Nouvelle loi bancaire : une brèche ouverte pour les produits dits islamiques

Jusqu’à présent, plusieurs fonds et banques islamiques ont essuyé le refus des pouvoirs publics.
L’ex-Wafabank avait initié une tentative dans les années
1980, préparant un dossier assez solide, tentative qui a rapidement avorté.
Les banques de la place travaillent sur des produits mais n’ont pas encore
l’aval pour les commercialiser.

Banques et produits islamiques : voilà un sujet à la fois sensible et embarrassant. Parmi les personnes censées en débattre, rares sont celles qui acceptent de l’évoquer publiquement. Pourtant, dans les salons et lors des discussions en aparté entre spécialistes, le sujet s’impose de lui-même. Il revient fréquemment dans les discussions entre Bank Al Maghrib et le GPBM, assurent plusieurs professionnels. Aujourd’hui, de nouveaux paramètres font que l’examen de cette question s’impose.

La Banque centrale préfère parler de produits non conventionnels
Primo, le gouvernement marocain a été à plusieurs reprises approché ces dernières années par des fonds islamiques qui ont émis le souhait d’opérer sur le marché domestique. En effet, les placements effectués par les pays du Moyen-Orient ont, depuis le 11 septembre, migré depuis les Etats-Unis et les places européennes vers le monde arabe. Cela sans compter les ressources générées par la récente hausse des prix du pétrole et pour lesquelles les investisseurs sont en quête d’opportunités.

D’autres fonds recherchent tout simplement des placements en adéquation avec leur «éthique». Bref, il y a de l’argent à prêter. Anas El Hasnaoui, directeur général d’International Business & Finances (IBF) et spécialiste de la finance islamique, évalue les capacités d’intervention de ces fonds à 176 milliards de dollars.
Jusque-là, les organismes qui ont émis le souhait d’opérer au Maroc ont tous essuyé un refus des autorités de tutelle (lire entretien en p.21). Des spécialistes de la finance islamique évaluent le manque à gagner occasionné par ce choix à un point du PIB.

Face à cette offre, et c’est le second point, une catégorie de clientèle, notamment conservatrice ou néo-conservatrice (en d’autres termes, les sympathisant des mouvements islamistes) repousse les formules actuellement proposées par les banques et ne traite avec ces dernières qu’en cas de besoin extrême. Du coup, ces personnes trouvent parfois des réponses à leurs besoins dans les circuits parallèles avec tous les dangers de récupération, politique notamment, que cela représente.

Pour cet ancien président d’une grande banque de la place, «les produits dits islamiques sont légitimes et doivent être offerts comme tout autre service bancaire du moment qu’ils donneront bonne conscience à certaines personnes qui ne se reconnaissent pas dans les services classiques des banques». Cependant, poursuit-il «je suis catégorique en ce qui concerne les banques islamiques. Je suis hostile à ce type d’institutions. Les autoriser à exercer reviendrait à provoquer une dichotomie sur le marché en taxant les banques qui ne relèvent pas de cette catégorie d’institutions justement “non-islamiques”». D’ailleurs, et selon l’avis de plusieurs spécialistes, les blocages seraient d’abord motivés par des aspects purement commerciaux plutôt qu’idéologiques. C’est ce que pense M. El Hasnaoui, pour qui il existe une opposition des banques marocaines à ce sujet. «Les banques craignent de voir migrer leur portefeuille vers ces services, si jamais ils viennent à être proposés».

Aujourd’hui, la donne semble avoir relativement changé. La loi bancaire publiée le 20 février 2006 au Bulletin officiel a ouvert une brèche passée pratiquement inaperçue. Dans son article 9, elle donne aux banques la possibilité de proposer des produits autres que ceux déjà élaborés et mis sur le marché mais dans des proportions limitées. Cette formulation est considérée par Lahcen Daoudi, membre du secrétariat général du PJD, qui réclame la paternité de la disposition, comme «une manière de rédiger permettant d’éviter de faire directement allusion aux formules islamiques».

Selon des banquiers contactés par La Vie éco, et qui ont requis l’anonymat, Abdellatif Jouahri, gouverneur de la Banque centrale, a demandé aux membres du GPBM de pousser la réflexion au sujet des produits islamiques, sobrement appelés «produits non conventionnels» ou «produits alternatifs». Actuellement, chaque banque disposerait de sa vision par rapport à cette question, mais aucune ne désire en parler de manière publique, exception faite d’Attijariwafa bank, auprès de laquelle on confirme qu’«une réflexion est bel et bien entamée sur les produits non conventionnels, et, à la lumière des nouvelles règles qui pourraient être définies par les autorités de tutelle, la banque proposera une offre». Cela sachant qu’Attijariwafa bank a déjà une première expérience en la matière puisqu’un OPCVM baptisé «Cap Moucharaka» est commercialisé par sa filiale Wafa gestion.

Le Maroc a-t-il intérêt à rejeter des produits qu’offrent même des pays occidentaux comme la Grande-Bretagne
Les autorités monétaires sauteront-elles le pas ? Difficile de se prononcer au vu des péripéties qu’aura connues le sujet. Le PJD, qui assurait un soutien critique au gouvernement Youssoufi, avait réussi à obtenir dans le plan quinquennal 2000-2004 la rédaction d’un projet de loi dédiée à ces produits. Mais le texte n’a pas vu le jour, rallongeant ainsi la liste des tentatives avortées dont la première remonte déjà à 1985. Cette année-là, l’ex-Wafabank se préparait à lancer des produits islamiques. Lahcen Daoudi, à l’époque président de l’Association marocaine d’études et de recherches en économie islamique (Asmeci), raconte : «L’association avait approché feu My Ali Kettani, qui était sensible à cette question». M. Kettani accueillera favorablement l’idée. Une équipe est alors constituée et des instructions données pour que les employés suivent une formation dédiée aux produits dits islamiques. Feu Sami Mahmoud, palestinien, spécialiste de la banque islamique, fut sollicité pour chapeauter la formation des cadres de la banque, appuyé dans sa mission par plusieurs chercheurs marocains. Un ancien membre de l’équipe dirigeante de la banque confirme les dires de M. Daoudi. «Nos équipes avaient étudié tous les contours du dossier. Les études juridiques et de marché étaient ficelées. Azzedine Laraki, premier ministre à l’époque, avait donné son accord de principe. Bank Al Maghrib fut aussi saisie par écrit. Tout était prêt. Le premier jour de la campagne de communication, Mohamed Sekkat, alors gouverneur de Bank Al Maghrib, demanda le report de l’opération».

Dar Al Mal Al Islami et Dallah Al Baraka avaient aussi essuyé le refus des autorités monétaires. Les dernières tentatives en date sont celles de Koweit Finances House et de la Banque Islamique Internationale du Qatar.

Aujourd’hui, on se demande si le Maroc peut continuer à tourner le dos à ces produits alors même que des pays occidentaux comme la Grande-Bretagne viennent de franchir le pas. Le marché existe.

Le Maroc rate des opportunités de placement

La Vie éco : Contrairement à la majorité des pays musulmans, le marché bancaire marocain n’offre pas encore de produits islamiques. Pourquoi ?
Anas El Hasnaoui : Je me demande s’il ne s’agit pas là d’une réaction des banques qui craignent la concurrence de ce type de financements plus qu’une position politique des autorités monétaires. L’ouverture du marché financier aura lieu dans les années à venir et il est de l’intérêt des banques marocaines de se préparer à la concurrence aussi bien des produits islamiques que de ceux, classiques, proposés par les autres banques.

Le Maroc a été plusieurs fois sollicité par des opérateurs financiers islamiques. Les premières tentatives remontent à il y a plus de vingt ans avec Dar Mal Al Islami. Des prises de contact de Dallah Al Baraka et de Koweit Finances House ont suivi. La dernière tentative, celle de la Banque islamique internationale du Qatar, remonte à un an et demi. Ses responsables avaient pris contact avec le ministre des Finances et, quelques mois après, avec le gouverneur de Bank Al Maghrib pour créer une banque d’investissement au Maroc, mais ils ont essuyé un refus.

Un niet catégorique ?
Les responsables marocains ne donnent aucune visibilité par rapport à la possibilité de lancer des produits islamiques ou d’ouvrir des antennes pour les banques islamiques. Or, les besoins pour ce type de financement sont présents. Prenez l’exemple du secteur textile, principale filière industrielle au Maroc, jugé risqué par les banques marocaines. Les fonds islamiques peuvent servir de levier pour le financement puisqu’ils interviennent en tant que capital risqueur. Les fonds d’investissements islamiques gèrent à travers le monde quelque 176 milliards de dollars.

Le Maroc, à travers cette position, est-il en train de rater des opportunités d’affaires?
Aujourd’hui, la flambée du prix du pétrole a fait qu’une plus-value de 360 milliards de dollars est disponible dans les pays du Golfe. Un argent qui cherche à la fois des placements intéressants mais qui répond à des critères d’investissement spécifiques. Il faut profiter de cette conjoncture. La Grande-Bretagne l’a bien compris et vient d’autoriser, il y a quelques mois, une banque islamique à opérer sur son territoire. L’Allemagne, la France et la Belgique sont quant à elles en négociation avec des banques islamiques.

Anas El Hasnaoui Directeur général d’International Business & Finance