« Ni en Algérie ni en Tunisie la publicité pour les jeux de hasard n’est interdite à  la télé publique »

Le patron de La Marocaine des jeux et des sports tire la sonnette d’alarme sur les effets pervers d’une interdiction totale de la publicité sur les chaînes publiques. Il estime que le Maroc devrait suivre l’exemple français ou turque en la matière.

Les cahiers des charges de l’audiovisuel ne cessent d’alimenter le débat. Dans cet entretien, Younes El Mechrafi, directeur général de La Marocaine des jeux et des sports, considère que l’interdiction de la publicité dans les chaînes publiques sur les jeux du hasard orientera les joueurs vers les jeux clandestins addictifs et affectera les ressources financières dédiées au sport.

Pour commencer, qui est La Marocaine des jeux et des sports (MJDS) ?
La MJDS est une entreprise publique dont la raison d’être est le financement du sport national. Créée en 1962, la MJDS fête cette année ses 50 ans. Nous sommes donc au service du sport national depuis un demi-siècle. Je souhaiterais insister sur une chose qui est fondamentale, c’est le rôle des loteries d’Etat à travers le monde. De manière universelle, un Etat crée une loterie pour constituer un rempart contre les jeux clandestins et les mafias du jeu. Une loterie d’Etat propose des jeux conçus pour ne pas être addictifs, des jeux responsables. Nous jouons pour cela sur ce que nous appelons le taux de retour joueur (TRJ) : c’est le pourcentage des mises qui retournent aux joueurs sous forme de gain. Plus le taux de retour joueur est élevé plus le sentiment de gain est fort, plus ça pousse à rejouer. Nous adoptons donc un TRJ qui ne favorise pas l’addiction.
Une «conséquence heureuse» de cette activité de protection responsable des citoyens est que nous générons des ressources financières, lesquelles sont affectées à des causes nobles comme le sport, le social… Il s’agit d’un modèle universel.

Quels jeux encadre la MJDS ?
Toute une gamme de paris sportifs comme Toto-foot, et surtout Cote et Sport qui est notre jeu phare aujourd’hui, pour l’organisation desquels nous avons un monopole d’Etat.

Le jeu clandestin reste une réalité quand même…
Absolument. Il prolifère dans certaines villes du Maroc ce qu’on appelle «Riachats», des machines clandestines qu’on trouve dans certains cafés, qui offrent des jeux virtuels, et qui constituent un véritable danger pour la société, car ce sont des jeux addictifs qui n’ont pas ce caractère responsable. Et donc si jamais l’Etat n’encadrait pas les jeux, nous serions face à un véritable problème de santé publique, qui est l’addiction. La MJDS est très sensible à ce sujet et je peux vous annoncer que nous sommes certifiés «Jeu Responsable» dans le référentiel de la WLA (Word Lottery Association) qui a un référentiel en matière de jeu responsable. Par ailleurs, nos jeux sont strictement interdits aux mineurs, et nous menons fréquemment des actions de sensibilisation auprès de nos détaillants sur ces aspects.

Les nouveaux cahiers des charges de l’audiovisuel interdisent la pub pour votre activité, comment prenez-vous cela ?
D’abord je tiens à souligner que la MJDS respectera scrupuleusement tout cahier des charges adopté par le gouvernement.
A ma connaissance, ces cahiers des charges qui ont fait débat ne sont plus à considérer et une commission interministérielle est chargée d’en élaborer de nouveaux. D’ici là, les cahiers des charges qui étaient en vigueur jusqu’au 31 mars (avant ceux qui ont été «retirés») sont encore en vigueur.
Ma compréhension des choses est que l’actuel gouvernement souhaite protéger les mineurs via ces cahiers des charges et cela je ne peux qu’y adhérer. Mais permettez-moi de préciser que les cahiers des charges élaborés par les précédents gouvernements (et qui sont en application jusqu’à l’élaboration des nouveaux par la commission) contiennent déjà des mesures de protection des mineurs.
Ainsi, il y est mentionné que  la publicité pour les jeux n’est pas permise «aux heures de grande audience pour le jeune public». Que le gouvernement actuel place le débat sur une problématique de protection des mineurs, c’est légitime, et personne ne peut le contester, sauf que les concepteurs du cahier des charges qui a été «retiré» considèrent que l’«heure de large audience  pour le jeune public», c’est 24 heures dans la journée. Ce qui équivaut à une interdiction pure et simple…

Cette interdiction ne signera pas quand même votre arrêt de mort…
L’interdiction totale de publicité sur les chaînes publiques peut avoir des effets pervers : en étant moins visibles nos jeux deviendront de moins en moins crédibles, et donc les joueurs, qui continueront à jouer de toute façon, ne seront plus canalisés vers les jeux légaux, organisés par des organismes publics animés par le souci de protection de la société, mais vers les jeux illégaux des mafias, avec tous les méfaits que l’on sait sur la santé publique.
Certains avancent que la mesure d’interdiction avait été prise conformément à ce qui se pratique en France et à la BBC. J’ai étudié très en détail la question. En France, les publicités ne sont pas interdites mais encadrées. Sur la chaîne publique France2 il y a toujours à 20 heures le tirage du Loto et les publicités de la Française des Jeux sont diffusées. Mais les chaînes publiques françaises n’ont pas le droit de passer ces publicités une demi-heure avant et une demi-heure après une émission dédiée aux jeunes. Si l’on applique ce qui se fait en France, j’applaudis sans réserve.
Au niveau de la BBC, toutes les publicités sont interdites, et pas seulement celles sur les jeux de hasard. Mais il y a trois émissions hebdomadaires de divertissement qui passent le tirage du Loto, et on peut facilement le vérifier.
Les deux exemples qui ont été invoqués pour justifier l’interdiction pure et simple de la publicité ne tiennent donc pas. Si les prochains cahiers des charges contiennent une disposition relative à la protection des mineurs, nous ne pouvons que nous en réjouir. Comme l’exemple de la France a été invoqué, alors faisons comme elle.

Comment ça se passe dans d’autres pays, avez-vous fait un benchmark ?
Nous avons fait en effet un benchmark pour savoir ce qui se passe chez nos voisins : ni en Algérie ni en Tunisie la publicité pour les jeux de hasard n’est interdite à la télévision publique. Moins encore à la télé turque. La Turquie est un modèle de développement pour le Maroc, et nous avons des similitudes avec ce pays : il y a trois opérateurs dans le monde du jeu au Maroc, le PMU, la Loterie nationale et la MJDS. Idem pour la Turquie : elle a un PMU, la Loterie nationale et l’équivalent de la Marocaine des Jeux et des Sports marocaine qui s’appelle Sport Toto. MJDS et Sport Toto ont le même opérateur qui est la multinationale Intralot. Les paris sportifs en Turquie ont beaucoup progressé de 2004 à 2011, Sport Toto faisait 4% de part de marché en 2004, elle en fait 50% aujourd’hui, uniquement grâce aux paris sportifs. Cela, grâce à la publicité et à une politique de communication adaptée. Et là encore c’est un rempart contre le jeu clandestin très présent aussi en Turquie.

Au Maroc, quelle est la part du marché de la MJDS et le nombre de ses joueurs ?
Au Maroc, la Sorec qui organise le PMU a réalisé un chiffre d’affaires de 5 milliards de DH en 2011, la MJDS a réalisé presque un milliard, et la Loterie nationale a atteint la même année à peu près 540 MDH. Il y a trois millions de joueurs occasionnels, et 800 000 réguliers. Ces chiffres datent de quelques années, mais nous sommes actuellement en train de les affiner par de nouvelles études.

Que faites-vous de l’argent gagné ?
Nous avons une convention avec l’Etat qui stipule que notre résultat net est égal à 5% de notre capital social (qui est de 5 MDH) soit 250 000 DH. Donc la MJDS réalise un bénéfice de 250 000 DH chaque année. Pour arriver à ce résultat net nous passons une charge équivalente à notre produit net, qui s’appelle «Contribution au Fonds national de développement du sport (FNDS)». Le ministre de la jeunesse et des sports est l’ordonnateur du FNDS qui constitue le levier financier de sa politique.

Quels enjeux pour le sport national et quelle stratégie alternative si jamais la pub est interdite ?
Actuellement, nous générons annuellement près de 170 MDH au profit du sport national. En 2015, nous prévoyons quelque 2 milliards de DH de CA contre 1 milliard actuellement, et nous comptons porter la contribution annuelle au FNDS à 370 MDH. C’est un levier essentiel pour le développement du sport au Maroc car en cumulé, entre 2012 et 2015, c’est près de 1,1 milliard qui sera généré par la MJDS.
Question stratégie alternative, d’abord nous n’envisageons pas, même si cela est permis à nouveau aujourd’hui, et par esprit de responsabilité, de passer de publicité sur les chaînes publiques. Nous attendrons la nouvelle mouture des cahiers des charges. Je précise au passage avec satisfaction que les cahiers des charges «retirés» laissaient la possibilité aux loteries de faire du sponsoring d’émissions, c’est très important car c’est une manière aussi de crédibiliser auprès du consommateur notre institution et notre activité. Cela permettra de continuer à canaliser les joueurs vers les jeux légaux.
Nous respecterons strictement les décisions gouvernementales, mais à titre de contribution à la réflexion sur le sujet, j’attire l’attention sur le fait que l’interdiction totale de la publicité des jeux sur les chaînes publiques aurait des effets sociaux pervers, et des dégâts économiques collatéraux. Nulle part cette publicité n’est interdite.
Par ailleurs, il conviendrait de faire le distinguo entre la publicité institutionnelle et la publicité pour les jeux.
Si la décision d’interdiction est maintenue, nous devrons faire plus d’efforts pour développer notre business en utilisant d’autres canaux beaucoup moins impactants que la télévision. Cela nous demandera plus d’efforts et de budget pour atteindre nos objectifs.