Paroles d’agriculteurs doukkalis

Ils estiment les pertes probables entre 25 et 30 %, même si les conditions climatiques à venir sont favorables.
L’économie de la région reste handicapée par la taille des exploitations.

Mohamed Khomri est à pied d’œuvre dans un champ dans la région de Moulay Abdallah, à une quinzaine de kilomètres au sud d’El Jadida. En compagnie de son fils, il sème du maïs sur un demi hectare bour qu’il a loué à un voisin. Il était encore dans les temps, mais ce sont les pluies des jours précédents qui l’on décidé à redoubler d’ardeur. En fait, il possède en propre quelque 400 à 500 ares, plus loin, qu’il a destinés cette année au blé tendre pour s’assurer un revenu supplémentaire. La soixantaine passée, l’homme est plutôt blasé. Voici comment il résume sa situation : «Aujourd’hui, on ne veut plus de moi dans les usines ni dans les grandes exploitations, alors, je m’occupe. Je n’ai pas encore accumulé le nombre de points nécessaires pour avoir droit au versement d’une retraite. Je sais que ce terrain ne me donnera guère plus de 2 ou 3 quintaux de maïs, mais que faire ?».
La situation de ce paysan reflète parfaitement celle de la majorité des exploitants de la région, mais aussi du pays. Avec des exploitations minuscules, ils n’arrivent pas à avoir une visibilité ni même un semblant d’équilibre. Ils vivent au jour le jour en scrutant le ciel. Et dès que les pluies tombent, ils s’endettent pour parer au financement d’une campagne, toujours plus hypothétique que la précédente. Pourtant, ils ont tous appris à mieux produire.

Trop sec, le sol ne pouvait absorber les engrais de couverture
Mohamed Khomri et d’autres cultivateurs du coin utilisent les techniques que leur prescrivent les techniciens du ministère de l’Agriculture. Cela fait une trentaine d’années qu’ils utilisent les engrais et les méthodes qui améliorent les rendements. Ce que leurs pères avaient du mal à admettre. Mais la taille de leurs exploitations les met hors circuit, les spécialistes déterminant les seuils de rentabilité en bour à une trentaine d’hectares (16 hectares en irrigué). On en est très loin.
Mohamed Askrif et Driss Hardane sont des exemples frappants de l’évolution que connaissent les méthodes de travail des petits et moyens exploitants dans la région des Doukkalas. Ils sont tous deux installés à Douar Louta, dans la commune de Laghdira à Bir Jdid. S’ils n’établissent pas de comptabilité, ils citent de mémoire le prix de revient à l’hectare : 500 DH pour les travaux du sol, qui comprennent labours et hersage. Il faut compter le même montant pour financer l’enfouissement des engrais de fond. Viennent ensuite semis et semences, dont les frais s’établissent respectivement à 150 DH et 650 DH. Les traitements chimiques et fongiques et le désherbage tournent autour de 1 050 DH, y compris la main-d’œuvre. Et, justement, cette année, les cultivateurs n’ont pu procéder à deux types d’opérations : les engrais de couverture et le désherbage chimique. En effet, le sol en état de stress hydrique ne pouvait absorber les produits et on constate effectivement, dans les champs, le développement assez important des mauvaises herbes. Mais pour ce qui est des méthodes de travail et de production, en général, les cultivateurs savent maintenant à quoi s’en tenir. Sans cela et sans l’entretien du sol et les analyses qu’ils rechignent à faire, même si l’Etat en finance 50 % (leur coût est de 150 DH), le rendement moyen ne dépasserait guère 6 à 7 quintaux l’hectare alors qu’il tourne, aujourd’hui, autour de 40 quintaux l’hectare et même au-delà, sous réserve, bien entendu, de bonnes conditions climatiques.

Malgré tout, l’espoir reste de mise
Il faut dire que, grosso modo, le coût de revient à l’hectare, en céréaliculture, est de l’ordre de 4 000 DH et le revenu moyen se situe autour de 8 000 DH. Mais M. Askrif qui a cultivé, cette année, une bonne douzaine d’hectares (blé tendre, orge…) se rappelle avoir enregistré, sur d’autres produits, des récoltes record suivies de bons prix sur le marché. C’est ainsi qu’en 1990, un hectare de pommes de terre lui a rapporté entre 60 000 et 70 000 DH. Mais ce n’est pas toujours dimanche. Loin s’en faut !
Même pour les cultivateurs dont la taille de l’exploitation dépasse le seuil critique, les aléas de l’activité sont nombreux. Heureusement que l’élevage et la diversification de la culture, en dehors de l’assolement lui-même, permettent d’assurer un équilibre toujours précaire. Pour cette année, les exploitants, pas trop inquiets pour cette campagne, s’attendent à des pertes allant de 20 à 30 %, même si la suite des événements en matière de pluie répond à leurs attentes. C’est que, estiment-ils, en accord avec les techniciens agricoles qui les encadrent, la situation d’arrêt végétatif qu’ont connue les plantes aura fatalement des incidences sur leur productivité et leur qualité. Déjà, un début de rabougrissement est visible sur les céréales, à cause de la situation de stress hydrique. Les chiffres le confirment : les précipitations dans la région s’établissaient, en ce début mars, à 208 mm, contre une moyenne comprise entre 300 et 400 mm. L’année dernière, justement, il était tombé presque 380 mm. Cependant, les pluies du début de la semaine dernière ont redonné espoir à tout le monde et il faut espérer que le sourire radieux qu’arboraient les paysans affairés dans leur campagne ne sera pas de courte durée.