Peut-on reprocher au gouvernement Benkirane une prévision floue du taux de croissance ?

Le gouvernement a préparé son budget sur la base d’un taux de 4.2%, le HCP prévoyait 4.1% en février et la banque centrale 3% à  fin mars. Une seule certitude : la croissance sera tirée par la seule demande intérieure.

Les prévisions de croissance pour 2012 se suivent et ne se ressemblent pas et prennent souvent des airs de polémique, alimentée en ces temps d’incertitude par les partis de l’opposition mais également les députés de la majorité.

Il faut dire qu’en parallèle aux 4,2% prévus par le gouvernement dans son projet de Loi de finances, le Haut commissariat au plan (HCP), dans le cadre de son budget prévisionnel pour 2012 rendu public en février dernier, prévoyait lui 4,1% de progression du PIB ; la banque centrale, enfin, lors de la réunion de son conseil le 27 mars, révisait à la baisse sa prévision de décembre 2011 en la ramenant à «moins» de 3% au lieu de 4 à 5%. Pour couronner le tout, le ministre des finances, Nizar Baraka, a reconnu devant les parlementaires, lors des séances de présentation du projet de Loi de finances, que le taux de croissance tournerait probablement autour de 3%, au vu des conditions climatiques qui ont entouré la campagne agricole actuelle. En juin prochain, le HCP présentera son budget exploratoire pour 2013, dans lequel il affinera sa prévision pour 2012, et on peut parier que lui aussi révisera à la baisse le chiffre de croissance qu’il a déjà publié. Et ceci pour des raisons évidentes de rétrécissement de la demande étrangère, notamment celles des pays partenaires du Maroc, et d’une année agricole sinon mauvaise en tout cas très en recul par rapport à la campagne précédente. Dans ces conditions, le peu de croissance qui devrait être réalisé en 2012 serait le fait, comme en 2011, de la demande intérieure : c’est-à-dire l’investissement et la consommation des ménages. Au quatrième trimestre de 2011, les dépenses de consommation des ménages ont augmenté de 8,4% et l’investissement de 12,6%. Avec l’énorme enveloppe publique d’investissement prévue en 2012 (188 milliards de DH) et l’amélioration des revenus découlant du dialogue social, cette dynamique de la demande interne se poursuivra. Il faut rappeler, selon les données officielles du ministère des finances, que le PIB (à prix constants) a évolué au cours du quatrième trimestre de 2,8% et l’on attend la fin du mois d’avril pour avoir une idée approximative du comportement de la croissance au cours du premier trimestre.

Mais déjà en examinant de façon détaillée les statistiques de l’Office des changes pour les deux premiers mois de l’année, quelques remarques peuvent être faites. D’abord, la faible évolution des exportations qui ne sont en croissance que de 4%, alors qu’elles ont affiché une progression à deux chiffres en 2011.

Les écarts entre les prévisions des différents organismes sont normaux

Au sein même de cette rubrique, on peut remarquer que le textile fait du surplace et que la croissance est surtout portée par les exportations de pièces automobiles et composants électroniques. Au chapitre des importations, ces dernières – et on en a pris l’habitude- ont crû plus rapidement que nos ventes à l’étranger avec une évolution de 14,5%, plus due aux produits finis de consommation qu’à celle des biens d’équipements qui reste limitée aux machines dédiées au secteur de la construction et pratiquement pas de machines industrielles. Autrement dit, c’est l’immobilier et le marché local de consommation de biens importés finis qui soutiendront la croissance. A cela il faudra sans doute rajouter le BTP avec le rattrapage prévu en matière de chantiers d’infrastructures et les télécoms et les mines qui continueront d’afficher des progressions. En revanche, les éléments liés à la consommation intérieure seront eux affectés par la baisse prévue des revenus du monde agricole. Difficile de tirer une conclusion de toutes ces données et il n’y a qu’à voir l’impact des dernières précipitations qui devrait tirer à la hausse la production céréalière vers les 35 millions de quintaux, là où, il y a à peine quelques semaines, on s’attendait à 25 millions tout au plus. En d’autres termes, on pourrait très bien faire du 4% que du 3% seulement, l’année étant à peine au terme d’un seul trimestre.

Au vu de ce contexte très mouvant et contrairement à ce que certains pensent et même expriment publiquement, les écarts entre les prévisions des uns et des autres sont tout à fait normaux. D’abord, elles sont formulées à des dates différentes, autrement dit les éléments dont il est tenu compte à chaque fois pour bâtir la prévision ne sont pas les mêmes, surtout dans un contexte aussi heurté que celui d’aujourd’hui. Ensuite, une prévision c’est une construction théorique qui anticipe les évolutions à venir sur la base des données du moment. De ce point de vue, la prévision peut se réaliser, en totalité ou en partie, ou ne pas se réaliser si, entre-temps, la conjoncture a tourné.

Tout cela pour dire que le problème n’est pas tant la prévision elle-même (qu’aucune institution au monde n’a réussi à maîtriser totalement) que l’habitude prise jusque-là de maintenir cette prévision tout au long de l’année. Il y avait comme une sorte de honte à revoir les prévisions, à se déjuger en quelque sorte. D’où la rareté pour ne pas dire l’inexistence de Lois de finances rectificative.
Le gouvernement actuel a lui décidé de réhabiliter cet instrument, combien nécessaire à la pertinence et à la sincérité des données budgétaires. A l’en croire, désormais il sera fait recours à la Loi de finances rectificative toutes les fois que les hypothèses sur lesquelles le budget a été bâti auront changé. Encore faut-il voter le projet de réforme de loi organique des finances ! En France par exemple, le recours à la Loi de finances rectificative (appelé aussi collectif budgétaire) est pratique courante.