Pistache : Le potentiel encore en coque d’une culture résiliente

L’arbre évolue dans les sols situés à des altitudes comprises entre 500 et 1 500 mètres au-dessus du niveau de la mer.

La rationalisation de la consommation des eaux passe essentiellement par l’adoption de cultures adaptées aux changements climatiques. Plusieurs pays voisins, confrontés également à la sécheresse, ont opté pour des cultures résilientes, dont la pistache… Le Maroc ne manque pas d’atouts pour emprunter la même voie.

«Cette année, la récolte a été bonne ! Chaque branche a porté jusqu’à deux kilogrammes de fruits», se félicite Meryem Aminass, propriétaire d’une exploitation familiale dont une parcelle est plantée de pistachiers. «C’est un arbre absolument robuste. Il s’adapte aisément aux conditions extrêmes. Cette saison, et malgré la sécheresse et l’assèchement partiels des eaux des puits, nous avons obtenu des récoltes très satisfaisantes, insiste-t-elle.
Meryem Aminass est la descendante de l’un des pionniers de la pistache au Maroc. Son père, feu Moulay Hassan Aminass, avait bénéficié du soutien de l’Office Régional de mise en valeur agricole pour développer ses plants dans le village d’Ait Zineb dans la province de Ouarzazate dans les années 1960. «A une époque où seuls les oliviers et les amandiers étaient cultivés, l’office a pris l’initiative de soutenir l’idée d’introduire des plants de pistachiers dans la réserve familiale. Quelques années plus tard, les fruits étaient tellement abondants que mon père en tolérait la cueillette par les enfants sur le chemin de l’école, qui s’en servaient même s’ils en ignoraient jusqu’à leur usage», se souvient Meryem Aminass.
Un demi-siècle plus tard, les arbres continuent à produire des fruits, défiant les aléas des changements climatiques. Actuellement, la technique d’irrigation adoptée dans la ferme familiale des Aminass repose sur l’arrosage au goutte-à-goutte des pistachiers. «Au début, nous arrosions les arbres à la manière traditionnelle à partir des puits ou des sources. Depuis nous avons adopté la technique de l’arrosage des arbres au goutte-à-goutte une fois tous les trois jours».
Cette culture est considérée par plusieurs agriculteurs, confrontés un peu partout dans le monde à des épisodes successifs de sécheresse, comme l’une des meilleures alternatives agricoles dans un contexte de raréfaction des ressources en eaux.

L’agriculture, un secteur hydrovore

Particulièrement exposé, le Royaume traverse depuis plusieurs années consécutives des épisodes de stress hydrique et de sécheresse. Une réalité qui exige la redéfinition d’une stratégie globale de préservation des eaux, en ce qui concerne notamment le secteur agricole qui consomme, à lui seul, 87% des ressources hydriques, selon une étude du HCP publiée en 2020.
Le gouvernement a pris cette année une série de mesures pour limiter les déperditions en eaux, en interdisant l’irrigation des espaces verts et des terrains de golf avec de l’eau potable, mais surtout en supprimant la subvention accordée aux cultures hydrovores, notamment les aides accordées aux producteurs de la pastèque et de l’avocat. Ces mesures semblent pourtant très peu suffisantes pour endiguer la pénurie en eau, au regard de l’ampleur de la sécheresse, considérée comme la plus sévère de ces trois ou quatre dernières décennies. L’adoption de cultures résilientes aux changements climatiques s’impose dès lors comme une nécessité.
Le cas du Maroc ne fait pas l’exception. En effet, les pays voisins du bassin méditerranéen connaissent eux aussi cette année une sécheresse plus ou moins prononcée. Certains pays se sont mieux préparés que d’autres grâce à l’anticipation des conséquences du réchauffement climatique sur les modes de consommation des ressources en eaux (voir encadré).

Terre favorable au pistachier

Au Maroc, le pistachier existe à l’état sauvage, dans des variétés qui ne produisent pas de fruits comestibles. La seule variété dont les fruits sont adaptés à la consommation alimentaire est le Pistacia Vera. Cette espèce a fait l’objet d’une série d’expérimentations dans les années 1950 au Maroc, par l’introduction de plusieurs vergers dans le but d’en explorer le potentiel.
Si le pistachier est un arbre dont l’entretien n’exige pas d’attention particulière, sa floraison dépend toutefois de conditions de froid hivernal pour rompre la dormance des bourgeons. Il faut compter en moyenne une exposition de 500 à 900 heures à des températures au dessous des 7° Celsius. Cet épisode de froid favorise la floraison simultanée des arbres mâles et femelles, et augmente les probabilités d’une bonne pollinisation. Les étés doivent être longs et secs avec des températures moyennes de 30 à 35 degrés Celsius, nécessaires à la maturité du fruit.
Le choix d’une bonne altitude pour la plantation du verger favorise le développement du pistachier. En effet, l’arbre évolue dans les sols situés à des altitudes comprises entre 500 et 1500 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ainsi, au début des années 1990, le département d’horticulture de l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II avait publié un article qui identifie et délimite les zones à vocation pistachier au Maroc, en s’appuyant sur les données relatives à l’altitude, aux températures moyennes les plus basses et à la pluviométrie. Il en ressort que les zones d’El Hajeb, Sefrou, Imouzzer et Asni offrent des conditions privilégiées à la culture du pistachier. La deuxième zone, favorable à la même culture, couvrant la plus grande superficie, s’étale de la région de l’Oriental jusqu’à la région de Guelmim-Oued Noun. Le même rapport souligne que ces espaces (appartenant à la zone 2) auront besoin d’un apport complémentaire en eaux.

Valorisation des eaux salines

Les récentes études démontrent que le pistachier survit à un arrosage par les eaux saumâtres contenant des degrés. Les expérimentations menées sur cet arbre indiquent qu’il résiste à un niveau de salinité qui peut atteindre les 15g/l, contre comparativement 3,2 g/l pour l’olivier et 7,5g/l pour l’arganier. Ces eaux, impropres à la consommation domestique, ont été recensées par le Secrétariat d’Etat chargé de l’Eau et de l’Environnement qui en estime le volume à près de 500 Mm3, réparti sur l’ensemble du territoire national (voir tableau).
Ces eaux se situent dans une partie de l’Oriental, du Rif, du Moyen-Atlas et de l’Anti-Atlas et sont issues de nappes superficielles et profondes. Elles sont industriellement difficilement valorisables compte tenu des coûts élevés de désalinisation qui oscillent, en fonction du niveau de salinité, des coûts énergétiques et du type de prise entre 3 et 8 dirhams le mètre cube.
Le croisement des données de répartition des eaux salines avec les résultats de l’étude sur la délimitation des zones à vocation pistachier au Maroc indique que si les conditions de froid et d’altitude sont globalement remplies par la zone 2 à laquelle appartiennent de grands espaces dans les régions de l’Oriental et de Draa-Tafilalet, les réservoirs en eaux saumâtres peuvent servir à combler le déficit pluviométrique à même de permettre l’irrigation continue des plants de pistachiers.

Prise de risque

De manière générale, on estime que les zones favorables à la culture des amandiers et des oliviers, dont regorgent les deux régions, sont adaptées à la culture du pistachier.
Toutefois, plusieurs freins se dressent devant l’adoption de cette culture dans les zones arides ou semi-arides. Sans doute, la principale raison réside dans «la réticence des agriculteurs au changement. Ces derniers préfèrent, par sécurité, poursuivre les cultures traditionnelles ou ancestrales sans prendre le risque d’entreprendre un nouveau type de culture», précise Meryem Aminass.
Un autre facteur, et pas des moindres, est celui du temps de maturité de l’arbre. Il faut compter environ 5 à 7 ans avant de pouvoir collecter les premières récoltes. Les autres obstacles résident dans le manque de soutien et d’encadrement des organismes publics. La subvention ainsi accordée pour l’acquisition des arbres fruitiers est fixée à 60% avec un plafond de 8000 dirhams par hectare pour une densité minimale de 200 plants par hectare.
Or, «un plant de pistachier d’une taille comprise entre 80 centimètres et 1 mètre coûte sur le marché entre 150 dirhams et atteint le prix de 450 dirhams s’il s’agit d’un arbre certifié, de 4 centimètres de circonférence», indique un professionnel du marché. La subvention accordée paraît dès lors dérisoire comparée à la taille de l’investissement nécessaire.
A cela s’ajoute l’insuffisance en termes de connaissances liées à la culture du pistachier au Maroc. Ainsi, «la transition vers l’adoption de cette culture résiliente comporte un degré de risque élevé que peu d’agriculteurs oseront prendre», fait savoir Meryem Aminass.
D’ailleurs, il n’est pas étonnant de constater que le Maroc ne compte aujourd’hui qu’une superficie d’une cinquantaine d’hectares de plantations de pistachiers localisées dans deux régions :
Fès-Meknès sur une superficie de 30 hectares et l’Oriental (20 ha cultivés), produisant 56 tonnes de pistaches durant la campagne 2020-2021. Une production très en deçà du niveau de la demande intérieure qui a quadruplé en trois ans, passant de 353 tonnes de pistaches importées en 2019 à 1422 tonnes en 2021, d’après les données fournies par l’Office des changes. Le volume de production représente un bien maigre profit en considération du potentiel avantage comparatif dont le Maroc dispose. «Quand je pense à ce qu’aurait pu être notre exploitation familiale… Avec un minimum de soutien et d’encouragement, nous aurions pu être des pionniers au niveau international dans le domaine de la pistache. Malheureusement, ce que nous produisons aujourd’hui ne suffit qu’à notre consommation personnelle», déclare, non sans regrets, Meryem Aminass. Toutefois, le ministère de l’Agriculture propose d’autres formes d’incitations financières pour accompagner le développement de la culture du pistachier.

Mesures d’encouragement

Contacté par la rédaction, le ministère de l’Agriculture manifeste son intérêt pour le développement de la filière du pistachier au Maroc, en annonçant une série de mesures qu’il compte mettre en œuvre dans le cadre de la nouvelle stratégie agricole «Génération Green 2020-2030». Cette stratégie passe par «la mise en place de la micro-irrigation qui peut atteindre 100% du coût d’investissement pour les projets réalisés dans un cadre collectif ou par des petits agriculteurs propriétaires d’une superficie inférieure à 5 hectares», nous indique une source autorisée au sein du ministère.
Il en est de même s’agissant de «l’acquisition du matériel agricole dont le taux de subvention varie selon le type de matériel entre 40 et 70% pour les projets d’agrégation et 30 à 60% pour les projets individuels».
D’ailleurs, conscient de l’importance de cette culture alternative, le ministère prévoit d’augmenter la superficie dédiée à la culture du pistachier de 860 hectares, répartis dans les régions potentiellement favorables à l’implantation de cette espèce.
Des mesures incitatives sont d’ailleurs envisagées pour accompagner les agriculteurs marocains, dont «l’élaboration des plans de développement des espèces arboricoles résilientes et leur mise en œuvre, la sensibilisation et l’encadrement des producteurs pour l’adoption des bonnes pratiques culturales, ainsi que l’appui et le soutien pour la production et la multiplication des plants certifiés» précise le ministère.
Malgré l’existence de handicaps qui s’opposent à l’adoption de la culture du pistachier par les agriculteurs marocains, son encouragement peut offrir une réelle alternative sur les plans économique et environnemental. L’urgence d’une refonte du mode d’exploitation se justifie également par la précarité dans laquelle les épisodes répétés de sécheresse plongent la population rurale. A ce propos, Ahmed Chami, ingénieur agricole et directeur de Smart Blender SCIA, interrogé par nos soins, dresse un constat alarmant: «Plusieurs producteurs oléicoles ont été contraints de délaisser leurs vergers en proie à la sécheresse et au stress hydrique pour aller chercher des revenus alternatifs dans les villes».

Arboriculteurs en situation de précarité

L’ampleur du changement climatique modifie en profondeur la morphologie du tissu social rural, «les producteurs d’oliviers déjà installés n’ont d’autres choix, pour sauver leurs vergers, que d’effectuer des forages de plus en plus profonds dans la croûte terrestre», une alternative réservée uniquement aux «producteurs les mieux nantis financièrement, capables d’approfondir leur forage pour puiser l’eau dans la deuxième, voire la troisième nappe, selon les régions», indique notre ingénieur.
Les producteurs beaucoup moins bien lotis sont contraints au désinvestissement ou à l’exode. Pour l’heure, l’arrachage des oliviers et leur remplacement par des arboricultures moins gourmandes en eaux reste une solution de dernier recours, tant le coût d’investissement reste élevé.
Toutefois, «les investisseurs en arboriculture sont à la recherche d’espères fruitières non seulement peu exigeantes en eaux, mais également peu exigeantes en heures de froid et moins sensibles au désordre climatique et aux variations thermiques», observe notre source.
Le pistachier apporte ainsi une solution pratique aux conséquences du réchauffement climatique au Maroc et à la rareté de l’eau. D’ailleurs, fait remarquer Ahmed Chami, «les besoins hydriques du pistachier sont inférieurs d’environ 1 000 tonnes d’eau par hectare et par an».
En attendant les réformes nécessaires permettant de faire face aux conséquences du changement climatique, et de sauvegarder les ressources hydriques dont le Maroc dispose, il est plus que jamais urgent de contribuer à faire évoluer les mentalités pour réussir le pari de la transition vers les cultures résilientes. Car si l’adoption d’une nouvelle culture peut comporter une certaine dose de risque, l’inertie conduira inévitablement au péril.

La success story tolédane

En Espagne, les producteurs d’huile d’olive de la région de Castille-La Manche ont progressivement abandonné la culture de l’olivier pour celle d’une variété de pistachier, le Pistacia Vera. En plus du fait que cet arbre résiste aux conditions climatiques les plus difficiles, avec des températures négatives l’hiver et jusqu’à 40° Celsius l’été, il présente un intérêt économique certain. D’ailleurs, le niveau de rentabilité de la pistache est l’un des plus élevés pour les arbres fruitiers.
A titre comparatif, pour un niveau de production moyen, un pistachier adulte rapporte en valeur l’équivalent de la production en huile d’olive de 8 à 10 arbres adultes. La culture du Pistacia Vera sur un espace de 60 000 hectares permet aux agriculteurs de la région de Castille-La Manche en Espagne de produire annuellement quelque 2 500 tonnes de ce fruit à coque. Les professionnels du secteur ambitionnent d’atteindre un niveau de production de 20 000 tonnes dans un horizon de dix ans.

USA : 4 milliards de dollars de pistache

La production mondiale de pistache atteint en 2020/2021 le record de 985 mille tonnes selon le département américain de l’agriculture. Ce volume représente en valeur un marché de près de 4 milliards de dollars.
Actuellement dominé par les États Unis qui concentrent plus de la moitié de la production, suivis de la Turquie et de l’Iran, le marché mondial est voué à atteindre une valeur de 5,5 milliards de dollars en 2029.
Le lead américain sur le marché de la pistache a été atteint en 2010, en devenant le premier pays producteur de pistache dans le monde. Ce succès repose sur l’utilisation de procédés industriels qui optimisent le rendement tout en limitant les déperditions.
C’est en Californie, à l’Arizona et au Nouveau Mexique que le plus gros de la production est réalisé. La récolte s’opère en automne. En quelques semaines seulement, plusieurs milliers de tonnes de pistaches fraîches sont récoltées dans des bâches, par secousses mécaniques des arbres. Les pistaches tombées sur le sol ne sont pas destinées à la consommation, elles servent à l’activité de compostage.
Préalablement à leur transport vers les cuves de triage, les fruits collectés sont nettoyés des brindilles et des feuilles de pistachiers. L’étape suivante consiste à dépulper le fruit, puis à séparer les pistaches entières mûres des coques vides en utilisant de l’eau ; les coques vides flottant à la surface servent à la fois comme compost et comme nourriture pour le bétail. Les pistaches entières sont ensuite séchées jusqu’à atteindre une teneur en humidité de 7% puis entreposées dans les silos climatisés en attendant leur transfert dans d’autres usines de transformation pour être grillées.