Omar Bounjou : Le système financier marocain est relativement protégé

Les dépôts croissent moins que les crédits mais les banques disposent toujours d’un matelas confortable de ressources. Au Maroc, il y a une bataille très dure sur les grands segments où les commissions sont plutôt tirées à  la baisse, obéissant aux règles de la concurrence. La problématique de l’accès des PME au financement n’est plus d’actualité.

Contexte économique mondial en crise, résultats semestriels des banques en hausse, objectifs du plan stratégique «Attijariwafa 2012»…Omar Bounjou, DG en charge du pôle banque de détail au sein de la première banque privée du Maroc, revient sur la position de l’établissement aussi bien au Maroc qu’à l’international. Il livre également une analyse du marché financier marocain qui «n’est pas déconnecté du marché mondial mais obéit à d’autres critères». Pour lui, lorsqu’on rapporte les bénéfices aux fonds propres des banques, l’on se rend compte que les gains sont raisonnables voire modestes.

La Vie éco : L’économie mondiale est en crise, pourtant les opérateurs institutionnels et les hauts responsables publics se veulent rassurants : l’économie marocaine est déconnectée du marché mondial. C’est un peu exagéré…

Omar Bounjou : Notre économie n’est pas déconnectée du marché mondial. Elle obéit tout simplement à des modèles différents.
La réglementation des changes restrictive, qui ne permet aux établissements financiers d’investir à l’étranger que sous conditions, a beaucoup protégé notre système. En quelques mots, les organismes nationaux n’ont pas acheté les titres risqués (adossés à des crédits subprimes) qui ont génér les dépréciations d’actifs ayant affecté les fonds propres des banques et créé la crise de liquidité que l’on connaît. Par ailleurs, nos salles de marchés sont contrôlées par les banques commerciales et les produits y sont encore peu sophistiqués. Même les banques d’affaires indépendantes restent sur des activités relativement classiques et proches de l’économie réelle (intermédiation boursière, gestion d’actifs, fonds d’investissement…).

Depuis quelques années, le marché du crédit connaît une véritable frénésie. Comment expliquez-vous le décalage entre l’évolution de l’encours des crédits et celle, moins importante, des dépôts ?

La dynamique de développement des crédits date de quelques années. Mais je n’appellerais pas cela frénésie, il s’agit plutôt d’un réel besoin de développement du marché marocain. Pendant des années, le monde des affaires s’est plaint de la surliquidité, conjuguée à la soi-disant réticence des banques à accorder des crédits.
Maintenant que la machine est lancée, on s’alerte parce que les dépôts n’évoluent peut-être pas au même rythme que les crédits. Il faut garder à l’esprit le fait que les crédits sont alloués dans des conditions raisonnables et répondent à des besoins de l’économie nationale.
N’oublions pas que le programme des infrastructures engendre des besoins de financement long aussi bien pour les grandes entreprises que pour les établissements publics, de même que le renchérissement du coût des matières sollicite plus fortement la trésorerie des entreprises. Et donc leur financement à court terme par les banques. Pour les particuliers, c’est la problématique de l’accès au logement qui explique l’évolution de l’encours des crédits de même que les besoins d’équipement en biens durables ou semi-durables.
Par conséquent, cette évolution correspond à une vraie demande du marché et à une phase exceptionnelle d’évolution de notre pays et apparaît logique. Il est donc inadéquat de parler de frénésie, mais plutôt de développement.

Et comment pallier le tassement des dépôts, à un manque de liquidité à venir ?

Même si les dépôts croissent moins vite que les crédits, les banques disposent toujours d’un matelas confortable de ressources. Certes, cette situation met la trésorerie des banques sous une petite tension, mais la banque centrale assure la liquidité. De plus, les taux à long terme sont maintenus et les taux à court terme n’ont été que légèrement révisés…

Allez-vous répercuter la hausse du taux directeur ?

Nous voulons donner au marché un signal fort sur la dynamique des crédits. Aucune hausse des taux n’est donc prévue pour le moment…

Pour le moment…

Qui peut dire, dans ce contexte économique mondial, ce qui se passera à la fin de la journée même ? Personne.

Parlons d’Attijariwafa 2012, qui vient de présenter un plan stratégique sur cinq ans…

Le plan stratégique «Attijariwafa 2012» est une actualisation et un enrichissement du plan Izdihar qui couvrait la période 2006-2010. Ce plan visait à conquérir plus de 2 millions de clients à fin 2010, à ouvrir un certain nombre d’agences, etc. Le programme 2012 est donc un prolongement d’Izdihar, surtout que plusieurs objectifs de ce dernier ont été atteints avant terme (2010). Nous l’avons donc revisité tout en prolongeant l’horizon (2012). Ce plan vise, d’une part, la réalisation d’objectifs commerciaux et financiers (nombre de clients, ouvertures d’agences, PNB, résultats…), et, d’autre part, il s’enrichit autour de trois grands axes complémentaires. Le premier cible de nouveaux segments de clientèle (particuliers, professionnels, entreprises…) que la banque ne couvrait pas ou peu auparavant.
Le deuxième axe vise l’excellence opérationnelle. Comme vous le savez, nous sommes sortis d’une période de fusion entre deux grands établissements durant laquelle il a fallu marier des équipes, gérer des perturbations dans les réseaux…, et, malgré une bonne maîtrise de la démarche, nous voulons aller plus loin dans la qualité de nos process et dans celle des services rendus à la clientèle, dans l’organisation, la technologie, le système d’information et, surtout, dans la maîtrise des risques et le renforcement du contrôle.
Pour ces deux derniers volets, le contexte économique actuel nous montre bien leur importance dans le secteur financier.
Enfin, le troisième axe a trait à l’élargissement et l’approfondissement de notre implantation régionale. Autrement dit, nous devons mieux tirer parti de notre présence régionale, notamment en Afrique et en Europe, et créer davantage de synergies entre les différentes filiales du groupe aussi bien au Maroc qu’à l’étranger.

Avec tout cela, vous visez un résultat net part du groupe de 4,6 milliards de DH en 2012. Or, ce dernier dépassera déjà 3 milliards à fin 2008, première année du plan !

Nous espérons réaliser un RNPG plus fort, mais nous ne connaissons pas – et qui peut savoir, d’ailleurs, dans ce contexte – ce que sera le comportement du marché et des marges d’intérêts. Nous ne savons pas non plus comment se comportera la concurrence, déjà très dure dans le secteur.Les banques seront également soumises à de lourdes charges d’investissement, notamment en matière de développement des réseaux, de recrutement et de formation des ressources humaines et de mise à niveau technologique. Eu égard à tout cela, je pense qu’une progression de 50% du RNPG en 4 ans demeure un objectif ambitieux et raisonnable.

Les commissions bancaires sont toujours pointées du doigt. Elles évoluent généralement de 20% chaque année. Les Marocains paient cher le service bancaire…

Les commissions bancaires restent peu chères au Maroc. Dans d’autres pays, et pas forcément occidentaux, les services bancaires sont plus coûteux qu’ici. Au Maroc, il y a une bataille très dure sur les segments de grande clientèle (entreprises et particuliers) où les commissions sont fortement tirées à la baisse, obéissant à des règles de concurrence pas toujours saine pour l’ensemble du secteur. Pour les autres segments, elles se situent à un niveau raisonnable.

Comment gérez-vous les risques liés à vos implantations à l’étranger, en Afrique subsaharienne notamment ?

Votre question est un peu sévère. Les pays ouest-africains dans lesquels nous nous sommes implantés (NDLR : Sénégal, Mali) présentent des potentialités intéressantes dans le domaine bancaire et celui du business en général. En outre, Attijariwafa bank a acheté des banques saines et rentables comme la BST, la CBAO et la BIM.
La qualité de la régulation et du contrôle exercés par la banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest sur les banques de la région n’est plus à démontrer. Certes, chaque pays a ses risques et celui qui ne risque rien n’a rien, mais on ne peut pas dire que nous sommes allés à l’aventure puisque chaque participation, chaque rapprochement était fondé sur des critères financiers bien précis et répondait à des exigences très claires.
Par ailleurs, Attijariwafa bank s’est installée dans des pays où le Maroc bénéficie d’une excellente réputation et d’une très belle image de marque qui nous aident beaucoup dans la conduite de nos affaires. Ainsi, nos opérations sont toujours bien calculées, même si elles comportent des risques comme tout investissement.

Quels types de synergies peut-on imaginer entre la maison mère et ses filiales ?

Cela va du développement des systèmes informatiques à la mise en œuvre des politiques commerciales et marketing en passant par les ressources humaines et les politiques de contrôle et de gestion des risques. Les synergies portent également sur l’accompagnement des échanges et du commerce extérieur entre les différents pays où nous sommes implantés (Maroc, Tunisie, Afrique de l’Ouest et Europe).
Par ailleurs, comme vous le savez, les pays africains ont beaucoup d’immigrés en Europe, que nous souhaitons servir dans les nombreux points de vente dont nous disposons dans sept pays du Vieux Continent. Le modèle marocain «d’immigrant banking» est une sucess story que nous voulons élargir aux autres pays africains où nous sommes présents.

Revenons au Maroc. Le taux de bancarisation se situe à 30%, pensez-vous que la marge d’évolution est encore importante ?

Il faut d’abord savoir que, lorsqu’il est retraité, en tenant compte de l’âge et du milieu urbain, ce taux est plus élevé. Mais il est vrai qu’il existe encore une grande marge d’évolution pour le taux de bancarisation. Je pense qu’un objectif de 50% en taux brut est tout à fait réalisable à moyen terme.

50% ? Comment y arriver ?

Les ouvertures d’agences constituent à cet égard un support important. Aujourd’hui, nous ouvrons de nouvelles agences dans des quartiers périphériques, dans des villes nouvelles, des zones rurales et semi-urbaines et toutes les banques suivent aujourd’hui ce mouvement. Je suis certain que ce mouvement d’ouverture, qui a été initié il y a trois ans par les trois plus grandes banques de la place, est un vrai succès en matière de bancarisation. Mais il ne constitue pas le seul moyen dont nous disposons pour faire évoluer le taux de bancarisation.
De nouveaux segments de clientèle sont approchés par les banques, tels que les adolescents, les étudiants, les petits commerçants, les artisans… pour les familiariser avec les services bancaires. Les fonds de garanties créés par le gouvernement pour certaines catégories sociales à revenus modestes ou irréguliers constituent également un vrai levier de bancarisation.
C’est le cas notamment du Fogarim, destiné à garantir les crédits logements d’une certaine frange de la société ou encore du plan Rawaj 2020 destiné à développer le commerce intérieur ainsi que du plan Vision 2015 pour l’artisanat.

Justement, parlons du crédit Fogarim. N’y a-t-il pas de gros risques d’insolvabilité ? On ne peut s’empêcher de penser aux subprimes…

Ce n’est pas le même schéma. Les crédits Fogarim reposent sur un système de garantie étatique, sur la base de revenus prouvés ou d’informations recoupées sur le terrain. Ainsi, ces crédits sont adossés aussi bien aux revenus et à la capacité de remboursement qu’à la valeur du bien financé.

Depuis la fusion BCM-Wafabank, le marché est entré dans une course à la taille. A-t-il aujourd’hui atteint sa configuration optimale ?

BNP Paribas vient d’acheter Fortis. Qui aurait pu imaginer une telle opération il y a une semaine ? Il est très difficile de porter un jugement dans le contexte économique mondial. Ceci dit, je pense que le marché marocain a suffisamment de banques à réseau. L’installation de nouvelles enseignes pourrait être préjudiciable et pourrait avoir un effet néfaste sur les marges et sur les conditions d’exploitation. Or, le pays a besoin d’un système financier solide et rentable : l’actualité nous en démontre l’importance chaque jour.

Avec des banques qui gagnent beaucoup d’argent…

Tout est relatif. Si l’on rapporte les bénéfices aux fonds propres, on se rend compte que les ratios de rentabilité sont tout à fait raisonnables voire parfois modestes.

Les PME continuent de reprocher aux banques leur peu d’empressement à les financer…

Je crois que la problématique de l’accès des PME au financement n’est plus d’actualité. L’année dernière, par exemple, les crédits ont évolué d’environ 100 milliards de DH et plus de 20% de cette enveloppe ont directement profité aux PME. Celles-ci ont également tiré profit de la baisse des taux d’intérêt.Mais si la PME n’a plus de problème majeur pour accéder au financement, elle doit pouvoir en revanche s’appuyer davantage sur le conseil et le soutien et l’accompagnement des banques en matière d’investissement ou de mise à niveau pour relever les défis de la compétitivité.