Moncef Belkhayat : «Les champions nationaux doivent aider les jeunes à  se lancer dans la création d’entreprise»

Aujourd’hui, le dispositif d’aide aux jeunes entrepreneurs est faible. Il faut un dispositif pour prêter à  des jeunes qui ont entre 32 et 40 ans, qui ont un projet qui doit être validé par un conseil d’administration où siégeraient des experts mais aussi des business angels.

Moncef Belkhayat était, il y a quelques jours, l’invité de marque des 8e Journées des étudiants marocains des grandes écoles françaises de commerce et d’ingénieurs. A son retour, il nous livre, en exclusivité, ses idées, ses ambitions et sa conception de la manière avec laquelle le Maroc pourrait et devrait aider ses enfants à retourner au pays pour y créer de la valeur. Explications.

Vous avez rencontré, il y a quelques jours à Paris, de jeunes étudiants marocains des grandes écoles françaises. Quelle est l’impression que vous a laissée cette rencontre ?

La conclusion que j’en ai tirée est que nous avons une excellente fournée de jeunes compétences marocaines qui vont arriver sur le marché du travail. Il faut trouver des solutions pour que ces jeunes rentrent au pays et pour qu’ils trouvent une plateforme d’incubation leur permettant de pouvoir très vite progresser. Maintenant que le gouvernement a adopté la loi sur l’autoentreprenariat sous l’égide du ministère du commerce, de l’industrie et de l’économie numérique, il faut mettre en place des outils d’accompagnement pour que ce dispositif soit un succès, notamment en termes de création d’emplois et surtout en ce qui concerne la «value creation».

Quand vous dites incubation, vous vous placez d’emblée sur le registre de la création d’entreprise, de l’auto-emploi et non pas du salariat…

Je suis convaincu qu’au Maroc, aujourd’hui, le dispositif d’aide aux jeunes entrepreneurs est faible. S’il y a un volet à améliorer sérieusement au niveau de la gouvernance économique au Maroc, ce serait en mettant en place des outils et des dispositifs pour aider et encourager les jeunes à être créatifs.

Quand vous dites faibles, vous parlez de moyens insuffisants ou de la faiblesse au niveau de la mise en œuvre ?

Quand on analyse l’histoire récente, il y a eu à la fin des années 80 et début 90, le fameux crédit Jeunes promoteurs. Il a été très mal exécuté. Aujourd’hui, je pense qu’il y a lieu de revoir et revisiter le process pour mettre en place un véritable programme qui permettrait aux jeunes entrepreneurs de s’installer et de créer des richesses et des emplois.

Vous oubliez toutes les conséquences catastrophiques que le crédit Jeunes promoteurs a eues…

Cela est dû justement au fait que le dispositif était mal ficelé à l’origine. Le cycle de vie d’un cadre est très clair : après le diplôme, il a besoin naturellement de 5 à 6 années d’expérience avant de pouvoir être prêt à devenir entrepreneur. Donc, aujourd’hui il faut un dispositif pour prêter à des jeunes qui ont entre 32 et 40 ans, qui ont un projet qui doit être validé par un conseil d’administration où siégeraient des experts mais aussi des business angels. A mon avis on doit réfléchir à une initiative entre public et privé.

Ce serait à votre avis des crédits encore une fois garantis par l’Etat ?

Non, surtout pas. L’investissement ne doit jamais être garanti par l’Etat. La seule garantie c’est la viabilité du concept et le fait que les actionnaires y croient.

Mais comment cela fonctionnerait selon vous ?

On peut penser par exemple à des obligations convertibles en actions. On offrirait ainsi un prêt au jeune entrepreneur et le prêteur a le droit par la suite de convertir ce prêt obligataire en actions.

Pensez-vous que les banques seraient prêtes aujourd’hui à prendre, de nouveau, ce type de risques ?

A mon avis, il faudrait créer un fonds d’investissement auquel prendraient part des banques mais aussi des business angels qui seraient des patrons de grands groupes.

Mais le concept des business angels existe au Maroc depuis plusieurs années…

Oui. Mais il n’y a pas de véhicule pour porter le financement. Je pense notamment à un fonds public-privé de 100 millions de dollars. Ce fonds serait doté d’un conseil d’administration qui se chargerait de recevoir, étudier et sélectionner des projets de jeunes start-up. Cette équipe devrait accompagner les jeunes en termes d’élaboration de business plan, de formation, de feuille de route pour le business, d’objectifs, d’obligations de reporting…

Quand vous parlez de l’implication du secteur privé, à quel type d’entreprises pensez-vous?

Je pense notamment à tous ceux qui sur les 10 dernières années sont devenus ce qu’on appelle des champions nationaux. Je pars du principe que ces champions doivent rendre, à ces jeunes, une partie de la croissance qu’ils ont eue aussi.

Mais que gagneraient finalement ces entreprises à le faire ?

Elles y gagneraient d’abord à créer des écosystèmes autour de leur business. Elles y gagneraient en notoriété et en image et enfin en termes de responsabilité sociale. Les grandes entreprises doivent aider les jeunes à se lancer dans la création d’entreprise. Aujourd’hui, ces jeunes diplômés n’ont d’autres choix que d’intégrer en tant que salarié le privé ou le public.

A un moment ou un autre dans la conduite de ce chantier, ce secteur privé doit être incarné, représenté par une entité. Qui à votre avis doit jouer ce rôle ?

A mon avis, cela n’est pas le rôle de la CGEM. Pour les besoins d’un chantier aussi stratégique et vital pour le pays, il faudrait créer un nouveau G14 constitué de champions nationaux qui peuvent porter ce projet pour aider des milliers de jeunes entrepreneurs. C’est ce G14 qui serait en quelque sorte le Conseil d’administration du fonds d’investissement dont je parlais.

Vous semblez déjà avoir des idées bien avancées sur le dispositif. Combien à votre avis pourrait-on créer d’entreprises dans ce cadre ?

Il y a aujourd’hui trois secteurs d’activités naissants et/ou très prometteurs au Maroc : les énergies, le digital et numérique et, enfin, l’immobilier. Dans ces trois secteurs, à eux seuls, on pourrait créer au bas mot 1 000 entreprises par an avec un potentiel de création de 50 emplois chacune sur cinq années. Faites le calcul… C’est exactement ce qu’il nous faut aujourd’hui pour résorber le chômage.

Ces idées et pistes sont-elles aujourd’hui partagées avec les décideurs dans le public, le gouvernement ?

Ce sont seulement des réflexions personnelles de quelqu’un qui a lui-même été dans la politique mais également et surtout salarié, quand il était jeune, et qui a eu la chance et le privilège de pouvoir créer son entreprise. Nous devons aujourd’hui donner cette chance à nos jeunes et les accompagner.