Passage à un régime de change plus flexible, quels gains pour le Maroc ?

Le choix d’un régime de change optimal, une affaire d’arbitrage. La majorité des pays comparables au Maroc ont un régime de change plus flexible. Les craintes d’une baisse du pouvoir d’achat sont-elles justifiées ?

Il n’y a pas plus compliqué pour un pays que de se donner un régime de change optimal. Fixe, flottant ou des variantes de ces deux grands régimes, chacun comporte des avantages et des inconvénients ; tout est par conséquent affaire d’arbitrage. Et arbitrer, c’est accepter une part d’incertitude dans l’option prise, étant entendu que rien n’est jamais définitivement acquis en ce domaine.

Pour des pays à revenu intermédiaire comme le Maroc, cependant, le choix n’est plus la fixité ou le flottement, mais le degré de fixité ou de flexibilité. Actuellement, le régime de change applicable est un régime de parité fixe avec rattachement du dirham à un panier de devises, principalement l’euro (60%) et le dollar (40%). Mais il ne s’agit pas d’une fixité parfaite puisque la parité du dirham fluctue à l’intérieur d’une bande inférieure de +/- 0,3% de part et d’autre du taux central.

Il semble cependant que ce régime de change n’est plus adapté à la situation actuelle de l’économie marocaine. C’est pourquoi, depuis 2013, Bank Al-Maghrib (BAM) planche sur la mise en place d’instruments (d’analyse et de prévisions, notamment) lui permettant de mener à bien la transition vers un régime de change plus flexible. Et comme l’avait rappelé Abdellatif Jouahri, wali de BAM, lors du conseil national de l’entreprise à Agadir, le 2 avril 2016, le passage à un régime de change flottant est un processus, et, comme tel, il requiert du temps. Surtout, il nécessite que soient réunies un certain nombre de conditions comme des équilibres macroéconomiques maîtrisés de façon permanente, un niveau suffisant de réserves de change, un secteur bancaire solide, une maîtrise des risques de change…

Aucun calendrier précis pour la libre convertibilité du dirham

Récemment encore, à Washington, M. Jouahri s’est de nouveau exprimé sur le sujet, donnant cette fois plus de précision sur le processus de flexibilisation du régime de change actuel. Il a indiqué en effet que le Maroc envisageait, dans un premier temps, d’élargir les bandes de fluctuation du dirham et voir comment le marché réagira à ce changement. Dans un deuxième temps, et de façon progressive, la parité du dirham sera définie par les forces du marché (donc suppression de la fixité et de l’ancrage à un panier de devises) avec toutefois une intervention de l’Etat, qu’il a qualifiée de limitée. Enfin, dernière étape, qu’on imagine très lointaine celle-là, le dirham sera librement convertible (voir encadré).

Assez curieusement, cette annonce du patron de la Banque centrale n’a pas donné lieu à débat, alors même qu’une réforme comme celle-là ne manquera pas d’avoir des retombées, positives ou négatives, sur la situation économique globale. Il est vrai, le sujet est d’une technicité à décourager les meilleures volontés, mais des économistes spécialisés dans cette matière, il en existe quand même.

Bref, la question, basique, qui vient immédiatement à l’esprit est celle de savoir quel gain le Maroc tirerait d’une migration vers un régime de change flottant? Dans un article publié dans International Journal of Economics and Financial Issues (Vol. 4, No. 3, 2014, pp.612-621) et intitulé «Le choix d’un régime de taux de change approprié pour l’économie marocaine», Omar Bakkou de l’Université Mohammed V de Rabat, après une longue analyse théorique et empirique du régime de change actuel du Maroc, dont il serait fastidieux de restituer ici la teneur, conclut qu’il est «plus approprié pour le Maroc d’opérer un changement de son régime de taux de change et d’adopter un régime plus flexible». Pourquoi cette conclusion ? Parce que, explique-t-il, «la mise en place d’un régime plus flexible permettra d’atténuer les effets négatifs dus aux chocs économiques réels et à la faible diversification de l’économie marocaine». Et puis, ajoute-t-il, «la majorité des pays comparables au Maroc (33 sur 53 observés) ont un régime de change plus flexible».

Il y a toujours des effets négatifs, quel que soit le régime de change

Dans une autre contribution à la revue Critique économique, Omar Bakkou s’intéresse cette fois aux déséquilibres des comptes extérieurs du Maroc, apparus notamment à partir de 2008, et suggère, pour leur résorption, d’agir, entre autres, sur le régime de change en lui conférant plus de flexibilité. Cet article, on l’aura compris, a été écrit avant le rétablissement presque complet des équilibres macroéconomiques, grâce notamment à la suppression de la compensation et la baisse des prix de l’énergie. Dans cette contribution, l’économiste attirait d’ailleurs l’attention sur le fait que la mise en place d’un régime de change flexible devait être précédée d’un allégement des charges de compensation, ce qui est désormais le cas. C’est pourquoi il estime maintenant que le moment est «vraiment opportun» pour enclencher rapidement cette réforme.

Cela dit, beaucoup craignent que dans le cas d’un régime de change flottant, les variations de taux, notamment une dépréciation de la monnaie nationale, ne se retrouvent dans les prix à la consommation, ce qui provoquerait une hausse de l’inflation, donc une perte de pouvoir d’achat. L’hypothèse n’est pas à écarter mais cette question est plus complexe qu’il n’y paraît. Ce qui est sûr, c’est qu’un régime de change sans effets négatifs, cela n’existe pas. C’est une affaire d’arbitrage, une fois de plus.

La convertibilité d’une monnaie et le régime de change sont deux sujets différents. Autrement dit, un régime de change plus flexible n’implique pas forcément la libre convertibilité de la monnaie – seul un régime de change flottant pur implique en effet la libre convertibilité d’une monnaie. Bien des pays ont des régimes de change flottants mais imposent des restrictions à la convertibilité de leur monnaie. A contrario, il existe des pays qui, tout en ayant adopté un régime de change fixe, ont fortement réduit leur contrôle sur le change, et c’est d’ailleurs le cas du Maroc. Depuis 2007 en particulier, une politique de libéralisation des changes a été progressivement mise en place, si bien qu’aujourd’hui, pratiquement l’ensemble des opérations courantes est libéralisé