Moukawalati : 100 ans pour atteindre l’objectif ?

Les porteurs de projets ont souvent du mal à mobiliser les 10 % d’apport personnel et à trouver
un local
Les Chambres de commerce mal outillées pour assurer le suivi

Les banques refusent
de financer des projets «bien ficelés mais… non viables».

Un objectif de 30 000 entreprises à créer en trois ans et à peine 300 effectivement créées en un an. En faisant un petit calcul, et pour caricaturer, on peut avancer qu’il faudra 100 ans pour atteindre l’objectif. Le programme «Moukawalati», lancé en septembre 2006, est-il en train de se transformer en échec ? Est-il trop tôt pour en juger ?

Lancé il y a un an, s’inscrivant dans un cadre plus global d’un plan emploi, dont il constitue l’un des trois volets, Moukawalati a été présenté comme une initiative devant réduire le taux de chômage, mais aussi un moyen d’assurer la pérennité du tissu économique. L’objectif est de créer 30 000 petites entreprises et l’Etat a adopté une démarche volontariste en y mettant les moyens, 300 MDH pour l’accompagnement des créateurs d’entreprise et 300 autres millions au titre des avances accordées aux jeunes promoteurs pour l’amorçage.

Pourtant, à ce jour, et presque un an après son lancement, on ne peut pas dire que les résultats soient au rendez-vous. La preuve, à fin août 2007, sur les 9 920 dossiers d’intention de création d’entreprises examinés par les guichets agréés sur l’ensemble du pays, 2 400 seulement ont reçu un aval pour être déposés auprès des banques qui n’ont finalement agréé que 861 crédits dont 466 seulement ont été effectivement débloqués. Au final, ce sont, en tout et pour tout, 307 entreprises qui ont pu réellement démarrer leurs activités.

Pourtant, le programme Moukawalati avait tous les atouts et les avantages pour séduire les jeunes porteurs de projets.

Un dispositif d’aide financière intéressant
En effet, pour encourager la création de petites entreprises individuelles, l’Etat a mis en place un dispositif assez volontariste. Les candidats doivent être de nationalité marocaine, être âgés de 20 à 45 ans, avoir suivi une formation professionnelle ou disposer au moins d’un Bac. A ce titre, ils peuvent prétendre à un prêt allant de 50 000 à 250 000 DH pour créer leur propre entreprise. Les partenaires (Fondation Zakoura, OFPPT, Chambres de commerce et d’industrie, Al Amana et Fondep) doivent accompagner les jeunes promoteurs à la fois dans les démarches administratives et dans la formation. Cela comprend des modules initiant à l’établissement d’un business-plan ou d’une étude de marché ou de formation aux bases du management ou dispensant des éléments de base en comptabilité.

On le voit bien, le gouvernement a retenu les leçons du «Crédit jeunes promoteurs» en incluant dans son initiative la formation et l’accompagnement puisque le programme comprend un suivi avant, pendant et après la création (pendant la première année d’activité). Bien évidemment, ces prestations de service sont rémunérées, sur la base de 10 000 DH par projet concrétisé, ce qui fait que les partenaires ont intérêt à réduire le taux d’échec des projets en les rendant recevables devant les banques, assurant du même coup leur viabilité par la suite.

Le programme prévoit également une avance aux projets agréés par les banques, à hauteur de 15 000 DH par projet (remboursables sur 6 ans, avec 3 années de grâce) pour que les candidats à la création d’entreprise puissent couvrir les dernières formalités qui pourraient entraver le déblocage de leur crédit par les banques. Cela peut concerner la création de leur entité, ou la constitution des garanties, ou encore les frais de location de leur local…

Les banques encore marquées par l’échec du «Crédit jeunes promoteurs»
L’objectif, à travers ce programme, rappelons-le, était de permettre la création de 30 000 petites entreprises à horizon 2009. L’initiative est certes louable et les moyens ont été mis en place. Mais, au vu du bilan à ce jour, on ne peut s’empêcher de s’interroger.

Comment expliquer en effet qu’un programme qui présente autant de points forts et d’avantages ait été sollicité par à peine 10 000 candidats et présente un taux de réalisation relativement bas ? Les partenaires du programme, comme les associations de micro-crédit qui en sont les guichets, ne mettent en cause ni l’implication des banques ni le manque de motivation des instruments de l’Etat comme l’OFPPT, l’Anapec et les CRI. Considérant que les Chambres de commerce et d’industrie ne disposent ni de l’expérience ni des moyens logistiques et de formation nécessaires pour l’accueil et le suivi des candidatures, ils estiment que les points de blocage sont ailleurs.

Il y a d’abord et souvent l’incapacité de mobiliser les 10 % au titre de l’apport personnel. Un cadre d’une association de micro-crédit relève, à titre d’exemple, «le cas d’un jeune porteur de projet qui avait reçu l’accord pour le crédit et qui n’a pu le débloquer, n’ayant pu produire un contrat de bail du fait qu’il ne disposait pas des moyens pour financer un pas-de-porte». Les autres freins concernent la difficulté de trouver un local, le manque d’esprit d’entreprise et la peur du risque.

Mais un autre facteur de pesanteur peut être évoqué, même si, entre partenaires du programme, on préfère ne pas trop en parler. En effet, sous le sceau de l’anonymat, on parle du peu d’empressement des banques à s’impliquer dans le programme, alors que 85% de leurs engagements à ce titre sont couverts par la Caisse centrale de garantie. Le taux de rejet est d’ailleurs de 64%. Explication d’un banquier : «Il ne suffit pas de présenter un dossier bien structuré pour avoir une affaire viable et le système, échaudé par l’expérience du “Crédit jeunes promoteurs”, ne fait pas confiance aux structures de suivi. Un entrepreneur qui ne maîtrise pas un métier risque fort de se planter, même s’il est formé en matière de gestion».

En tout état de cause, il semble que les pouvoirs publics sont conscients des blocages. D’ailleurs, quelques mois seulement après le démarrage de Moukawalati, le Premier ministre avait demandé à l’Anapec de remettre le système à plat et d’explorer, avec les autres partenaires, dont les associations de micro-crédit, de nouvelles pistes et les moyens de lever les freins. Mais tout cela pourra-t-il convaincre les jeunes à se lancer dans l’aventure? Hafid Kamal, DG de l’Anapec, reste optimiste. Pour lui, l’initiative n’en est qu’à ses débuts, et si la formule a besoin de quelques réglages, le concept est tout à fait fiable. «Il est trop tôt pour évaluer ce programme car il a fallu le mettre en place, communiquer, trouver les bons partenaires, mettre en place le système d’information et huiler la démarche, et ce n’est qu’à partir d’aujourd’hui qu’on va commencer à en cueillir les fruits»