Moulay Hafid Elalamy : comment je vois la CGEM, ce que je compte en faire

Après avoir dit non, il se présente car il se sent interpellé par la situation dans laquelle se trouve la CGEM aujourd’hui.
Pour lui, la mission première de la CGEM doit être celle de comprendre, épauler
et accompagner l’entreprise.
Relations avec le gouvenement, avec les syndicats : Faisons la différence
entre liens et ingérence.

La vie éco : Il y a trois mois, vous nous accordiez un entretien au cours duquel vous disiez que vous n’aviez «pas l’ambition personnelle de vous présenter à  la présidence de la CGEM». Aujourd’hui, vous êtes candidat. Pourquoi ce revirement ?
Moulay Hafid Elalamy : Il y a trois mois, je n’étais pas candidat. Ce que je souhaite rappeler, c’est que la CGEM est une institution que j’ai servie il y a quelques années et que j’ai donc eu l’occasion de connaà®tre de l’intérieur. La situation dans laquelle elle se trouve aujourd’hui m’interpelle. J’ai personnellement encouragé un certain nombre de personnes à  déposer leur candidature. La tâche étant assez lourde et demandant beaucoup d’énergie, la plupart n’étaient pas prêt à  y contribuer et à  y consacrer le temps nécessaire. J’ai donc décidé de m’y engager.

Vous vous présentez donc en vous disant qu’il n’y a pas de candidats et qu’il faut bien que quelqu’un assume !
Il y a un peu de cela, mais ce n’est pas tout. L’économie marocaine o๠nous puisons à  la fois nos chiffres d’affaires, nos résultats et nos ressources humaines mérite que nous, entrepreneurs, nous nous mobilisions pour l’émergence d’un modèle à  la hauteur de nos ambitions et de nos attentes. Une CGEM forte et efficace est à  mon sens indispensable pour y parvenir. Que peut apporter cette confédération ? Voilà  la vraie question que nous devons tous nous poser.

Vous disiez qu’une candidature peut avoir des conséquences négatives sur vos propres affaires. Vous en prenez tout de même le risque…
Je suis tout à  fait conscient de la lourde responsabilité qui incombe au président de la confédération. Il va falloir l’assumer et s’organiser en conséquence.
Si je suis élu à  la CGEM, j’y appliquerai ma propre approche managériale, qui consiste à  s’entourer de gens qui apportent une véritable contribution. Je souhaiterai mobiliser et animer des talents. Je m’appliquerai ainsi à  mettre en place des équipes capables d’accompagner l’économie, voire de la porter pour la mener à  bon port. Ce ne sera pas un one man show.

Qui vous a fait changer d’avis ? Avez-vous subi des pressions ?
Quand j’ai répondu non à  votre question, il y a trois mois, j’avais déjà  subi à  l’époque des pressions d’un certain nombre d’amis soucieux du devenir de la CGEM et de celui de l’économie marocaine.

Ne craignez-vous pas qu’avec ce revirement, on dise que vous êtes un candidat parachuté ?
On peut dire ce qu’on veut. L’essentiel est que vous soyez en conformité avec vos convictions. La presse doit avoir la liberté de dire ce qu’elle pense, et les opérateurs économiques de faire ce qu’ils ont à  accomplir. Maintenant cela dépend de ce que vous mettez dans le mot «parachuté».

Est-ce que vous avez eu un feu vert de Rabat ? Une pression de Rabat ? Est-ce que vous êtes parachuté par Rabat ?
La réponse à  vos trois questions est non. Je crois que nous sommes entrés dans une paranoà¯a profonde. Nous faisons une réelle confusion entre le politique, l’économique et le stratégique. Il est important que chacun joue sa partition, toute sa partition mais uniquement sa partition. A partir du moment o๠nous militons à  la CGEM, nous devons avoir une seule et unique préoccupation : l’entreprise. Pour ce faire, faut-il tourner le dos aux pouvoirs publics et aux syndicats ? Bien au contraire. Je crois qu’il est fondamental d’avoir des relations de cordialité, des rapport de bonne intelligence avec les pouvoirs publics et avec les partenaires sociaux. Sans cela, vous ne pouvez en aucun cas accomplir votre mission : aider l’entreprise à  réaliser ses objectifs. On a voulu faire croire que la CGEM est un enjeu politique, brigué par les uns ou par les autres. Je crois que tout cela est un peu surdimensionné. Soyons sérieux et mettons-nous au travail.

àŠtes-vous capable de garantir l’indépendance de la CGEM si vous êtes élu à  sa tête ?
Une CGEM non indépendante est une CGEM qui n’existerait pas. J’ai quitté la CGEM il y a quelques années pour une raison simple : c’est qu’elle n’était plus indépendante. J’avais fortement milité au sein de la confédération lors de la campagne dite d’assainissement. Juste après cet épisode triste de notre histoire collective, nous étions devenus un peu moins indépendants.
Mais il faut bien s’entendre : qu’est-ce qu’une CGEM indépendante ? Je crois que là  nous faisons souvent une confusion des genres. L’indépendance signifie une capacité de prise de décision, de négociation avec l’ensemble des interlocuteurs : pouvoirs publics, partenaires sociaux et autres. Alors que l’indépendance à  laquelle vous faites allusion, c’est la propension à  être contre : contre le pouvoir, contre les syndicats. Pour moi, ce n’est pas sur ce terrain-là  qu’on doit attendre la CGEM. En tant qu’adhérent, j’ai des attentes différentes d’une confédération qui se doit de défendre mes intérêts, et qui doit surtout avoir les moyens de le faire. Or, si elle coupe les canaux de communication avec le pouvoir, avec les partenaires syndicaux, comment voulez-vous régler les problèmes ? Je ne peux pas m’inscrire dans ce combat. Dans tous les pays du monde les organisations patronales sont obligées d’avoir des relations en bonne intelligence avec les pouvoirs publics, quelles que soit leur coloration. C’est pour cela que la CGEM doit être absolument absente du champ politique. Et vous devez avoir, et là  je fais allusion au Palais, une relation d’estime et de confiance pour une raison très simple : une fois que vous avez épuisé toutes les cartes auprès des pouvoirs publics, il faut un arbitre. Et il ne faut pas que cet arbitre vous tourne le dos parce que vous n’avez pas su gagner son estime.

Vous proposez donc une mise à  niveau…
Il faut ramener la CGEM à  sa mission première : défendre activement les intérêts de ses adhérents. Il s’agit pour la CGEM d’accompagner les entreprises lorsqu’elles arrivent à  définir avec les fédérations leurs stratégies respectives, et de les aider à  se reconvertir lorsqu’elles n’arrivent pas à  s’inscrire dans la mondialisation. Cet accompagnement est fondamental. En tant qu’adhérent de l’organisation patronale, j’ai besoin de sentir que je suis entouré, épaulé, compris et défendu lorsque ma cause est légitime. Je ne cherche pas un mur des lamentations pour aller exprimer des doléances farfelues. Lorsque mes doléances sont sérieuses et justifiées, j’ai besoin d’être soutenu par une CGEM forte, respectée, écoutée par le pouvoir et crédible auprès des syndicats.

Et tout cela, la CGEM ne le faisait pas ?
Elle l’a probablement fait, mais pas suffisamment à  mes yeux. En tant qu’opérateur économique, je peux vous affirmer que si l’organisation patronale avait fait preuve d’une plus grande capacité d’anticipation, nous aurions pu gagner des positions stratégiques et des marchés importants. Sur de nombreux dossiers, nous avons subi au lieu d’anticiper : fiscalité, call centers, etc. Même l’excellent programme Emergence, j’aurais préféré qu’il soit concocté par la CGEM plutôt que par le gouvernement.
J’aurais souhaité que la CGEM soit un véritable vecteur de propositions, pour participer activement à  la définition de notre avenir.

Si vous deviez transmettre un seul message aux patrons, ce serait lequel ?
Prenons en main notre avenir.

Certains sujets ont donné lieu à  un mécontentement des patrons : l’assurance AT, le Code du travail, les accords de libre-échange… quelle est votre position là -dessus ?
Ma conviction, c’est que des dossiers pas assez préparés sont voués soit à  l’échec soit à  des résultats modestes. La seule façon d’être efficace, c’est de bien préparer les dossiers en amont. Voilà  o๠j’attends la CGEM. Elle ne doit pas être une chambre d’enregistrement. Mais peut-être que notre organisation manque de moyens. Et là  aussi il y a du travail à  faire pour lui donner les vrais moyens de ses ambitions.

Ne pensez-vous pas que plusieurs problèmes que rencontre aujourd’hui la CGEM sont dus à  l’absence de ce lien avec le législatif et l’exécutif ?
L’erreur que nous faisons, c’est de mélanger lien et ingérence. Prenez un orchestre philharmonique. Vous avez des percussions, des violons et un chef d’orchestre. Lorsque les violonistes déposent leurs violons et s’improvisent percussionnistes, nous obtenons une cacophonie. Chacun doit assumer pleinement sa mission. Lorsque, au sein de la CGEM, j’ai une politique économique que je souhaite voir mettre en place et que je dois communiquer au législatif, est-ce de la politique que de lui expliquer comment l’économie pourrait mieux fonctionner ?

Peut-on avoir une idée de votre programme ?
Il se résume dans tout ce que je viens de vous énumérer. C’est d’essayer autant que faire se peut d’aider l’entreprise marocaine à  mieux vivre son époque.

Avez-vous des axes concrets, des actions spécifiques ?
Oui. Un programme est en train d’être peaufiné et je le présenterai dès qu’il sera validé par les membres du futur bureau.

Quelle est votre position sur la question des champions nationaux ?
J’y suis favorable. Il faut que notre tissu économique soit constitué à  la fois de PME et de grandes entreprises. Les grands groupes sont théoriquement mieux armés pour résister aux amplitudes les plus fortes des mécanismes de régulation au niveau international. Si nous n’avons pas de grands groupes au Maroc, capables de se positionner à  l’échelle nationale et régionale, notre économie risque d’être fragilisée. Ceci n’est absolument pas incompatible avec le renforcement de notre tissu économique principal : la PME/PMI.

Si vous êtes élu, vous devrez arbitrer entre des intérêts contradictoires, par exemple PME et grandes entreprises…
Ce n’est pas contradictoire. Le fait d’entreprendre des actions spécifiques en faveur de l’un n’exclut pas la possibilité d’épauler l’autre.

O๠vous situez-vous par rapport au débat sur la libéralisation de l’économie ou le retour au protectionnisme ?
Le protectionnisme est un concept en voie de disparition. Cela dit, il faut donner un délai, qui ne soit pas extensible à  l’infini, à  nos entreprises pour qu’elles puissent se reconvertir. Nous ne pouvons pas demander au consommateur de soutenir le produit marocain pendant 50 ans alors qu’il est importé à  partir d’autres pays 50% moins cher. Economiquement, ce n’est pas une situation tenable. La CGEM ne peut être que libérale même si il est souhaitable que la libéralisation se fasse de façon intelligente et progressive.

Pourquoi à  votre avis le secteur privé marocain n’investit pas ?
Il est faux de dire que le secteur privé marocain n’investit pas. Il est vrai que les opérateurs économiques ont été échaudés par l’épisode de l’assainissement. Mais, le secteur privé s’est remis à  investir. Pour ma part, j’investis avec beaucoup de satisfaction, en termes de dynamique et de rentabilité, et je ne vois pas o๠je pourrais investir mieux. De plus, le Maroc, c’est mon pays.
Je pense que la CGEM a un rôle fondamental à  jouer à  ce niveau. Elle doit faire les diagnostics nécessaires, encourager les investisseurs et les accompagner. Aujourd’hui, les étrangers se bousculent au portillon et la tendance s’est nettement accélérée depuis un an. Et là , je rejoins un peu la réflexion par rapport aux champions nationaux.

Etes-vous un adepte du patriotisme économique ?
Pas à  outrance. Certes, aucun secteur ne doit être totalement fermé, mais le degré d’ouverture doit être fonction de la nature du secteur.
En fait, il s’agit d’un dosage nécessaire comme dans tous les pays du monde. Nous sommes dans une économie ouverte, certes, mais également éveillée, pas anesthésiée. Nous ne devons pas nous réveiller dans dix ans pour nous rendre compte que l’économie marocaine n’existe plus.

Depuis quelques années, la CGEM demande des baisses d’impôts, mais elle n’arrive pas encore à  avoir gain de cause. Quelle approche comptez-vous adopter ?
La solution ne peut être trouvée que par la concertation en amont, avec des dossiers documentés, bien réfléchis. Il faut que chaque partie connaisse et comprenne les contraintes de l’autre. Il faut se mettre autour d’une table pour qu’ensemble, administrations et opérateurs, nous trouvions le moyen de baisser les impôts tout en augmentant les recettes fiscales. Nous ne pouvons plus demander simplement au ministre des Finances de réduire les impôts de façon arbitraire.

Si vous vous retrouvez seul candidat en course, n’aurez-vous pas peur d’être un président mal élu ?
Non. J’assumerai mes responsabilités et je me mettrai au travail. Je souhaiterais néanmoins qu’il y ait d’autres candidats, et de valeur.

Et si, en revanche, il y a beaucoup de candidats dont certains très crédibles, irez-vous jusqu’à  retirer votre candidature ?
Pourquoi pas ?

Et être le vice-président pour épauler l’un d’entre eux…
Si ça peut servir les intérêts de la CGEM je ne vois aucune raison de refuser.

Quand comptez-vous déposer officiellement votre candidature ?
D’ici le 12 mai, conformément aux statuts de la CGEM.

Qui comptez-vous proposer en tant que vice-président ?
Pour l’instant, je préfère ne pas répondre à  cette question. Ce que je peux vous dire, c’est qu’à  ce jour (ndlr : 1er mai), il y a deux options.

Avez-vous évalué vos chances de gagner ?
Pensez-vous que c’est réellement important ? Ce qui est important, à  mon sens, ce n’est pas de gagner car, en plus, il n’y a rien à  gagner en tant que président d’une confédération à  part donner de votre temps. Il n’y a pas de pronostics à  faire. Vous proposez un programme, une démarche, une vision, qui peuvent être appréciés ou non.

Mais vous ne pouvez tout de même pas vous lancer dans la bataille sans évaluer même sommairement l’état des forces en présence ?
Ce qui est sûr, c’est qu’autour de moi beaucoup de personnes, y compris certaines que je ne connaissais même pas, m’ont mis la pression pour que je me présente. Beaucoup de soutien m’est parvenu depuis l’annonce de ma candidature.

Moulay Hafid Elalamy Président du groupe Saham
On a voulu faire croire que la CGEM est un enjeu politique, brigué par les uns ou par les autres. Je crois que tout cela est un peu surdimensionné. Soyons sérieux et mettons-nous au travail.