Papier & carton : Les dessous d’une pénurie qui interpelle l’outil industriel national !

• Le Maroc produit pratiquement 20% des 950 millions de tonnes de papier et carton qu’il consomme annuellement.
• En raison de l’absence de producteurs locaux, des secteurs sont touchés par la pénurie mondiale du papier dit plat ou duplex, notamment les imprimeries, le cahier et livre scolaires, le secteur pharmaceutique et l’export automobile.

Le secteur du papier et carton navigue encore en zones de turbulences. Cela fait à peu près une année que le monde dans sa globalité vit une pénurie du papier et carton. Au Maroc, c’est le plat ou papier duplex qui se trouve concerné par cette raréfaction. Pour planter le décor, l’offre du marché est constituée de deux types de carton : l’ondulé et le plat ou duplex (boîtes à chaussures, sucre, médicaments, etc.). Le Maroc ne produit plus ce dernier type depuis 2018, année d’arrêt de la production par CMCP, une décision stratégique prise par la multinationale. Le marché a commencé à importer depuis cette date, mais avec la pénurie actuelle du papier à l’échelle internationale, le problème sur le segment du papier plat ou duplex se pose avec acuité.

A en croire les industriels, dans la configuration actuelle des choses, il y a des substitutions qui se font dans le marché du papier plat en recourant à un papier blanc 200 g et 250 g qui peut substituer le carton plat, mais ne règle le problème que dans une infime partie. Résultat : 80% de la problématique reste posée. A en croire les opérateurs du secteur, la pénurie est posée également pour quelques types de papier tels que celui qui sert pour le livre et le cahier scolaires.

Il faut rappeler que le Maroc est un importateur net du papier, puisqu’il ne fabrique que pratiquement 20% de ce qu’il consomme (le Royaume produit 200 000 tonnes tous types confondus et consomme 950 000 de tonnes). Sur les 80% restants que le pays importe d’Asie, des Etats-Unis et surtout d’Europe, beaucoup d’importateurs ont été impactés par cette crise pour la simple raison qu’ils achètent de petites quantités. C’est le cas des imprimeurs. Ces derniers avaient l’habitude d’acheter un conteneur par un ou deux mois. Actuellement, les producteurs privilégient leurs gros comptes avant de se tourner vers les petites demandes et la clientèle «passagère». Ils veulent des promesses d’achats fermes actuellement pour des quantités futures à venir dans 3 ou 6 mois en raison des tensions sur l’offre.

Selon les industriels et les importateurs, la pénurie actuelle s’explique par plusieurs raisons. En premier lieu, la reprise manifeste des principales économies à l’international notamment en chine, aux Etats Unis qui connaissent une reprise exceptionnelle, et en Europe où l’on relève une très bonne relance de l’appareil productif et de la consommation des ménages. La consommation de ces principaux marchés qui sont de grandes économies de consommation, et par conséquent de gros demandeurs de papier et de carton en général (la courbe de la consommation du papier et du carton va de pair avec la courbe économique et emprunte la même tendance). Par conséquent, le prix de ces matières a d’abord augmenté, ensuite la pénurie s’est aggravée en raison de la tension sur l’offre-demande sur fond de saturation des capacités de production. Naturellement, les pays ont commencé à approvisionner en premier lieu leurs propres économies pour être en autosuffisance avant d’orienter leur surplus vers les marchés étrangers. «Nous avons connu des cycles de ce type mais pas aussi sévères. Les prix ne reprennent pas encore leur chemin à la baisse et les tensions sur l’offre s’aggravent et entretiennent le cercle vicieux», confie un industriel.

Il y a également un facteur apporté par le contexte général de la pandémie. Il s’agit de l’essor du e-commerce qui a beaucoup tiré la consommation du papier et carton. Quand on achète en direct, l’emballage se fait généralement dans un seul sac, alors que les livraisons demandent plusieurs conditionnements et emballages. Les études ont montré que le e-commerce consomme le triple de papier et carton en moyenne que l’achat en magasin.

Cette pénurie n’est pas sans impacter plusieurs acteurs économiques. A en croire des sources dans le secteur, les opérateurs touchés sont surtout les exportateurs qui utilisent le carton dans une large mesure, en premier lieu des industriels de l’automobile. «Nous arrivons à fournir ces opérateurs sans problème. En raison de la crise des semi-conducteurs, ces industriels connaissent une baisse de régime, ce qui a détendu la demande sur l’emballage», affirme Mounir El Bari, Directeur général de Gharb Papier Carton.

Pour les exportateurs d’agrumes et de primeurs, pas d’impact majeurs à signaler. Ces opérateurs utilisent un papier spécial dit «vierge», un type de papier très solide obtenu du bois directement. Ils ne connaissent pas de soucis majeurs dans leur approvisionnement, puisque leurs fournisseurs locaux ont des relations privilégiées avec les fabricants de ce type de carton (plateaux) à l’international et arrivent à s’approvisionner facilement.

Du côté des industriels du secteur pharmaceutique, la situation est plutôt mitigée. Pour le carton secondaire (qui vient emballer en dernier les médicaments), il n’y a aucune pénurie. Par contre, c’est le papier plat qui sert de premier emballage (en contact direct avec les médicaments) qui connaît la pénurie.

Aujourd’hui, plus que jamais, la question d’investir dans un outil de production national du papier plat prend toute sa pertinence. Selon les professionnels et les officiels du ministère du commerce et de l’industrie, il y a de la place pour investir dans des machines pour la fabrication du papier duplex. Il s’agit d’une question centrale, puisqu’il y va de l’autosuffisance de l’économie marocaine. Le ministère de l’industrie et du commerce est très conscient de cette problématique. Des sources bien placées dans le secteur confient que le département de l’industrie a convoqué dans ce sens les producteurs locaux pour étudier les projets d’investissements dans ce créneau

Questions à Mounir El Bari – Directeur général de Gharb Papier Carton

 

«Nous optimisons en interne pour ne pas répercuter la hausse des prix sur nos clients»

 

-La Vie éco : Dans quelle mesure GPC subit les conséquences de la pénurie du papier sur le marché international ?

-Nous avons été épargnés dans une large mesure par les effets de cette pénurie, et ce en raison de deux facteurs. Premièrement, nous fabriquons 50% des 150 000 tonnes de carton ondulé que nous produisons par an à la zone industrielle de Kénitra en se basant sur le recyclé, grâce à notre intégration verticale. L’autre moitié est importée des Etats-Unis, des pays scandinaves et de l’Espagne. En deuxième lieu, vu que nous importons de grosses quantités, nous arrivons facilement à décrocher les 75 000 tonnes restantes en les ventilant par petites quantités sur nos différents fournisseurs, avec lesquels nous entretenons des relations privilégiées et un historique commercial qui nous privilégie en ces temps de fortes tensions sur la demande.

-Y a-t-il un impact chiffré de la hausse des prix des intrants sur les marges des producteurs ?

-Le prix du papier, comme intrant, a augmenté en général de 40%. Pour mesurer l’incidence de cette hausse sur l’emballage de façon générale, il faudra voir ce que l’on va fabriquer de ces intrants. En fonction de la production finale (le sac, par exemple, contient 90% de papier, le carton quant à lui en contient 50%), cette hausse va grignoter les marges des producteurs dans des niveaux variant entre 10 à 40%. Aussi, cette hausse des prix a-t-elle été aggravée par un autre facteur, le renchérissement du fret. De 2 000 dollars auparavant, le conteneur est affrété aujourd’hui à 18 000, voire 20 000 dollars.

-Quels leviers actionnez-vous pour rester compétitifs ?

-Tous les types de papier et carton ont été touchés par la hausse. L’impact sera sur tous les types d’emballage, le livre scolaire et le cahier scolaire. Ce qui a naturellement fait augmenter nos prix, parce que nous nous approvisionnons plus cher qu’auparavant. En conséquence, nous avons été obligés de répercuter la hausse, mais seulement de manière partielle, sur nos clients, avec beaucoup de précaution en prenant en considération les spécificités du contexte actuel et les spécificités sectorielles aussi. Cela va toucher nos marges bien évidemment. Pour amortir l’impact, nous sommes en train de travailler sur des programmes d’optimisation en interne, sur le lean manufacturing , et nous activons aussi les leviers des savings ( économies sur les coûts de fabrication) pour sauvegarder notre compétitivité. Nous acceptons avec beaucoup de flexibilité une attitude d’austérité en attendant que le contexte soit plus clément.