«La hausse des produits agricoles importés ne sera pas répercutée sur le prix final»

• La consommation du lait a connu des baisses allant jusqu’à 18% en 2020, en raison des effets de la pandémie.
• L’alimentation du bétail est à 90% importée et représente 65% dans le coût de production.
• Les usines de transformation marocaines n’ont rien à envier aux internationales en matière d’équipements.

• Comment se porte la filière du lait ces dernières années ?
Les deux dernières années n’ont pas été clémentes vis-à-vis du secteur. Le pays a connu deux années de sécheresse successives qui ont fortement impacté la production laitière, mais aussi le cheptel. L’effet était tel, qu’en raison d’une alimentation insuffisante, certains éleveurs ont dû vendre une partie de leur bétail. Ce qui a réduit naturellement la production pendant une certaine période, le temps de reconstituer le bétail. Conséquence : un manque à gagner considérable pour les éleveurs de petite taille, surtout ceux situés dans les zones bour et qui naturellement dépendent de la pluviométrie. En plus des conditions climatiques, ces éleveurs ont pâti également des moyens financiers limités et de l’éclatement des surfaces agricoles (lors d’un héritage), entraînant un taux de déperdition important. D’autres évènements ponctuels et imprévus sont venus noircir le tableau, tels que le boycott qui a énormément coûté aux producteurs.
A cette situation, se sont rajoutés les effets de la pandémie qui ont joué contre la faveur du secteur laitier, notamment pendant le confinement. La fermeture des cafés, restaurants, commerces…, a tiré la consommation vers le bas, en plus de la création de perturbations dans la commercialisation. Il s’agit d’une baisse allant jusqu’à 18% en 2020 par rapport à 2019, selon nos estimations ; cela, sachant que la consommation moyenne est aux alentours de 76 litres/habitant/an.

• Comment réagit le secteur afin de s’en sortir de tous ces effets combinés ?
Les entreprises commencent à surpasser cette crise qui était passagère mais dont le coût des pertes reste important. En revanche, les effets de la crise sanitaire se font toujours sentir et ils restent différents d’un opérateur à l’autre. Il faut savoir que les usines de transformation sont les premières à payer les frais de cette crise. Au-delà de l’abaissement de la cadence, les industriels sont obligés de reprendre les produits qui n’ont pas été vendus auprès des commerçants.
De facto, cela se retourne contre les producteurs, puisqu’ils n’arrivent pas à écouler leur production totalement. Les marges s’en trouvent réduites de part et d’autre, entraînant des pertes de revenus aussi bien pour le transformateur que pour le producteur.

• Une question toujours d’actualité : Est-ce que le prix du lait augmentera suite au renchérissement des matières premières agricoles à l’international ?
La première chaîne de valeur qui subit directement l’impact de la hausse des matières premières agricoles est celle de la production. En fait, l’alimentation des ruminants se compose de deux volets : la 1ère est dite de base, dont la paille, qui est produite localement et impactée par le manque de pluie. La seconde, elle, est concentrée et est constituée de maïs, de tourteau de soja, de tourteau de tournesol… Elle est à 90% importée et représente jusqu’à 65% du coût de production de lait. Actuellement, les usines spécialisées dans l’aliment du bétail ont déjà augmenté leurs prix. Et à ce stade, l’éleveur supporte le prix coutant, tout en comprimant sa marge de profit. Cela dit, au vu de la position du lait, en tant que produit de 1ère nécessité, des conditions actuelles d’affaiblissement du pouvoir d’achat et de l’historique de l’effet de l’augmentation du prix du lait de 20 centimes en 2013, je ne pense pas que la hausse des produits agricoles importés sera répercutée sur le prix final à la consommation.

• Quels sont les défis que le secteur n’arrive toujours pas à relever ?
La filière fait face à de nombreux défis, en commençant par l’informel. Ce phénomène reste toujours présent quoique nettement moins qu’auparavant (ndlr: allusion faite aux laiteries du quartier). Autant le lait pasteurisé ou stérilisé ne pose pas de grands problèmes, autant le lait cru reste très risqué en raison de la transmission de certaines maladies, du fait qu’il soit fabriqué de manière traditionnelle et ne respecte donc pas toute la chaîne de froid et de conservation. Pour le moment, il n’existe pas de solution formelle. Mais nous comptons beaucoup sur la conscience des consommateurs.
Sur un autre volet, le Maroc reste un pays faiblement exportateur de lait et produits laitiers, à l’exception de quelques petites quantités expédiées vers la Mauritanie. A l’international, les grands bassins laitiers sont représentés par l’Union Européenne, l’Amérique du Nord et l’Océanie. D’autant que les produits adressés à certains pays africains sont subventionnés par les pays exportateurs. Ainsi, leurs prix dans certains pays destinataires s’en trouvent moins élevés que ceux des produits locaux.
Par ailleurs, la structuration du marché demeure un défi important à relever, que cela soit en terme de taille de l’exploitation, d’organisation des producteurs, d’amélioration génétique, de formation des éleveurs. D’ailleurs, parmi les volets du contrat-programme signé entre l’interprofession Maroc Lait et le ministère de l’agriculture, la formation y occupe une place importante. L’objectif étant de toucher à toutes les composantes de la filière dont l’alimentation, l’insémination artificielle, le contrôle laitier, la mécanisation de l’élevage, la modernisation et de l’élevage et des centres de collecte… Bref, plusieurs réalisations sont à mettre en lumière, mais beaucoup reste à faire aussi.

• De façon plus globale, que devrait apporter le plan Generation Green à la filière pour la prochaine décennie ?
Parmi les objectifs premiers de cette stratégie: promouvoir une classe moyenne rurale, à même de développer cette filière. Plusieurs activités sont à créer dans l’élevage et qui tournent autour du conseil, de l’encadrement, de l’insémination…, cela, en plus de l’aspect technique et opérationnel.
Ledit contrat-programme dont on a parlé auparavant est destiné justement à accompagner et améliorer le fonctionnement de la filière et ce, en dépit des difficultés existantes. La finalité est de garantir l’approvisionnement continu du marché local en produits laitiers mais aussi en viandes. Cela, d’une part. D’autre part, il s’agit de maintenir la population rurale dans son environnement, tout en contribuant à améliorer son niveau de vie. Autrement dit, soutenir cette activité génératrice de revenus, en vue de permettre à ces ruraux et à toute personne qui souhaiterait investir ce secteur, de vivre de manière digne. D’autres objectifs ont également été fixés et dont les chantiers sont ouverts, tels que l’élargissement de la couverture sociale.

• Objectifs structurels mis à part, quelles mesures prenez-vous pour assurer une bonne qualité du lait ?
L’amélioration de la qualité du lait passe par l’élévation de la qualité des élevages et de l’alimentation, par l’hygiène, par la mise en valeur des structures de l’élevage dont les salles de traite en vue de la collecte du lait, par le développement du système de refroidissement, à travers la mise en place de bacs à lait au niveau des fermes pour les grands élevages ou dans les centres de collecte pour les petits. Tout cela rentre dans le cadre de la modernisation et la mise à niveau de la filière.
Il faut savoir que le lait est collecté dans des conditions d’hygiène parfaites et est mis dans le système de refroidissement illico presto. Après sa stabilisation, il est transporté vers les usines, par des camions citernes, isothermes avec double paroi pour préserver le lait entre 3° et 4°. Je tiens à noter que les usines marocaines n’ont rien à envier à leurs consœurs internationales, puisqu’elles sont équipées de manière similaire de la part des mêmes sociétés. Arrivé à l’usine, le lait est encore une fois refroidi si cela est nécessaire, puis traité. Le produit fini est alors stocké dans des chambres froides et acheminé vers les marchés, dans des camions frigos.