Mohamed Berrada : « Le recours aux emprunts extérieurs ne règle pas le problème de fond »

Pour cet Enseignant universitaire et ancien ministre des finances seules de grandes entreprises comme l’OCP, l’ONEE et SNI sont éligibles à  ce type de financement. L’augmentation de l’endettement extérieur risque d’entraîner une perte d’autonomie de décision du pays sur le plan économique.

Après le Trésor, c’est au tour des grandes entreprises de lever des fonds à l’international. Deux banques de la place, en l’occurrence BMCE Bank et Attijariwafa Bank, ont annoncé des opérations pouvant atteindre respectivement 500 millions et un milliard de dollars. Des rumeurs rapportent que d’autres entreprises, éventuellement des promoteurs immobiliers, pourraient suivre. De quoi se poser la question sur l’intérêt et les conséquences de cette ruée vers les marchés financiers internationaux. Mohamed Berrada, enseignant à l’Université Hassan II et ancien ministre des finances, apporte son éclairage.

Comment appréciez-vous le recours des grandes entreprises marocaines au financement international ?
Le recours des grandes entreprises ainsi que celui des banques marocaines au marché financier international s’inscrit dans la logique des réformes monétaires et financières menées au cours de ces dernières années, ainsi que du processus de libéralisation du commerce extérieur. En permettant aux entreprises marocaines d’emprunter directement à l’extérieur, on renforce la concurrence du système bancaire, on améliore théoriquement sa compétitivité, et on pousse les taux d’intérêt à des niveaux comparables à ceux de nos partenaires, dans l’intérêt de nos entreprises. Rappelez-vous de ce qui s’est passé au niveau de l’ouverture du commerce extérieur. En ouvrant notre frontière aux produits étrangers, en abaissant ou en supprimant les droits de douane, l’objectif n’était-il pas de renforcer la compétitivité de nos entreprises pour produire et exporter plus, et d’orienter les prix vers le bas, dans l’intérêt des consommateurs ?

Pour quels résultats ?
Toute politique économique doit être conçue dans le cadre d’une vision globale et sur le long terme, pour réduire ses effets collatéraux. On sait aujourd’hui que la libéralisation du commerce extérieur connaît ses limites, et que la multiplication d’accords de libre-échange qui ont été signés au cours de ces dernières années, sans apprécier suffisamment à l’avance le niveau de compétitivité de nos entreprises, explique en partie nos difficultés actuelles, particulièrement au niveau de nos réserves de change. Il en sera de même de l’ouverture financière.
 
Dans quelle mesure les grandes entreprises marocaines peuvent-elles aller directement sur le marché international pour financer leurs investissements ou leur fonds de roulement ?
Ont-elles d’abord intérêt à le faire ? Oui, si le taux d’intérêt est attractif. Mais elles doivent de ce fait subir les effets des fluctuations du taux de change, surtout lorsque la période du crédit est longue. Les entreprises n’aiment pas l’incertitude. Ces fluctuations de change peuvent faire disparaître les avantages d’un taux d’intérêt attractif. Ensuite, il faut qu’elles donnent suffisamment de garanties, ou qu’elles soient notées par des agences de notation. Seules donc de grandes entreprises marocaines sont éligibles à ce type de financement, comme l’OCP, l’ONEE, SNI, etc. Les autres entreprises doivent utiliser l’intermédiation bancaire. Cela signifie que les banques vont recourir au financement extérieur pour améliorer leur liquidité et offrir plus de crédit à leurs clients. La baisse du niveau des avoirs extérieurs a un impact négatif sur la liquidité des banques. Mais encore une fois, cela dépend de la notoriété de l’institution, car autrement elle subirait en plus des risques de change, une prime de risque qui s’ajoute au taux d’intérêt et qui le rendrait alors trop cher… L’intérêt donc de recourir au financement international n’est pas toujours évident.

Pourquoi ?
Soyons réalistes ! Le recours direct de nos entreprises et de nos banques au marché financier international auquel on assiste actuellement est en fait lié à la situation macroéconomique de notre pays, marquée par un double déficit, intérieur et extérieur.
La première contrainte réside dans le déficit du Trésor. Le recours au financement extérieur s’explique par les insuffisances actuelles du marché monétaire et du marché financier, dans la mesure où le Trésor effectue un effet d’éviction au détriment des secteurs productifs pour financer son déficit. Le déficit du Trésor, si aucune mesure n’est prise, dépasserait cette année le niveau alarmant des 8%. Il faut donc de l’argent pour le financer.
La deuxième contrainte réside dans la situation de la balance de paiement. Ses deux moteurs, c’est-à-dire la balance commerciale et les transferts courants montrent, avec la crise économique chez nos partenaires commerciaux, des signes de faiblesse. Ceci se répercute au niveau des réserves de change. Ils baissent dangereusement. Les réserves de change constituent l’élément essentiel de la crédibilité économique et financière d’un pays. Pas de réserves de change, pas de financement des importations, en particulier de l’énergie ou des autres ressources essentielles qui font tourner notre économie. Alors, c’est le Trésor qui met la main à la pâte. En lançant des emprunts sur le marché international, il fait coup double : il finance son déficit, et il réalimente le stock des réserves de change, pour que ce dernier se maintienne à un niveau acceptable.

Peut-il le faire indéfiniment ?
Il peut le faire pour l’instant, car les réformes structurelles et la politique d’ajustement menées depuis les années 80 ont permis de réduire sensiblement la part de l’endettement extérieur dans la dette globale du Trésor. 35% au lieu de 127% du PIB en 1985…Depuis une vingtaine d’années, le Trésor s’est financé surtout sur le marché intérieur. Cela signifie que pour l’instant, il bénéficie d’une capacité d’endettement potentielle additionnelle que les marchés internationaux lui reconnaissent, surtout à un moment où plusieurs pays qui nous donnaient autrefois des leçons sur la bonne conduite et la rigueur budgétaire se trouvent aujourd’hui plus endettés que nous ! Mais c’est du provisoire…

Et pour les grandes entreprises ?
On le sait, le seul recours du Trésor au marché financier international ne suffit pas pour renflouer le niveau actuel des réserves de change. Les autorités monétaires sollicitent alors les grandes entreprises et les institutions financières pour en faire autant. Même si la capacité de remboursement de ces institutions sur le plan local, c’est-à-dire en dirhams, est prouvée, les marchés vont regarder de près l’évolution de la situation macroéconomique du pays et surtout celle de la balance des paiements sur le moyen et long terme. Car emprunter aujourd’hui en devises implique rembourser plus tard en devises. Y auraient-il suffisamment de devises à la banque centrale au moment du remboursement ? En conséquence, si les perspectives ne sont pas positives, les marchés financiers internationaux risquent de pénaliser nos emprunteurs en leur collant une prime de risque décourageante…ou en refusant de leur prêter.
Il est clair donc que le recours au marché financier international de nos entreprises ainsi que celui du Trésor ne peut se concevoir que comme une solution provisoire, si son objectif est de renflouer le niveau des réserves de change.

Alors que risque-t-on si ce recours à l’international devient une pratique courante ?
Le risque est le retour à une situation d’endettement extérieur insupportable qui va entraîner la perte de notre autonomie de décision sur le plan économique. Nous avons connu cette situation dans les années 80. Le recours aux emprunts extérieurs ne règle pas le problème de fond.
Car le déficit du commerce extérieur est une donnée structurelle, alors que ce recours n’est que conjoncturel. Il faut s’attaquer à l’origine du mal. Il faut mener une réflexion au niveau du gouvernement pour mettre en œuvre une vraie politique économique et monétaire à même de réduire le niveau du déficit du Trésor par des mesures d’ajustement courageuses, et promouvoir et favoriser la production nationale, et en particulier sa composante industrielle, au détriment de l’importation, ce qui permet de promouvoir l’exportation, et faire en sorte que notre marché apparaisse plus compétitif, en particulier pour les touristes et les MRE.
Si des mesures structurelles ne sont pas prises rapidement, ce sont les générations futures qui vont en payer les conséquences.
L’histoire nous a montré que toute guérison passe par des sacrifices, par des mesures parfois douloureuses, et, qu’au-delà des paroles, le pays a besoin d’action. Il suffit de penser à l’Allemagne qui avait prévu à l’avance la crise économique que nous vivons, et qui avait pris des mesures courageuses en période de croissance pour renforcer sa compétitivité, au moment où les pays du Sud se doraient au soleil. Les résultats sont là aujourd’hui. Elle est la locomotive de l’économie européenne.