Patrimoine immatériel : Questions à  Jean Pierre Chauffour, à‰conomiste principal à  la Banque Mondiale

«La démarche du Maroc est novatrice»

– La Vie éco : Comment définir simplement le capital immatériel?   

– Le capital immatériel correspond à ce qui va permettre à un pays de se développer au-delà de ses infrastructures et de l’investissement des entreprises. Autrement dit, il renvoie à la manière dont le pays est capable d’utiliser ses actifs tangibles de la manière la plus efficiente en s’appuyant sur des actifs intangibles. Défini comme cela, on peut imaginer de quoi est composé ce capital immatériel. Il englobe d’abord le capital humain, c’est-à-dire les savoirs, les connaissances et les compétences des populations qui peuvent être d’ailleurs traditionnels. Vient ensuite le capital institutionnel du pays qui renvoie à la qualité des institutions, notamment la justice, la capacité de l’administration d’être moderne, de fournir des services de qualité… Et enfin le capital social qui correspond au niveau de confiance dans la société, sa capacité à favoriser le sens du bien commun, le sens d’appartenance, les responsabilités et les droits individuels…

– Comment évalue-t-on ce capital immatériel ?

– La méthodologie développée par la Banque Mondiale en la matière s’intéresse d’abord à calculer la richesse totale d’un pays sur la base d’une consommation soutenable. Ensuite, l’on évalue le capital naturel, le capital productif, à savoir l’ensemble des investissements réalisés dans le pays ainsi que le produit et les actifs extérieurs nets. En retranchant ces trois composantes de la richesse totale l’on obtient par résidu le capital immatériel intangible.

– Quelle appréciation faites-vous de la démarche du Maroc en matière de capital immatériel ?

– C’est une approche novatrice. Les travaux effectués par la Banque Mondiale sur le capital immatériel remontent à 10 ans mais les pays ne se sont pas encore emparé du sujet. Il est très positif que le Maroc le fasse non pas pour réaliser un simple calcul scientifique mais pour essayer de mieux comprendre les leviers du développement économique. D’un autre côté, la démarche du Maroc menée par le Conseil économique, social et environnemental et Bank Al-Maghrib permettra de réaliser un travail plus approfondi, de décortiquer et de creuser les différentes dimensions de cette question pour le cas spécifique du Maroc. Cela permettra d’améliorer la méthodologie de la Banque Mondiale qui a mené la démarche sur 120 pays, ce qui contraint à prendre certains raccourcis au niveau des hypothèses parce que la problématique est complexe et qu’il faut avoir le même type de données pour tous les pays en même temps.

– Est-ce à dire que cela permettra au Maroc de progresser dans le classement des institutions internationales ?  

– Comme c’est une étude qui a été faite sur plusieurs pays, la tentation est effectivement forte de faire un classement. Mais ce n’est pas forcément l’enjeu essentiel. Le niveau de revenu par habitant du Maroc le classe dans le peloton des pays à revenu intermédiaire, et l’on retrouve ce même classement lorsqu’on s’intéresse à sa situation patrimoniale. L’enseignement à en tirer est plutôt que pour pouvoir progresser il va certes falloir continuer d’investir dans le capital productif, mais il va aussi falloir peut être mettre davantage l’accent sur les questions immatérielles. Même si celles-ci génèrent des rendements «politiques» à plus long terme qui ne correspondent pas forcément au cadre temporel d’un cycle gouvernemental normal, il n’empêche que ce sont là les clés du succès futur du Maroc.