Maroc-France : rencontre sous

Traditionnellement empreinte de diplomatie plus que d’actions concrètes, la dernière rencontre de haut niveau maroco-française a connu plusieurs nouveautés. n Trois conventions ont été signées et l’éventail des acteurs impliqués a été élargi.

C’est dans un contexte assez particulier que la VIe rencontre maroco-française a eu lieu les 4 et 5 juillet à Paris. A l’heure de l’élargissement de l’Europe aux pays de l’Est, le rapprochement de ce continent de la rive sud de la Méditerranée devient plus que jamais urgent et ce pour la sécurité et la prospérité de la région. Le renforcement de la coopération entre la France et le Maroc constitue l’une des voies les plus avancées, voire un «projet pilote», comme aiment à le rappeler les deux premiers ministres, Jean Pierre Raffarin et Driss Jettou. Ce dernier a parlé d’un partenariat de «format nouveau», expression qu’il a lui-même utilisée lors du point de presse organisé à l’issue de la réunion inter-gouvernementale. La nouveauté est perceptible à plusieurs niveaux.

300 millions d’euros levés pour des projets de proximité

Il y a d’abord eu moins de protocole : les longs préambules qui introduisent habituellement ce type de réunion ont laissé la place à des discussions franches et directes avec les partenaires. Driss Jettou a même comparé cette rencontre à un véritable conseil d’administration, où la négociation est à la fois rude et pragmatique.
On aura remarqué, ensuite, une implication plus large d’autres acteurs. La conception des programmes de coopération n’est plus l’apanage des seuls politiques, elle devient aussi le fait des ONG, des partenaires économiques et des acteurs non étatiques de manière générale. D’ailleurs, les deux gouvernements se sont félicités de l’avancée accomplie en matière de développement régional, grâce notamment à l’implication des forces locales. Pour renforcer une telle dynamique, un premier «Forum des ONG» se tiendra pendant le premier trimestre 2005. Ce sera une autre occasion pour réunir collectivités locales, entreprises, universitaires, ONG des deux pays et leur permettre de mieux assurer la coordination des actions en cours et futures.
Enfin, troisième innovation: un nouveau type de financement. En matière de coopération, il est souvent plus facile de lever des crédits pour financer des projets d’infrastructure que d’obtenir un financement pour des projets dits de proximité : santé, logement, alphabétisation, désenclavement…. Driss Jettou est arrivé à relever ce défi puisqu’il a obtenu de la France la coquette somme de 300 millions d’euros utilisable dès cette année. 90% de ce pactole seront dédiés à des projets de proximité.
A côté de cela, la délégation marocaine n’est pas repartie avec les mains vides. Suite à la rencontre intergouvernementale, trois conventions ont été signées.
1- Accompagnement du processus de décentralisation du Maroc
Ce projet vise à mettre en œuvre les nouvelles actions de coopération décentralisée et veille à la pérennisation des projets existants.
2- Promotion et développement de l’administration électronique
Cette convention établit les bases de la collaboration et des échanges entre les deux parties en vue de renforcer leur coopération dans le secteur de l’administration électronique, communément appelée e-gouvernement.
3- Coopération inter-académique
Il s’agit là de développer les échanges d’expériences en matière d’éducation. Un projet pilote sera mis en place et concernera, dans un premier temps, quatre académies françaises jumelées avec quatre académies marocaines. Il porte sur des questions liées à la formation des formateurs, à l’organisation des cycles scolaires ou à la définition des matières prioritaires. Cette coopération sera ensuite élargie à l’ensemble des établissements du Maroc.
La densité des sujets abordés et la diversité des partenaires impliqués font la richesse de cette nouvelle forme de coopération mais elles font aussi la difficulté de sa mise en œuvre.
«La balle est dans notre camp», ont répété des membres de la délégation marocaine. Pragmatisme, synergie, obligation de résultat… sont des termes clés cités à plusieurs reprises.
Désormais, nous n’avons plus le choix si nous voulons réellement être un partenaire qui compte pour la France et l’Europe de manière générale. La chaîne doit être huilée et les maillons opérationnels. Driss Jettou a declaré à ce sujet : «Le problème au Maroc n’est pas un problème de moyens mais de mise en œuvre. Nous traînons trop dans l’exécution des projets et l’un de mes principaux objectifs, c’est d’amener l’administration à intégrer le facteur temps dans tout ce qu’elle fait. La moyenne d’exécution des projets au Maroc est de 9 à 10 ans. Il faut qu’on revienne aux standards, qui sont de 2 ou 3 ans.» Voilà un beau défi en perspective… Qui vivra verra !

Les couacs de la rencontre
– Trois ateliers maroco-français étaient prévus : ONG, acteurs économiques et élus. Ce dernier a été annulé à la dernière minute. Les élus marocains ont dû se joindre à la rencontre des ONG ; ce qui n’était pas plus mal car cela a permis de faire connaissance et de se parler aussi entre Marocains.
– La logistique n’a pas été ficelée comme il se devait. Les lieux de rencontre étaient multiples et les réunions très rapprochées. A sa sortie de Matignon, un ministre marocain, fraîchement nommé, s’est retrouvé seul et sans chauffeur.
– Tout le monde n’était pas au même niveau d’information. Entre les services communication de la Primature, ceux de l’ambassade, les attachés de presse de Matignon, les attachés de presse des différents ministères, il fallait vraiment s’accrocher pour s’y retrouver dans cette journée marathon

La société civile a désormais son mot à dire
La participation de la société civile à cette rencontre est sans doute l’une des principales innovations de la sixième réunion maroco-française. En effet, Driss Jettou était accompagnée de plusieurs ONG marocaines comme la Fondation Zakoura, l’Association Bayti, l’Espace Associatif, le Réseau Carrefour ou encore l’Association Ait Ikebana. Un atelier de réflexion a réuni les dirigeants de ces ONG avec des associations françaises comme le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD), Solidarité laïque ou Immigration et développement.
Le débat a davantage porté sur des questions maroco-marocaines que maroco-françaises. C’est dire à quel point les espaces et les occasions de réflexion et de concertation entre ONG et élus marocains font défaut. Point positif : à la suite des discussions, qui étaient d’ailleurs très intéressantes, plusieurs recommandations ont été dégagées :
Primo, un partenariat efficace entre les forces vives du pays. S’il y a une idée clé à retenir de cette rencontre, c’est la nécessité de créer de véritables synergies entre les acteurs du champ social. Souvent, dans une même région, collectivités locales et associations développent des programmes, chacune de son côté, mais sans trop se concerter. Pour Abdelali Doumou, président du Conseil régional de Marrakech-Tensift-Al Haouz, il est temps que ces collectivités prennent des initiatives afin de susciter des rencontres avec les ONG locales. Mais coordination ne veut pas dire dépendance. Mohamed Sajid, maire de Casablanca, a insisté sur le fait que la société civile doit rester indépendante mais sans pour autant tourner le dos à l’Etat : «Les acteurs non gouvernementaux doivent être initiateurs et porteurs de projets mais ils doivent aussi impliquer l’Etat car il reste le principal bailleur de fonds».
Associatif, on ne sait pas encore qui fait quoi
Secundo, un état des lieux détaillé. Jusqu’à ce jour, on ne sait pas, de manière précise, qui fait quoi dans le domaine associatif au Maroc. Un tel état des lieux est d’autant plus urgent que des programmes de grande envergure ont été mis en place, en partenariat avec la France, mais sans aucune communication autour.
Tertio, une politique régionale intégrée. Désormais, c’est une approche «systémique» (expression chère à Najat Mjid, présidente de l’association Bayti) qui s’impose pour qu’une politique sociale soit efficace. Ceci passe par une vision régionale qui intègre des dimensions urbanistique, culturelle, économique et sociale. Cette approche nécessite aussi la participation d’acteurs non étatiques d’horizons différents : chercheurs, universitaires, syndicats. «Ces acteurs doivent être impliqués comme des partenaires à part entière dans l’élaboration, la mise en œuvre, le suivi des projets», insiste la présidente de Bayti. Enfin, les rencontres officielles sont l’occasion pour défendre de telles idées mais il ne faut pas oublier le lobbying et les coulisses : «Nous avons des contacts réguliers avec des ONG et des responsables français et, chaque fois que nous en avons l’occasion, nous les interpellons, dans les coulisses, sur ces questions», rappelle Fatima Chahid, présidente du Carrefour Associatif