Maroc : Plus des deux tiers des richesses produites vont au capital !

Le taux de croissance depuis plus d’une décade se situe autour de 4,5%. Celle-ci a permis une amélioration des conditions de vie de la population tout en maintenant les inégalités sociales et spatiales. Les réformes à  venir, des opportunités pour rééquilibrer quelque peu le partage des richesses.

Depuis le début de la décennie 2000, le Maroc réalise une croissance annuelle moyenne de l’ordre de 4,5%. Eu égard aux déficits accumulés, il en faudrait certainement davantage. Les organisations internationales spécialisées (FMI et Banque mondiale, en particulier) ainsi que des économistes et des experts estiment à quelque 6% ou 7%, et sur une longue période, le niveau de croissance annuelle requis pour que le pays puisse rapidement rattraper les retards qu’il traîne depuis longtemps.

Mais avec 4,5% en moyenne annuelle depuis plus d’une décade maintenant, ce n’est pas si mal que cela. Toute la question est cependant de savoir si cette croissance profite à tous, en tout cas à une large majorité de citoyens. Il semble bien que non, et le Souverain, dans ses deux derniers discours à la nation, a explicitement évoqué le phénomène de l’inégal accès aux richesses produites.
Ce constat, à vrai dire, appelle une autre question: au-delà des considérations strictement éthiques, l’économie aurait-elle pu, pourrait-elle croître à un rythme plus élevé si les richesses produites étaient distribuées équitablement ? Une large littérature existe sur le sujet, et beaucoup considèrent en effet que la répartition équitable des richesses est elle-même un facteur essentiel de croissance.
Fait significatif, en Europe le clivage droite-gauche sur cette question semble s’être estompé. La droite, traditionnellement rétive, voire opposée à l’idée de partage, paraît aujourd’hui acquise à la nécessité de réduire les inégalités, non plus d’ailleurs par simple charité chrétienne mais surtout pour préserver la paix sociale et, finalement, ses propres intérêts.

Au Maroc, le Haut commissariat au plan (HCP), dans ses différentes publications, attire souvent l’attention sur le fait que, parallèlement à l’augmentation du PIB, donc de la richesse, les inégalités persistent et, par endroit, s’accroissent. Dans la dernière édition des comptes régionaux, le HCP note une forte concentration des richesses, illustrée par le fait que quatre régions sur seize créent près de 50% du PIB et huit régions plus de trois quarts du PIB. En termes de dépenses de consommation finale par habitant, les inégalités entre les régions sont encore plus importantes et en progression. Selon le HCP, six régions affichent en 2012 des dépenses par tête d’habitant supérieures à la moyenne nationale, au lieu de neuf régions en 2011.

D’autres indicateurs montrent également que si le Maroc crée de plus en plus de richesses, leur distribution reste marquée par des inégalités, dans certains cas croissantes. Cela ne veut pas dire que les phénomènes comme la pauvreté ou l’analphabétisme, par exemple, n’ont pas reculé. Cela veut dire simplement que parallèlement à la diminution de la pauvreté et de la vulnérabilité, les inégalités sociales et territoriales sont en hausse, dixit le HCP. Traduction : la croissance bénéficie certes aux classes défavorisées mais pas dans les mêmes proportions que les riches. Du coup, et pour simplifier, tout le monde avance mais l’écart entre les uns et les autres se maintient. Cela implique que pour réduire cet écart, il faudrait peut-être «donner» aux uns un peu plus qu’aux autres. Et «donner» ne veut pas dire faire œuvre de charité mais opérer une redistribution selon des mécanismes économiques et sociaux bien connus. La réforme de la compensation, par exemple, est une opportunité pour redéployer les ressources jusqu’à récemment distribuées à tous, au profit de ceux qui en ont réellement besoin. C’est déjà le cas, en vérité, avec le programme Tayssir, mais peut-être faudrait-il encore améliorer le dispositif.

La fiscalité pour établir un système de redistribution équitable

La fiscalité est un autre moyen, sans doute plus efficace, pour établir un système de redistribution performant. Tout le monde le sait, aujourd’hui la recette de l’impôt sur le revenu provient pour l’essentiel (plus de 70%) des salaires des travailleurs. L’impôt sur les bénéfices, inversement, est acquitté à hauteur de 80% par seulement 2% des entreprises. La TVA, pour sa part, n’est pas payée par tous ceux qui y sont assujettis. De larges pans de l’activité économique y échappent, en raison de l’existence du «noir» à une échelle relativement importante. Et là encore, seules les entreprises organisées et transparentes s’y soumettent. Bref, il y a certainement beaucoup à faire sur le front fiscal pour opérer une réallocation des ressources plus équitable. Le Conseil économique, social et environnemental a d’ailleurs élaboré une intéressante étude sur ce sujet, considérant que la fiscalité est un formidable levier de développement et un instrument efficace pour «instaurer l’équité entre les citoyens».

L’actuel gouvernement, qui s’apprête à concrétiser les recommandations des Assises nationales de la fiscalité tenues en 2013, saura-t-il mettre la fiscalité au service du développement et de l’équité ? La Loi de finances, qui est le cadre approprié où se déclinent les mesures fiscales, apportera-t-elle des nouveautés sur ce point ? Mais, sans doute, la première action qui s’impose dans ce dossier, c’est d’abord d’évaluer la pertinence des dépenses fiscales consenties chaque année par l’Etat. 34,2 milliards de DH, c’est le montant de ces dépenses en 2013. Le montant réel est sans doute plus élevé, car toutes les mesures fiscales dérogatoires n’ont pas été recensées et évaluées.
Un travail de mise à plat de la fiscalité dérogatoire a certes commencé, mais il reste encore timide, jugent certains. Ceux-ci s’interrogent par exemple sur le fait de savoir pourquoi les établissements financiers, qui réalisent des bénéfices parfois «insolents», au lieu de bénéficier d’une baisse de l’IS de 39,6% à 37%, ne seraient pas, au contraire, imposés à un taux…proportionnel à leurs gains ! Il faut rappeler ici que dans les sociétés financières, la part de la valeur ajoutée qui rémunère le capital se situe autour de 70%, et celle qui va au travail moins de 30%. C’est excessivement déséquilibré comme partage, mais en réalité et à peu de choses près, la même situation prévaut également dans les entreprises non financières : 32,5% de valeur ajoutée pour le facteur travail et plus de 66% pour le capital. Et cette structure de partage est presque invariablement la même depuis des années.
Même si les comparaisons doivent être manipulées avec beaucoup de précaution, en Tunisie, par exemple, le partage de la valeur ajoutée, à l’échelle nationale, est moins déséquilibré : moins de 60 % pour le capital et près de 40% pour le travail. Dans les pays occidentaux, cela est connu, deux tiers de la valeur ajoutée vont aux salaires et un tiers au capital.

Au Maroc, les inégalités sociales se manifestent également dans l’accès à l’éducation et aux soins. L’existence de deux «systèmes» d’enseignement, l’un public et l’autre privé, semble consacrer ces inégalités, puisque seuls les ménages ayant des ressources suffisantes peuvent se permettre d’envoyer leurs enfants dans les écoles privées ; surtout les écoles…de qualité. Aujourd’hui, c’est devenu une marque de distinction sociale que de scolariser sa progéniture dans le privé ! Ce que l’on semble oublier, c’est qu’avec un tel système, le risque de «fabriquer» deux citoyens n’est pas éloigné. Le propos n’est pas de dénigrer l’école privée, loin s’en faut ; il est de redonner les moyens à l’école publique pour qu’elle puisse de nouveau être fréquentée sans complexe. Et le même raisonnement vaut pour la santé (voir encadré).