On doit réconcilier les touristes marocains avec le produit national

Un salon du tourisme verra le jour en avril 2010
Le lancement de Saïdia va s’accompagner d’un Observatoire national de l’environnement
L’appart-hôtel reste la solution la plus économique pour des vacances familiales.

Un programme de promotion dotée d’une enveloppe de 300 MDH, ouverture de Mediterrania Saïdia, première station du Plan Azur, un plan de soutien baptisé Cap 2009, lancé au début de l’année pour aider le secteur à dépasser la crise… autant d’événements qui ont marqué le secteur ces derniers mois et sur lesquels revient Lahbib El Eulj, président de la Fédération nationale des agences de voyage marocaines. L’occasion pour ce dernier aussi de faire le point sur la situation dans le secteur.

Comment s’annoncent les vacances à Saïdia, la première ville pilote du plan Azur ?
Les hôtels sont quasi pleins. Mes dernières informations datent du congrès des agents de voyages qui s’est déroulé à Oujda le 23 mai. L’hôtel Barcelo en était à 70% de sa capacité de remplissage. C’est une station très convoitée, d’autant plus que les offres proposées par les deux hôtels et le village de vacances sont très attractives. Beaucoup de nos ressortissants marocains de l’étranger de 3e génération qui veulent se retrouver dans leur village natal vont être satisfaits. Parallèlement, de nombreux tour-opérateurs étrangers ont réservé des packages aux touristes français, italiens et espagnols. Saïdia est un beau produit qui concilie les exigences des Marocains de l’étranger et des touristes étrangers.

Vous parlez des MRE et des touristes étrangers. Qu’en est-il des nationaux ?
Effectivement, le Maroc va récupérer, je pense, une bonne partie de la clientèle nationale et étrangère dans les années à venir. Nous avons toute une série de plages, de sites vierges, un bel arrière-pays, adaptés aux exigences des touristes européens.
Malheureusement, la remarque que nous faisons actuellement en tant que professionnels, responsables publics et acteurs du tourisme, est que beaucoup de Marocains, surtout dans les classes aisées, n’affectionnent pas particulièrement le produit Maroc alors même que de larges efforts sont déployés par des opérateurs privés et publics du tourisme.
Même en Espagne, la mauvaise qualité existe, le mauvais service…Mais personne n’ose en parler. A-t-on osé dire un jour que les Marocains arrivent à avoir difficilement leur visa pour se rendre en Espagne ? L’investissement public et privé pour le tourisme national doit avant tout être encouragé par les Marocains. Nous commençons certes, nous avons le droit à une marge d’erreur, nous sommes tous prêts à apporter les corrections nécessaires, sans oublier que le tourisme doit être l’affaire de tous. Nos beaux paysages et nos plateformes touristiques doivent être consolidés afin que ce soit avant tout les touristes marocains qui puissent en jouir.

En même temps, tout le monde s’accorde à dire que l’offre touristique est inadaptée au touriste national…
Avec la mondialisation, l’introduction des paraboles dans tous les foyers, si l’on se met à comparer, je pense que c’est tout le Maroc qui est inadapté aux Marocains dans son ensemble. Il y a des inadéquations qui résultent de longues années d’un déficit économique et social. Nous ne pouvons pas aujourd’hui, après le lancement du secteur touristique, demander à ce que ces secteurs répondent à 100% aux exigences des Marocains.
Ce qui est sûr c’est que la situation touristique au Maroc est plus solide qu’auparavant. Nous sommes loin de la crise de 1992 (NDLR : lors de la guerre du Golfe) qui avait causé le dépôt de bilan de nombreux opérateurs. Aujourd’hui, malgré la crise, nous n’en sommes pas là et les opérateurs arrivent à se maintenir. Les projets continuent de voir le jour, les investissements affluent toujours et les emplois sont préservés.
Nous sommes mieux structurés qu’auparavant. C’est déjà un point positif. On nous demande de répondre à la demande nationale à l’heure actuelle : c’est une nécessité. Le levier principal d’un secteur quelconque, particulièrement le tourisme, est son marché national.

Quelles solutions proposez-vous ?
Il faudrait d’abord travailler sur le pouvoir d’achat des Marocains. Il faut trouver des mécanismes de financement des vacances, amener les entreprises publiques et privées vers une démarche d’entreprise citoyenne, qui consiterait à subventionner les vacances des Marocains, dans une période transitoire. La concurrence féroce permet à notre pays de proposer des produits très compétitifs. Or, l’écart restant entre le prix de la concurrence et le pouvoir d’achat est encore important. On ne pourra jamais vendre un hôtel 5* avec un Smig de 2 000 dirhams. Il devient nécessaire de combler cet écart et de revoir les mécanismes. Comme le Marocain a droit à un mouton comme prime, ou à la prime de Ramadan, il faudrait passer à la vitesse supérieure et penser aux vacances des Marocains. Cela va des élèves des écoles jusqu’au 3e âge. Chaque CSP et tranche d’âge doit être prise en considération afin que nous puissions avoir des nuitées constantes de Marocains en vacances. Il faudrait également repenser de manière plus intelligente la programmation des vacances scolaires : il ne sert à rien de donner des vacances à tout le monde alors que notre capacité litière est très limitée. Les ménages casablancais envahissent Marrakech pendant le printemps ; il serait plus intelligent d’étaler les vacances sur un mois au lieu de quinze jours. C’est une proposition à laquelle nous invitons les pouvoirs publics à réfléchir.

Des études sur le tourisme interne sont-elles disponibles ?
Le ministère du tourisme a créé, depuis 2007, l’Observatoire national marocain du tourisme qui commence doucement à nous fournir des chiffres. Cependant, ces chiffres sont encore insuffisants, étant donné qu’il n’y a pas de référentiel ni de rapprochement d’un exercice de l’année à un autre. Ajoutons à cela le fait que la collecte des informations est également très difficile. Le Marocain n’est pas un citoyen très déclaratif. Et puis, jusqu’à présent, nous ne nous sommes jamais préoccupés du tourisme national, à tort. Or c’est le véritable levier de l’investissement. Nous avons 30 millions de vacanciers potentiels. Si chacun passait ne serait-ce que cinq nuits de vacances par an, cela représenterait 150 millions de nuitées, c’est considérable.

Où les Marocains prévoient-ils de passer leurs vacances d’été cette année ?
Les CSP A prévoient généralement des vacances de courte durée durant l’année à Agadir et Marrakech et privilégient les destinations internationales pour les vacances d’été. 30 000 à 40 000 Marocains passent leurs vacances à Al Omra. Les ménages à revenus moins importants se contentent de ce qu’on lui propose comme produit. Cela peut aller du camping simple jusqu’à l’hôtel 3-4 étoiles. Il faut bien s’occuper de cette catégorie et s’intéresser à elle pour lui permettre de planifier et de projeter ses vacances dans les meilleures conditions. On peut passer de bonnes vacances en camping. Un minimum de qualité d’accueil et de services doit être proposé. Vu nos potentialités touristiques, je suis convaincu que nous pouvons offrir des vacances à tout le monde.

Avez-vous des idées intéressantes de vacances à proposer aux lecteurs ?
Il y a bien sûr le programme Kounouz Biladi vers lequel nous tentons d’orienter le client. Malgré ce que l’on dit sur ce produit, il a eu le mérite de démontrer que les Marocains peuvent consommer marocain si on leur propose des offres intéresantes : les hôtels affichent complet pendant les périodes vacances. Un engagement a été pris avec le ministère du tourisme et un salon du tourisme devrait voir le jour en avril 2010. Une présentation détaillée de l’offre des opérateurs marocains sera dévoilée aux citoyens, afin que ces derniers puissent négocier et prévoir leurs vacances longuement à l’avance.
Nous allons également mobiliser les organismes de crédit pour que les Marocains puissent organiser leurs vacances de façon plus judicieuse. A travers ce salon, nous espérons comprendre les attentes du consommateur afin de bien répondre à ce marché.
Nous pensons, à tort, aujourd’hui qu’un prix de 500 dirhams par jour et par personne est très intéressant. Or, ce n’est pas ce qu’attend le touriste national. Il attend un produit résidentiel à caractère familial avec une kitchenette et un petit marché à côté, assorti de loisirs pour les plus jeunes.
Je suis également responsable d’une agence de voyages et j’ai déjà tout vendu pour cet été ! C’est le cas de nombreux autres professionnels. Les séjours organisés vols et hôtels sont déjà pratiquement bouclés pour cette année, sachant que la période des vacances est écourtée par la période de Ramadan. Les apparts-hôtels restent la formule la plus économique pour la famille, encore faut-il trouver des locations disponibles.

Les vacances pour tous relèvent donc de l’utopie ?
Ce ne sera pas pour cette année en tout cas. Je crois beaucoup plus à l’animation et à la création d’événements sportifs et culturels autour de l’emplacement de vacances. Le vacancier aspire au divertissement, à une activité qui lui fasse oublier son quotidien. S’il s’amuse bien, il va le faire jusque tard dans la nuit. Lorsque l’on va se coucher à quatre heures du matin, l’endroit où l’on dort importe peu au final.
Une soirée musicale ne demande pas beaucoup de moyens mais contribue à rendre les gens heureux. Les jeunes ne sont pas exigeants au niveau de l’hébergement mais plus au niveau de l’animation. Les supports d’accompagnement sont très importants. J’aurais souhaité qu’il y ait un travail commun dans ce sens entre notre secteur et les ministères de la jeunesse, de la culture, du transport et du tourisme. Marrakech a fait face à la croissance de la demande à travers le secteur privé. Malheureusement, il n’y a pas de structures d’accompagnement au niveau public.
Le tourisme est la consécration de développement d’un pays. Un pays qui n’est pas développé ne peut pas promouvoir son tourisme avec la pauvreté et l’illettrisme.

Quel est votre avis sur le tourisme écologique au Maroc ?
Les universités marocaines contribuent énormément au tourisme écologique. Saïdia a été une confrontation extraordinaire entre les écologistes et les promoteurs de la construction du projet Saïdia. Les premiers militaient pour la préservation de la nature, les seconds pour un tourisme générateur de richesses aux populations. De cette confrontation est née un Observatoire national de l’environnement à Saïdia. L’observatoire est en cours de création, la demande a été déposée au niveau du ministère de l’intérieur et à la région orientale. C’est une première au niveau national. L’écotourisme s’étend également à Souss-Massa et Marrakech. De ce phénomène de mode est né aujourd’hui une réelle prise de conscience, et les Marocains peuvent en tirer de réels profits.

Certains voyagistes s’affichent sur le net. Qu’en pensez-vous ?
Depuis janvier 2009, nous avons lancé des débats sur les mutations, les nouvelles technologies et la crise, nous avons interpellé les agents de voyages à se doter de moyens de communication et intégrer Internet dans leur démarche commerciale.
Les agences qui ont pris l’initiative de créer une plateforme en ligne sont très contents aujourd’hui, malgré le fait que les procédures de paiement ne soient pas encore opérationnelles. De manière générale, 10% du chiffre d’affaires des agents de voyages vient d’internet. C’est un outil extraordinaire.