Mesures antidumping : pourquoi autant de requêtes ?

Les requêtes antidumping introduites par plusieurs secteurs soulèvent la question de la compétitivité des entreprises. Des industriels sont d’avis que la compétitivité dépend de chaque société et de chaque secteur, mais ne rejettent pas pour autant la nécessité des mesures de sauvegarde en cas de concurrence déloyale.

Les requêtes d’antidumping au Maroc se suivent et se ressemblent. Dernière en date, celle que prépare la SNEP afin de reconduire les mesures antidumping à l’encontre des importations de PVC en provenance des Etats-Unis. Il s’agit, selon elle, d’une requête qui a été préparée en collaboration avec un cabinet international, en l’occurrence Van Bael & Bellis. Le Conseil d’administration a annoncé, à l’occasion de la publication des comptes annuels, vouloir soumettre cette requête au ministère de l’industrie.

Quelques mois auparavant, la branche de production nationale de cahiers, représentée par l’Association des fabricants de cahiers au Maroc (AFCM) avait soumis une requête semblable pour se défendre de ce qu’elle qualifiait de stratégie de dumping menée par la Tunisie au profit de ses fabricants de cahiers. Les résultats provisoires de l’enquête menée par le ministère de l’industrie ont soutenu la position de l’AFCM, même si les fabricants tunisiens ont riposté en saisissant l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Fin 2017, c’était l’industrie de l’acier qui s’était prémunie de la même sorte des importations de l’acier de l’étranger. Cela dit, les questions suivantes s’imposent. Ces mesures ne contribuent-elles pas à rendre les opérateurs de ces secteurs moins compétitifs ? Si ces mesures permettent de «protéger» les industries marocaines, cela n’a-t-il pas un effet secondaire, à savoir créer des secteurs moins concurrentiels, le tout au détriment du client final ? Ces mesures ne relèvent-elles pas du protectionnisme, dans son sens négatif ? Ce sont les questions auxquelles nous avons essayé de répondre.

Refus de la concurrence déloyale

Selon Jalil Benddane, directeur général de Mapaf et président de l’AFCM, c’est du cas par cas. «Tout dépend des secteurs et des sociétés. Dans le secteur du papier, c’est l’intégration qui conditionne la compétitivité. Il est vrai qu’il y a eu des mesures qui ont été instaurées dans le passé pour protéger une entreprise mais cela n’a pas marché justement, car l’élément essentiel de l’intégration manquait à cette entreprise. Ce qui fait que ces mesures ont été annulées. La raison de cet échec est que l’environnement global ne permettait pas à l’entreprise de se développer, sans avoir accès aux matières premières», a-t-il souligné.

Au-delà de ces considérations, «ces mesures sont nécessaires car elles montrent que l’Etat prend ses responsabilités face au dumping de la Tunisie. Notre industrie est ouverte à la concurrence mais nous refusons la concurrence déloyale. Comparés aux fabricants tunisiens, nous évoluons dans le même écosystème. Il n’y a donc aucune raison à ce qu’on ne soit pas compétitif», a-t-il poursuivi. Lahcen Oulahiane, directeur général de Promograph, considère, quant à lui, que la compétitivité des entreprises du secteur du papier est incontestable. Néanmoins, il est convaincu de la légitimité des mesures antidumping.

David Toledano, président de la Fédération des industries des matériaux de construction (FMC), soulève, quant à lui, les problématiques liées à l’informel et aux fausses déclarations. «Le jour où nous combattrons ces deux derniers de manière radicale, nous n’aurons pas besoin de mesures antidumping. Je cite ici l’exemple de Mellilia et la fermeture de la douane. Je pense qu’il est salutaire que les dédouanements soient plus rigoureux et plus transparents. Malheureusement, une grande frange de la population vit de l’informel et tant que cette situation persistera, ce marché parallèle continuera à exister et les Espagnols continueront à vendre à des prix trop bas», a-t-il souligné.

A l’heure où nous mettions sous presse, la SNEP n’avait pas donné suite à notre requête. Ayant bénéficié, en 2012, de mesures anti-dumping provisoires d’une durée de 120 jours, cette entreprise a bénéficié d’une prolongation de cinq ans en 2013. Aujourd’hui, elle demande la reconduction des mesures. Preuve qu’elle reste vulnérable. Elle vient d’ailleurs d’annoncer un profit warning et un résultat net semestriel en baisse de plus de 45%.

Il n’y a pas de protectionnisme au Maroc, ni de rentes, ni d’économie de rente, d’ailleurs. Cela est un faux débat. Quand l’Etat veut prendre des mesures de sauvegarde, il est obligé de faire une enquête et d’aller vérifier les prix de revient afin de comparer les prix de vente. Il fait aussi des benchmarks de prix. Il s’agit d’une pratique qui se fait dans le monde entier. On ne peut pas laisser des industries se détruire car nous avons la malchance d’être à proximité de pays qui possèdent de grandes productions et qui souhaitent les écouler à des prix insensés. Il est de nos jours facile de connaître les prix dans les pays qui nous concurrencent. Il est donc normal qu’en tant que pays d’accueil, nous nous défendions et que nous mettions en place des mesures qui soient strictement dictées et contrôlées par les instances de l’OMC. En ce qui concerne les taxes additionnelles, elles sont appliquées sur les importations dans le cadre des mesures antidumping car l’Etat ne peut pas mettre en place des droits de douane additionnels. Mieux encore, les accords de l’OMC mettent un cadre général dans lequel ces taxes sont calculées, ce qui leur confère un caractère légal.