en faire bénéficier autrement l’économie tout en optimisant les rendements ?

En 2015, 51% de ces réserves ont été mis dans des produits de taux (bons du Trésor, TCN…), 44% ont servi pour acheter des actions, 4% sont investis dans l’immobilier et 1% est placé dans d’autres classes d’actifs. Le rapport 2015 sur le secteur des assurances et de la prévoyance sociale fait apparaître que cette structure des placements est relativement stable et ne connaît pas de changements majeurs au fil des années. «Les raisons qui peuvent expliquer la stabilité relative de la structure des placements des entreprises d’assurances et de prévoyance sont le non-changement de la structure des provisions techniques et les règles de dispersion et de diversification imposées par la réglementation encadrant lesdits placements», explique un spécialiste. Selon l’arrêté de 2005, les opérateurs ont l’obligation d’investir au moins 30% de leurs provisions techniques dans des actifs du Trésor ou ceux garantis par l’Etat. Aussi, les plafonds par émetteur et la liste des valeurs admises sont fixés aux articles 27 et 32.

Les investisseurs boudent les titres de créances négociables

En plus de ces deux facteurs, les opérateurs sondés rapportent à l’unanimité que leur politique de placement répond à deux logiques. En premier lieu, tous les moyens sont utilisés pour maîtriser le risque d’exposition sur les différents instruments financiers. Les techniques de la gestion actif-passif (ALM) sont la référence à ce titre. De plus, tous les organismes de la place mènent des études actuarielles au moins une fois par an pour s’informer en détail sur leur portefeuille et être alertés à temps sur une éventuelle exposition risquée. Aussi, ils se basent sur plusieurs types d’analyses (macro-économiques, financières et fondamentales). «A défaut de recourir régulièrement à ces outils, on navigue à l’aveuglette en courant des risques énormes», note Brahim Ouazzani, directeur des placements à Saham Assurance. «La bonne gestion actif-passif du portefeuille et le degré d’aversion au risque des organes d’administration impactent également la stratégie de placement», souligne-t-on.

En deuxième lieu, mettre de l’argent dans n’importe quel instrument répond évidemment, pour les opérateurs, à une logique de rendement. Les arbitrages se font entre les différentes possibilités de placement et les classes d’actifs en prenant en considération la dynamique et les perspectives d’un marché donné. «N’importe quelle opération sur le portefeuille est faite de nature à saisir les opportunités qui s’offrent et à migrer vers des actifs plus sûrs en prenant en considération la nature de la branche et les maturités», soutient M.Ouazzani.

Cette prédisposition à saisir les signaux porteurs du marché est visible sur les chiffres. Entre 2013 et 2014, les placements en bons du Trésor ont crû de 30% et dans les actions cotées de 10%. En face, les investisseurs ont boudé les titres de créances négociables (TCN) dont le poids a chuté de 60% et les actifs immobiliers en décrochage de 2,5%. Pour une source bien placée à la Fédération marocaine des sociétés d’assurance et de réassurance (FMSAR), cette posture a été dictée par les difficultés traversées par de grands groupes nationaux dont le papier ne jouissait plus du même attrait et n’attirait plus autant les investisseurs. Le secteur immobilier affichait une situation mitigée entre maintien et ralentissement. En face, le marché actions était dans une courbe ascendante et le papier souverain (BDT) constituait une alternative très sûre, notamment pour les longues maturités. Pour un responsable du pôle finances et support d’une grande compagnie de la place, il s’agit d’un effet «fly to security» qui est souvent activé au moindre signal défavorable du marché.

Résultat en fin de course : le rendement des placements, tous actifs confondus, tourne autour de 3%. Un niveau jugé correct par l’autorité de contrôle, eu égard aux dernières évolutions du marché financier. A signaler que ce rendement n’inclut que les revenus courants des actifs (loyers, dividendes, coupons..) et donc les plus-values générées à partir des cessions d’actifs ne sont pas prises en compte.

Les organismes de prévoyance et les compagnies d’assurance peuvent-ils faire mieux ? Le cas de la CIMR pousse à répondre par l’affirmative. La caisse surperforme en effet le marché en optant pour un mix placement unique très porté sur les actions. En 2015, le rendement des placements a dépassé les 5%, en progression malgré un marché financier hostile. De surcroît, les plus-values latentes dépassent les 5 milliards de DH. Pour le patron de la caisse, la réglementation n’est pas restrictive mais plutôt équilibrée. La recette est d’activer tous les instruments et les calibrer pour optimiser le rendement. D’ailleurs, Khalid Cheddadi, PDG de l’organisme, se fixe une répartition cible de 50% en actions, 40% en obligations et 10% en immobilier et infrastructures.

La réglementation est jugée très contraignante

En 2015 déjà, l’action constituait 55% du portefeuille de la CIMR et l’immobilier moins de 2% alors que le reste des organismes de prévoyance (CNSS, RCAR, et CMR) investissent 73% en obligataire et 26% en actions. La CIMR se dit par ailleurs intéressée par les projets d’infrastructures, mais ne semble pas y trouver suffisamment d’opportunités. «Cet instrument très conseillé pour les placements de long terme et qui assure des revenus récurrents et des rendements intéressants reste peu développé sur le marché», nuance de son côté M. Ouazzani. Il relève toutefois qu’il s’agit d’un actif très peu liquide et donc ne peut être prépondérant dans les portefeuilles.

Mais si la caisse est favorisée par ses spécificités, l’exercice est moins évident pour le reste des opérateurs, notamment les assureurs. Plusieurs responsables de compagnies estiment que dans la configuration actuelle du marché, et en subissant les contraintes rigoureuses de la gestion actif-passif, et en ayant sur le dos les impératifs de la réglementation, les équipes de gestion ne peuvent pas faire des miracles. A la rigueur, les assureurs peuvent faire un peu mieux, mais d’aucune manière surperformer de loin le marché. Néanmoins, l’on estime dans le secteur que plusieurs organismes ont rassemblé de belles pépites et beaucoup de gras qu’ils peuvent céder lorsque le marché est en dérive. Ce qui rassure quant à la performance des opérations de placement sur le moyen terme.

Quoi qu’il en soit, dans le secteur l’on insiste sur le fait que l’élargissement de la liste des valeurs admises en représentation des provisions techniques et la révision à la hausse de certaines limitations ont permis au secteur de saisir de véritables opportunités de placements. «Depuis 2006, date de son entrée en vigueur, le texte réglementaire régissant les placements des entreprises d’assurances n’a cessé d’évoluer en subissant plusieurs amendements et ajustements dictés par l’évolution de la situation économique du pays, le développement continu et accéléré des instruments financiers ainsi que les besoins exprimés par le secteur pour ne pas laisser filer les opportunités qui se présentent», ajoute un assureur.

Une chose est sûre. L’adoption récente de la loi 59-13 modifiant et complétant la loi 17-99 portant code des assurances impactera significativement les politiques de placement de tous les acteurs de la prévoyance et de l’assurance. En effet, la part des placements dans l’actif action sera réduite en faveur des placements dans les actifs de taux, en vertu du principe de la solvabilité basée sur les risques avec la prise en compte du risque marché. Mais en face, les autorisations de placements seront allégées, étant donné que chaque entreprise d’assurances sera libre dans ses choix en matière de placement, pourvu qu’elle dispose de capitaux propres proportionnels aux risques qu’elle court.