Maroc : La consommation des ménages est en berne

Huile de table, sucre, carburant, alcool…, plusieurs produits de première nécessité et accessoires affichent un recul des ventes. Dans les grandes surfaces, le panier moyen s’est contracté de 5 à  10%.

La croissance serait-elle hypothéquée par le tassement de la consommation ? Tout laisse à le penser. Bien qu’elle creuse le solde extérieur parce que satisfaite en grande partie par les importations, et aggrave le déficit budgétaire parce que boostée par les subventions, la consommation a participé en moyenne à hauteur de 60% dans la croissance du PIB sur les cinq dernières années. Elle générait en effet environ 2,7 des 4,3 points de croissance. Mais sur les premiers mois de l’année en cours, cette contribution à la croissance pourrait se déprécier.

En tout cas, les indices du tassement de la consommation sont bien visibles. A fin avril 2013, les recettes totales de la TVA n’ont progressé que de 1,7% par rapport à la même période de l’année précédente, d’après les statistiques de la Trésorerie générale du Royaume. Celles de la TVA intérieure ont augmenté de 2,7%, et à l’importation, la hausse est juste de 1%, alors que durant ces dernières années, le rythme d’évolution était, pour ces deux indicateurs, à deux chiffres.

Hormis ces données statistiques, la quasi-totalité des opérateurs sur leurs secteurs respectifs, notamment ceux produisant ou commercialisant des biens de première nécessité, rapportent des baisses significatives de la demande qui leur est adressée, et y vont avec une grande réserve quant à une éventuelle reprise.

Vrai baromètre de la consommation des ménages, le marché de la grande distribution fait état de baisses de 5 à 10% du panier moyen alors que les opérateurs manquent sérieusement de visibilité sur l’année. Ce panier moyen se situe actuellement dans une fourchette de 90 à 130 DH dans les supermarchés alors qu’il allait de 100 à 150 DH en 2012. Pour les hypermarchés, le panier moyen est passé de 200 à 250 DH à une fourchette de 180 à 225 DH.

Les crédits à la consommation se tassent

Pour illustration, la consommation d’huile de table accuse un repli d’environ 8% sur le premier trimestre, selon des opérateurs du marché. Celle des ménages est en retrait de 2 à 3% par rapport à la même période de 2012, sans qu’il y ait pour autant effet de substitution par l’huile d’olive dont les prix sont rédhibitoires. En parallèle, les achats des grossistes chutent de 5 à 6% suite à un effet de déstockage occasionné par des problèmes de liquidité. «Au vu des données actuelles du marché des huiles, la consommation ne pourra pas reprendre avant la fin de l’année», anticipe une source bien placée dans le secteur.

Sur la même tendance, la consommation de sucre s’établit au même niveau qu’en 2012, sachant que le taux de croissance annuelle moyen tourne autour de 2% généralement. «L’on s’attend à finir l’année sur une croissance de 1,6 à 1,8% pour 2013», relève un industriel.

Plus prononcée, la consommation de la bière a décéléré de 10% depuis le début de l’année, selon les déclarations recoupées d’importateurs et d’industriels. Ce constat est dû en premier lieu à l’augmentation en deux temps de la taxe intérieure de consommation. De fait, celle-ci a d’abord été relevée en janvier 2010 (+45,5% hors TVA ad valorem), puis en juin 2012 (+12,5%). Elle est ainsi passée de 550 DH par hectolitre à 900 DH en seulement 2 ans. A cela, se sont ajoutés les effets de l’entrée en vigueur du nouveau système de marquage fiscal qui a engendré des coûts supplémentaires pour tous les professionnels du secteur, à savoir justement 20 centimes par bouteille de bière. «Nous peinons à voir des éléments qui feront en sorte que la courbe soit infléchie d’ici la fin de l’année», souligne un industriel de la boisson maltée.

Par ailleurs, les ventes de produits pétroliers ont accusé également le coup. Ce sont quasiment toutes les catégories de produits qui sont en mévente, à commencer par l’essence (super sans plomb) avec une baisse de 13,63%. Du côté du gasoil, la baisse est certes moins prononcée (-7,61%), mais tout aussi significative vu le volume consommé et qui représente au Maroc jusqu’à 10 fois la consommation du super sans plomb. «Du moment qu’il ne peut y avoir d’effet de substitution concernant ces produits, la baisse de la demande témoigne de nouvelles habitudes de consommation et surtout d’une rationalisation des dépenses», explique un opérateur du marché. Les recettes de TIC sur les produits énergétiques se sont d’ailleurs contractées de 4,4%, à fin avril.

De leur côté, les crédits à la consommation octroyés par les banques ont dévissé de 0,4% sur le premier trimestre de l’année en cours par rapport à la même période de 2012, faisant écho à la rationalisation des décisions d’achat et de consommation conjuguée à des procédures d’octroi de crédit de plus en plus strictes du côté des établissements bancaires.
L’investissement également en recul
Bien qu’elle ne soit pas encore structurelle, cette baisse de la consommation a de quoi interpeller vu son ampleur. «Du moment qu’il n’y a pas de hausses de prix explicites ni d’actions sur les salaires sur la période observée, cette tendance pourrait se justifier par un réajustement vers l’épargne dite de précaution. Autrement dit, les ménages seraient en train d’anticiper sur les mois à venir surtout dans la conjoncture actuelle marquée par des relents de crise qui se poursuit depuis un certain moment», explique un économiste. La thèse du réajustement vers l’épargne semble la plus plausible, à défaut de chiffres récents sur la consommation et l’épargne. «A revenu identique, la consommation baisserait au profit de la constitution d’une épargne provisoire censée faire face aux aléas des mois prochains, d’autant plus que les ménages, comme l’ensemble des opérateurs, manquent de visibilité sur le comportement de leurs ressources dans l’immédiat», ajoute-t-il. Toutefois, faut-il le souligner, la propension à épargner est en baisse sur les dernières années.

Cette baisse généralisée de la demande de produits de première nécessité comme de produits plus accessoires intervient paradoxalement dans un contexte où les politiques des pouvoirs publics s’orientent de plus en plus vers l’amélioration du pouvoir d’achat, notamment à travers les dernières baisses de l’impôt sur le revenu, les récentes augmentations des salaires dans le public, la hausse du Smig et le maintien des subventions.

Le problème semble plus préoccupant si l’on s’intéresse à la deuxième composante qui participe à la croissance, en l’occurrence l’investissement. Au même titre que la consommation, ce dernier semble être en berne. En effet, bien qu’ils ne renseignent pas minutieusement sur le vrai effort d’investissement, les crédits à l’équipement affichent une baisse d’environ 2,3% au premier trimestre 2013. Aussi, le crédit bail affiche une croissance timide de 1,3% sur la même période.

Dans le même sens, les ventes de ciment ont chuté d’environ 16,5% à fin avril par rapport à la même période de 2012. Les entreprises exerçant dans le BTP et les promoteurs immobiliers ont connu un calme plat durant les premiers mois de l’année notamment, en raison du nouveau cadre de taxation des revenus de vente des terrains nus. L’auto-construction, elle non plus, ne parvient pas à renouer avec ses bons niveaux des dernières années.

En définitive, les espoirs alimentés par le bon cru de la campagne agricole risquent d’être refroidis par une conjoncture atone. Il sera alors compliqué de tenir les prévisions de croissance pour l’année en cours.