Paroles d’agriculteurs doukkalis

En dépit du manque relatif de pluie, ils estiment que la campagne se déroule correctement

Ceux qui ont la chance d’être en périmètre irrigué ont abandonné les céréales pour des cultures plus rentables.

Les pluies qui ont arrosé par intermittence le pays durant ces trois derniers mois et qui laissent apparaître un large excédent pour toute la région du centre ne donnent pas satisfaction aux cultivateurs doukkalis. Pourtant, El Jadida (ville) a enregistré, entre le début octobre et la première décade de décembre, 177 mm contre 135 en moyenne, soit 31 % de plus que la moyenne sur 30 ans. Les paysans de la région, eux, ne croient pas beaucoup aux chiffres et considèrent, d’instinct, que les précipitations ont été moins importantes que les années passées. Une recherche approfondie leur donne raison : la région, dans sa globalitén a reçu 115 mm alors que la moyenne établie par l’ORMVA (Office de mise en valeur agricole) des Doukkalas, sur 39 ans, est de 145 mm.

La région a une dotation de 500 millions de m3 et les barrages sont à 36 % de remplissage
Hamdi Saïd et Janah M’hammed qui exploitent, en zone irriguée, des propriétés mitoyennes (dans la commune de Bou Hmam, cercle de Sidi Bennour, à 75 km d’El Jadida) expliquent qu’ils n’ont pas besoin d’établir des moyennes sur 30 ans pour comprendre ce qui se passe. Pour Hamdi Saïd, il suffit de se pencher sur le sol et de regarder l’évolution végétale des cultures. Mais quelles que soient leurs réserves sur le niveau des précipitations, ces agriculteurs estiment que le démarrage de la campagne est correct. Paradoxalement dans cette région, les agriculteurs qui ont opté pour l’irrigation (96 000 ha programmés cette année) scrutent le ciel de manière aussi assidue que leurs collègues de la zone bour dont le programme arrêté est de 280 000 ha, dont 200 000 pour les céréales d’automne.
Justement, cette année, Hamdi Saïd a planté de la betterave et emblavé en fourrage et céréales. Le choix de la betterave n’est pas fortuit car elle présente deux avantages et non des moindres. D’abord, la culture est financée par les avances octroyées par les usines sucrières aux cultivateurs. L’autre avantage est qu’un hectare de betterave garantit un revenu, hors frais, de 12 000 DH quand les céréales ne rapportent guère plus de 6 000 à 7 000 DH.
L’eau représente une partie importante de ces frais, en moyenne 8 000 DH à l’ha par an. C’est la raison pour laquelle les agriculteurs des zones irriguées s’intéressent de si près à l’état des précipitations. Quand il pleut en abondance, ils réalisent des économies, sachant qu’ils ne recourent pas aux dotations d’irrigation. De plus, qui dit précipitations dit taux de remplissage des barrages. Or, le taux de remplissage du barrage Al Massira, construit en 1980, avec une capacité de 2,8 milliards de m3, n’est que de 36 %. La région compte aussi sur un autre ouvrage de dérivation, l’Im’ Fout, qui date de 1946 mais est à moitié envasé. Cette année, justement, la dotation allouée à la région est de 500 millions de m3. Bien qu’en hausse par rapport aux deux dernières campagnes, cette dotation est loin de satisfaire les besoins de l’ensemble du périmètre actuel, qui sont de l’ordre de 800 millions de m3.
Il n’empêche que, de manière générale, à l’ORMVA des Doukkalas, on estime que la région est une des plus prometteuses du pays et l’irrigation a progressé de manière remarquable puisque la mise en eau du périmètre est passée de près de 9 000 ha en 1960 à 96 000 ha cette année. Il y a quatre ans encore, elle n’était que de 70 000 ha.

En dépit des problèmes financiers et climatiques, les petits exploitants ont appris à mieux travailler.
En 30 ans (1975 à 2005), la betterave est passée de 5 500 ha à 21 500 ha de superficie prévue cultivée, et avec un rendement qui atteint 60 à 65 tonnes par ha alors qu’il était d’à peine 30 à 40 t/ha il y a trois décennies. En ce qui concerne les céréales, la superficie cultivée a grimpé à près de 210 000 ha, sur la même période, quand le rendement est passé de 15 qx/ha à des quantités variant entre 38 et 52 qx/ha.
En fait, la richesse de la région est soutenue par l’irrigation et ce n’est pas un hasard si elle intervient pour 38 % dans la production du pays en betterave à sucre et 20 % en lait. Les unités sucrières tout comme l’installation de l’industrie laitière (ou de fromagerie) s’expliquent par des ressources de plus en plus abondantes. Taki M’hamed, Mustapha Janiha et Abdenbi Doukkani, petits exploitants (entre 2 et 5 ha) dans le bour, se rappellent l’époque où leur vache laitière locale produisait 3 litres de lait par jour. Aujourd’hui, cette race ne représente que 8 % du cheptel des bovins (estimé à 220 000 têtes) et les vaches importées ou inséminées donnent 10 à15 litres de lait par jour, qu’ils dirigent vers les coopératives qui se sont constituées ces deux dernières décennies. Bien sûr, pour ces paysans, entièrement dépendants de la pluie, les choses ont beaucoup moins changé que pour ceux du périmètre irrigué. Ces petits exploitants, les plus nombreux (80 % des 68 000 exploitants de la région), sont toujours aussi démunis devant les aléas climatiques. Cependant, ils ont tout de même appris à mieux travailler, à exercer des activités d’appoint comme l’élevage et ses dérivés et, surtout, à se convertir dans des cultures plus demandées comme la betterave. Et, chose tout à fait nouvelle, nombre d’entre eux sont arrivés à avoir une couverture sociale élargie à leur famille. L’un d’entre eux arbore fièrement une paire de lunettes financée grâce à une police d’assurance souscrite, contre une prime mensuelle de 175 DH, via une coopérative

Avec 96 000 ha irrigués, la région fournit 20% du lait consommé au Maroc et 38% de la production nationale de betterave sucrière.