Mohamed El Khalile : «Les importations massives de riz représentent 60% des besoins nationaux»

• Six projets d’agrégation sont déjà fonctionnels et intègrent 100% des riziculteurs.
• Le volume réellement consommé par la culture du riz ne dépasse guère les 9 000 m3.
• Le riz importé est proposé à un prix très bas, comparativement aux cours mondiaux ou au prix sur le marché national.

• Au-delà de la hausse de la superficie et des volumes produits, comment a évolué la filière durant ces dernières années ?
Il faut d’abord souligner que le Plan Maroc Vert (PMV) a été d’une importance capitale pour la filière. C’est grâce à ce programme que la filière a évité la faillite et la disparition totale. De ce fait, il a sauvé 1,5 million de journées de travail et a généré des recettes fiscales et redevances qui dépassent 120 MDH. Il a également permis la valorisation des terres marginales hydromorphes qui ne peuvent être valorisées que par le riz. Sur le plan social, le PMV a contribué à la stabilisation d’une population de plus de 25 200 familles en leur garantissant des revenus. Parallèlement, il a garanti aux professionnels une visibilité sur l’avenir de la filière. D’où la réalisation d’importants investissements aussi bien d’extension des superficies que de renouvellement des chaînes de production et de conditionnement dont le montant s’élève actuellement à 37 MDH.
A côté, le revenu des riziculteurs s’en est trouvé amélioré de 6 000 à 7 000 DH /ha, suite à l’amélioration des rendements certes mais aussi, consécutivement à la pratique de l’activité d’élevage des ovins et bovins et ce, par la réalisation d’une culture de fourrage immédiatement après la récolte du riz. Il faut dire aussi que parmi les points forts du PMV également, figure l’organisation de la filière en Fédération nationale interprofessionnelle du riz (FNIR), composée d’un collège production, soit une union d’associations des producteurs du riz et d’un collège industriel représenté par une association nationale des rizeries.

• La culture du riz est forte consommatrice d’eau. Comment gérer cette culture dans un contexte de pénurie d’eau ?
La minimisation du volume consommé constitue l’un des objectifs fondamentaux visé par le PMV. Grâce à l’opération du nivellement des clos rizicoles, la consommation d’eau est passée de 16 000 à 12 500 m3/ha. Des efforts importants seront consentis dans le cadre du prochain contrat programme de la stratégie Génération Green en matière de recherche, expérimentation et sensibilisation des riziculteurs pour baisser le volume consommé à 11 000 m3/ha.
A ce sujet, il est à préciser que lors de son cycle végétatif, le riz exige techniquement 3 à 4 vidanges, sachant que le volume de ces vidanges est estimé à 2 000 m3/ha. Cela dit, ce volume n’est pas perdu. Il est remis dans l’oued pour être repompé et sert par la suite à l’alimentation du réseau des colatures et à l’irrigation d’autres cultures. En somme, le volume réellement consommé par la culture du riz ne dépasse guère les 9 000 m3, soit l’équivalent des besoins en eau de la canne à sucre ou des agrumes.

• Quelle place occupe le riz marocain sur l’échiquier international ?
On n’est pas encore arrivé au stade de l’exportation. Nous couvrons actuellement 75 à 80% des besoins nationaux et disposons d’une capacité industrielle de production de 110 000T/an, soit 1,45 fois les besoins nationaux. Avec l’achèvement de l’opération du nivellement (soit 900 ha) et l’aménagement privé de 1000 ha, pour atteindre une superficie totale de 11 800 ha, Loukkos compris, nous pourrons satisfaire la totalité des besoins nationaux avec la possibilité d’export de l’excédent de production.

• Est-ce que l’agrégation a bien fonctionné dans la filière ? Combien de projets ont vu le jour ?
La filière du riz figure parmi les filières où l’agrégation a bien réussi. Six projets sont déjà fonctionnels et intègrent 100% des riziculteurs. Ces derniers bénéficient de l’encadrement de l’approvisionnement en intrants et des avances pour les travaux d’installation d’entretien et de moisson battage de la culture. A titre indicatif, l’enveloppe qui a été réservée par les agrégateurs pour le financement de la campagne rizicole 2020 s’élève à 76 MDH. Il est à noter aussi que la totalité de la production du riz est livrée aux agrégateurs.

• La filière souffre d’importations massives. Quelles en sont les causes et quel impact sur l’écoulement de la production nationale, sur les riziculteurs et sur l’emploi ?
Effectivement, le marché national est complètement inondé par le riz importé des pays asiatiques. Plus de 90% du riz importé au Maroc (soit 42 000T en 2018, 38 000 T en 2019 et une tendance vers les 60 000 T en 2020) sont d’origine asiatique et plus exactement de l’Inde, de Thaïlande, du Pakistan, du Vietnam et de la Chine. Dans tous ces pays, la gestion des stocks du riz est soumise aux régimes du stock de réserve ou stock stratégique. Dans les deux cas, le recyclage des produits stockés doit obéir obligatoirement à la règle de réception/stockage de la production de l’année (n) et écoulement/déstockage de l’année (n-5).
Ce stock, qui est d’ailleurs subventionné par lesdits Etats, s’en trouve en 5 ans de subventions quasiment payé. Les industriels en profitent pour le présenter sur le marché à un prix qui défie toute concurrence que ce soit, par rapport au prix de référence international ; ou au prix du riz national et, en plus, avec une indication douteuse sur l’année de sa production. D’autant que ce riz subit des traitements phytosanitaires pour assurer aussi bien sa protection que sa conservation pendant toute la durée de stockage. Par conséquent, sa qualité et son état sanitaire ne seront jamais sans reproche et sans danger sur la santé du consommateur.
Ces importations, qui représentent 60% des besoins nationaux, ont des effets directs sur les unités industrielles qui cumulent des reports de stocks avec des incidences financières trop lourdes. Cette situation entraîne également des effets indirects relatifs notamment au report des programmes d’investissement et à la régression des superficies annuelles de la culture du riz. Ce qui impacte négativement le niveau de l’emploi et celui des revenus des riziculteurs.

• Que comptez-vous faire, entant qu’interprofession, pour remédier à cet état de fait ?
En attendant la mise en application des propositions faites à différentes parties concernées dont le ministère de l’agriculture et celui de l’industrie, pour protéger la production nationale, les entreprises réagissent de sorte à minimiser au maximum la superficie à emblaver en riz. Le but est d’éviter d’avoir des stocks de report importants et d’écouler la production au prix de son coût si le marché l’autorise.

• Quelles sont les grandes lignes du contrat programme de la filière dans le cadre de la stratégie Génération Green ?
La stratégie comprend plusieurs axes dont l’amélioration de la productivité et de la qualité de la production nationale à travers le développement d’un programme de production et de multiplication des semences certifiées de riz au niveau national, l’achèvement du programme de nivellement et la mise en place de mécanismes d’entretien des clos rizicoles nivelés, la réalisation d’un programme de création de nouvelles pistes et l’entretien des pistes existantes avec la reprise des passages busés pour achever le travail déjà entamé dans le cadre du CP ainsi que la mise à niveau du réseau d’irrigation des secteurs rizicoles.
Concernant la profession, il est prévu le renforcement des capacités de l’interprofession lui permettant de jouer pleinement son rôle de développement de la filière. La compétitivité de la production nationale n’est pas en reste. Il est nécessaire de l’améliorer en misant sur l’adaptation des variétés aux conditions climatiques de la région et à la demande du consommateur, la poursuite de l’effort de mise à niveau des unités de valorisation et la mise en place d’un système de protection de la production nationale contre les prix internationaux et d’un accord de libre-échange.