Métiers de la santé : On forme pour exporter !

On compte un infirmier pour 1 000 citoyens contre un minimum de quatre selon les normes de l’OMS.

Sur fond de la généralisation de la couverture médicale, les besoins en ressources humaines se font de plus en plus pressants. Rien que pour les infirmiers, on parle d’un déficit dépassant les 90 000. Un manque que le système public de formation ne peut combler à lui seul. D’où l’importance de l’implication du secteur privé. Diagnostic.

Rien qu’en ces premières semaines d’octobre, coup sur coup, Allemands et Canadiens lancent des offres d’emplois à l’adresse des infirmières et des infirmiers marocains. Des opérations de séduction par réseaux sociaux interposés qui confirment une tendance en voie d’ancrage depuis au moins une demi-décennie maintenant. Une situation qui pose problème pour le système domestique de la santé, mais attise aussi les appétits du secteur privé impliqué dans la formation aux métiers et aux techniques de la santé. Un dilemme d’autant plus poignant qu’on est en plein dans un immense chantier qui est celui de la généralisation de la couverture sanitaire dans le Royaume où les besoins en ressources humaines se font de plus en plus ressentir. En effet, sur fond des statistiques officielles, sans parler des médecins, on parle d’un déficit d’au moins 92 000 infirmières et infirmiers dans le pays. Alors que la formation peine à préparer quelques milliers de professionnels dans ce que l’on qualifie de secteur paramédical.
En tout et pour tout, malgré les efforts consentis, le public, via les Instituts spécialisés (Instituts supérieurs des professions infirmières et techniques de santé), lance à peine un millier de lauréates et de lauréats sur le marché, largement destinés au secteur public de la santé. Bien que l’on sache que certains optent pour le privé. Autant dire que l’on assiste à une course locale pour des ressources humaines relevant de la rareté. Quand bien même des lauréats souffriraient pour trouver preneur. Un autre paradoxe, résume Abdelaziz Ouardirhi, cadre de la Santé et enseignant dans des instituts de formation aux métiers de santé.

Loin du compte
Le topo inquiète, selon cet expert qui exerce dans le secteur depuis le milieu des années 1970. En gros, le Maroc compte une trentaine de milliers d’infirmières et d’infirmiers, toutes spécialités confondues (et elles sont nombreuses, qui vont des infirmiers polyvalents, aux sages-femmes, en passant par les spécialistes en anesthésie, kinésithérapie, etc.), dont une bonne partie (autour de 15%, selon certaines estimations) opère dans l’administratif. Maintenant, si on compare l’existant aux besoins on reste loin du compte par rapport aux exigences des standards de l’Organisation mondiale de la santé. En effet, au moment où on dénombre un infirmier pour
1 000 citoyens, la règle voudrait qu’on devrait disposer de quatre. Enorme gap à combler ! Et si on y ajoute ce qu’exigent les termes de la réforme prônée, force est de constater qu’il va falloir accélérer la cadence au niveau de la formation. L’intervention récente de l’Exécutif est venue pour proposer une possible réponse à l’urgence.
En effet, le gouvernement a décidé d’allouer 3 milliards de dirhams pour le système de la Santé dans son ensemble. Une bouffée d’oxygène certes, encore faut-il préciser qu’il s’agit de fonds qui sont débloqués dans une conjoncture des plus difficiles autant pour l’économie nationale dans son ensemble que pour les finances publiques sous les contraintes à la fois endogènes qu’exogènes. L’objectif est des plus nobles, puisqu’on tend, rien que sur le rayon des infirmiers, à multiplier par trois le nombre des lauréats du paramédical.
Mais au regard des besoins de plus en plus grandissants l’on sera toujours en retard d’une guerre. D’où, justement, l’importance du rôle de l’implication du capital privé dans l’effort de formation. Conscientes de cette importance, les autorités publiques accordent un intérêt particulier à ces intervenants. Du coup, l’on assiste, depuis quelques années, à la prolifération d’enseignes privées de formation dans les métiers de la santé un peu partout sur le territoire national, qui, globalement, relève de la tutelle de l’Enseignement supérieur, voire de la Formation professionnelle, mais néanmoins sous l’œil vigilant du département de la Santé. En fait, même si ces établissements reçoivent des stagiaires (c’est le qualificatif réservé aux apprentis infirmiers) sans baccalauréat, le principe est qu’on forme, selon les spécialités, des bacheliers sur une durée de trois années. Le diplôme, dans le système LMD, étant équivalent à une licence, selon le dispositif légal en vigueur. Toujours est-il que ces écoles ne sont pas toujours accréditées par l’Etat, et même leurs diplômes ne sont pas équivalents à ceux délivrés par les établissements publics. Un vrai casse-tête pour les parents des apprentis infirmiers qui peuvent «investir» jusqu’à 40 000 dirhams par année scolaire sans être sûrs d’un retour sur investissement après l’obtention du diplôme !

Lacunes de formation
Ceci étant, alors que l’on sait que le système public compte un peu plus d’une vingtaine d’établissements de formation, même les professionnels n’arrivent pas à limiter le nombre des opérateurs privés dans le secteur. Tout en nuançant, certains parlent d’environ une centaine d’adresses essaimées sur le territoire national. Et où, avancent certaines voix, il y a à boire et à manger, notamment en ce qui concerne les conditions d’apprentissage d’un métier des plus sensibles où la pratique devrait prévaloir sur les aspects théoriques. Or, à ce niveau-là, note A.Ouardirhi, la plupart des structures existantes manquent de moyens nécessaires pour remplir leur mission de formation. Il cite la «surpopulation» dans les classes, des équipements qui laissent à désirer, des centres de simulation qui ne répondent pas aux exigences de cursus de formation adéquates, sans parler de la grande problématique des stages que les «stagiaires» peinent à trouver au cours ou au bout de leur formation.
En revanche, ils sont de plus en plus nombreux les établissements qui font miroiter la possibilité d’émigration à leurs stagiaires-prospects. Particulièrement, en mettant en avant les annonces en provenance d’Europe (France et Allemagne en particulier), des Amériques (Canada et Etats-Unis), voire des pays du Golfe. Des destinations qui constituent des produits d’appel certes, mais qui restent sujets à des prérequis, dont celui de l’équivalence et la nécessité de disposer d’un minimum d’expérience de terrain. Ce qui n’est pas l’apanage de ces destinations, puisque même sur le marché domestique il y a un réel problème à résoudre. En effet, dans le secteur public, et c’est plutôt compréhensible, la priorité est donnée aux lauréats des instituts relevant du secteur public de la formation, que ce soit pour les stages ou encore pour l’embauche. Entre l’enclume et le marteau, certains lauréats, quand leurs rêves se confrontent à la réalité, ne savent pas où donner de la tête, tout en caressant l’espoir de partir ailleurs.

Pourquoi les infirmiers choisissent l’étranger

Alors que le Maroc a besoin de dizaine de milliers d’infirmières et d’infirmiers, l’appel du large séduit de plus en plus. S’il est vrai qu’on manque de statistiques officielles sur le phénomène, mais d’aucuns parlent de dizaines, voire de centaines de partants pour l’étranger, notamment vers le Québec et l’Allemagne. Pour cette dernière destination, il y aurait même des agences spécialisées qui commandent des formations spécifiques dans certains établissements de la place, avec en prime des formations en langue allemande à la clé, via les Instituts Goethe. Le Québec s’y met aussi avec des offres alléchantes, notamment au niveau des salaires proposés. Dans ces deux cas de figure, on parle de rémunérations entre 30 000 et 35 000 dirhams par mois. Auxquelles il faudrait ajouter les arguments des conditions de travail, le cadre de vie, la couverture sociale et autres primes, etc.
Or, quand on additionne ces effets de marketing à l’envie qu’ont certains de tenter leur chance ailleurs, on voit bien l’effort à entreprendre pour «sédentariser» les compétences marocaines au lieu de les voir partir alors même qu’il s’agit de lauréats locaux qui ont nécessité énormément d’investissement pour être formés. Les «outcomes» de la Commission chargée du Nouveau modèle de développement, sous la houlette du Dr. Hakima Himmich, avaient bien mis le doigt sur le topo comme sur ce qui devrait être entrepris en la matière. Les engagements de l’Exécutif ont tout aussi précisé le mode d’emploi pour être au diapason des défis à relever à l’horizon 2025, voire 2030. Ça ne sera pas facile certes, mais pas impossible pour autant !